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Elle envisageait sans plaisir le long voyage vers l’ouest. Les montagnes masquaient présentement le soleil, mais la chaleur grandirait d’heure en heure à mesure qu’il s’élèverait au-dessus des montagnes, et il n’y aurait pas de tente à proximité pour s’y glisser à la tombée de la nuit. Elle n’était pas non plus certaine que le costume aiel convenait pour aller à cheval. Le châle, tiré pardessus sa tête, protégeait étonnamment bien du soleil, mais ces jupes volumineuses découvraient ses jambes jusqu’aux cuisses si elle n’y prêtait pas attention. Les ampoules lui causaient autant d’inquiétude que la pudeur. Le soleil d’un côté et.. Un mois sans s’asseoir sur une selle ne devrait pas l’avoir amollie à ce point-là. Elle l’espérait, sinon ce voyage serait vraiment très long.

Une fois qu’elle eut calmé Brume, Egwene s’aperçut qu’Amys la regardait et elle échangea un sourire avec la Sagette. Cette longue course de la veille au soir n’était pas entièrement la raison justifiant qu’elle avait encore sommeil ; au contraire, cela l’avait aidée à n’en dormir que plus profondément. Elle avait effectivement trouvé les rêves d’Amys la nuit dernière et pour fêter l’événement elles avaient dégusté du thé dans le rêve, dans la Place Forte des Rocs Froids, de bonne heure un soir où des enfants jouaient au milieu des terrasses cultivées et une brise agréable soufflait dans la vallée tandis que le soleil baissait.

Bien sûr, cela n’aurait pas suffi à abréger son repos, mais elle exultait tellement que lorsqu’elle avait quitté les rêves d’Amys elle ne s’était pas arrêtée ; elle n’en aurait pas été capable, pas à ce moment-là, peu importe ce qu’Amys en aurait dit. Il y avait des rêves tout autour d’elle, mais pour la plupart elle ne savait pas à qui ils appartenaient. Pour la majeure partie, pas tous. Mélaine avait rêvé qu’elle donnait le sein à un poupon et Bair rêvé d’un de ses maris défunts, au temps où l’un et l’autre étaient jeunes et blonds. Elle avait pris un soin particulier à ne pas pénétrer dans ces rêves-là ; les Sagettes auraient senti aussitôt la présence d’un intrus, et elle frissonnait à la pensée de ce qu’elles auraient fait avant de la laisser partir.

Les rêves de Rand avaient été un défi, naturellement, un défi qu’elle ne pouvait manquer de relever. Maintenant qu’elle savait se glisser de rêve en rêve, pourquoi ne pas essayer là où les Sagettes avaient échoué ? Seulement tenter de pénétrer dans les rêves de Rand avait été comme foncer tête baissée contre un mur de pierre invisible. Elle savait que ses rêves étaient de l’autre côté et elle était certaine de pouvoir trouver un moyen de se frayer une voie au travers, mais il n’y avait rien eu sur quoi agir, rien pour percer l’obstacle. Un mur de rien. C’était un problème auquel elle comptait réfléchir jusqu’à ce qu’elle en trouve la solution. Une fois qu’elle se concentrait sur quelque chose, elle pouvait être aussi tenace qu’un blaireau.

Elle était au milieu d’un fourmillement de gaïshains qui s’affairaient à démonter le camp des Sagettes et à l’arrimer sur les mulets. D’ici peu, seul un Aiel ou quelqu’un d’aussi habile à relever une piste serait capable de dire qu’il y avait eu des tentes sur cet emplacement d’argile durcie. La même activité se manifestait sur les pentes des montagnes avoisinantes et le remue-ménage se poursuivait aussi jusque dans la cité. Tout le monde ne partait pas, mais des milliers s’en iraient. Des Aiels grouillaient dans les rues et la caravane de chariots de Maître Kadere s’étirait en travers de la vaste place, chargés des objets sélectionnés par Moiraine, les trois chariots à eau peints en blanc en queue de la file pareils à d’énormes barriques sur roues derrière leur attelage de vingt mulets. Le chariot personnel de Kadere, en tête de la caravane, était une petite maison blanche sur roues, avec un escalier à l’arrière et un tuyau de poêle en métal sortant du toit plat. Le négociant massif au nez en bec d’aigle, entièrement vêtu de soie ivoire aujourd’hui, enleva d’un geste large son chapeau cabossé jurant avec le reste de sa tenue quand elle passa à cheval devant lui, ses yeux noirs obliques nullement en harmonie avec le large sourire qu’il lui décochait.

Elle passa d’un air glacial en feignant de ne pas le voir. Ses rêves avaient été nettement sinistres et déplaisants, quand ils n’étaient lubriques. Il mériterait d’avoir la tête plongée dans un baril de tisane d’épine-bleue, songea-t-elle farouchement.

En approchant du Toit des Vierges, elle se faufila parmi des gaïshains qui se hâtaient et des mulets qui attendaient patiemment. À sa surprise, un de ceux qui chargeaient les affaires des Vierges portait une coule noire, pas blanche. Une femme, d’après sa stature, qui trébuchait sous le poids d’un paquet attaché avec des cordes qu’elle portait sur le dos. Passant à côté d’elle en guidant Brume, Egwene se pencha pour jeter un coup d’œil dans le capuchon de cette femme, et vit le visage hagard d’Isendre, de la sueur coulant déjà sur ses joues. Elle fut contente que les Vierges aient cessé de la laisser sortir – ou de l’envoyer dehors – pratiquement nue, mais cela semblait inutilement cruel de l’habiller de noir. Si elle transpirait déjà tellement, elle serait près de mourir une fois que la chaleur du jour se serait installée.

Néanmoins, les affaires des Far Dareis Mai ne la concernaient pas. Aviendha le lui avait dit aimablement mais avec fermeté. Adeline et Enaila avaient manqué de peu se montrer grossières à ce sujet et une Vierge sèche et nerveuse aux cheveux blancs nommée Suline l’avait proprement menacée de la traîner par l’oreille devant les Sagettes. En dépit de ses efforts pour persuader Aviendha de cesser de lui donner le titre d’Aes Sedai, elle avait été irritée de découvrir qu’après s’être tenues sur la réserve à cet égard, les autres Vierges avaient opté pour la traiter juste comme une simple élève des Sagettes. Voyons, elles ne lui permettaient même pas de franchir la porte du Toit à moins qu’elle n’affirme être chargée d’une course.

La rapidité avec laquelle elle incitait du talon Brume à traverser la foule ne signifiait nullement qu’elle donnait son adhésion à la justice des Far Dareis Mai ou qu’elle avait désagréablement conscience que certaines des Vierges la suivaient des yeux, sans nul doute prêtes à la sermonner si elles pensaient qu’elle avait l’intention de s’interposer. Cela n’avait même guère de rapport avec son antipathie pour Isendre. Elle ne voulait pas penser à l’aperçu qu’elle avait eu des rêves d’Isendre, juste avant que Cowinde soit venue la réveiller. C’étaient des cauchemars de torture, de choses infligées à cette femme qui avaient fait fuir d’horreur Egwene, tandis qu’elle ne savait quoi de sombre et de mauvais riait en la regardant courir. Pas étonnant qu’Isendre ait eu l’air hagarde. Egwene était sortie de son sommeil si vite que Cowinde qui venait de poser une main sur son épaule avait reculé d’un bond.

Rand était dans la rue devant le Toit des Vierges de la Lance, portant une shoufa pour se protéger du soleil qui se levait et une tunique de soie bleue avec assez de broderies d’or pour convenir à un palais, encore que pendant devant à moitié ouverte. Sa ceinture avait une nouvelle boucle, un objet minutieusement travaillé en forme de dragon. Il commençait vraiment à se prendre pour un grand personnage, c’était clair. Debout à côté de Jeade’en, son étalon pommelé, il s’entretenait avec les chefs de clan et quelques-uns des négociants aiels qui devaient demeurer à Rhuidean.

Jasin Natael, presque sur les talons de Rand, sa harpe sur le dos et en main les rênes d’un mulet sellé acheté à Maître Kadere, était habillé d’une façon encore plus recherchée, avec des broderies au fil d’argent dissimulant presque le tissu noir de sa tunique et des flots de dentelle blanche au cou et aux manchettes. Même ses bottes qui lui montaient au genou étaient incrustées d’argent sur le revers. La cape de ménestrel avec ses pièces multicolores gâchait l’effet, mais les ménestrels étaient des gens bizarres.