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Si grand que fût son souhait de découvrir où Siuan Sanche voulait qu’elles aillent ensuite pourchasser l’Ajah Noire, le sceau était la source de sa hâte d’arriver à Tar Valon. Tandis qu’elle extirpait des pièces d’une des bourses ventrues, elle évitait d’effleurer la bourse plate ; plus longtemps celle-ci demeurait en sa possession, plus elle était pressée de la confier à l’Amyrlin et d’en être débarrassée. Parfois, elle avait l’impression de sentir le Ténébreux qui essayait de s’évader quand elle était à côté de cette bourse.

Elle envoya Thom aux commissions avec une poche pleine d’argent et une sévère exhortation à rapporter des fruits et des légumes verts ; il y avait de grandes chances que laissé à lui-même chacun des deux hommes n’achèterait que de la viande et des fèves. La boiterie de Thom quand il conduisit le cheval vers la route provoqua chez elle une grimace ; une vieille blessure pour laquelle on ne pouvait plus rien à présent, avait dit Moiraine. Cela l’ulcérait autant que la boiterie. On n’y pouvait rien.

Quand elle avait quitté les Deux Rivières, c’était pour protéger des jeunes gens de son village, enlevés dans la nuit par une Aes Sedai. Elle s’était rendue à la Tour toujours avec l’espoir qu’elle parviendrait d’une manière ou d’une autre à les protéger et avec en plus l’ambition d’abattre Moiraine pour ce qu’elle avait fait. Depuis, le monde avait changé. Ou bien c’est elle qui voyait le monde différemment. Non, ce n’est pas moi qui ai changé. Je suis la même ; c’est tout le reste qui est différent.

À présent, elle était juste capable de se protéger elle-même. Rand était ce qu’il était, impossible de revenir en arrière, et Egwene allait allègrement son chemin, ne laissant rien ni personne la retenir même si son chemin l’amenait à tomber du haut d’une falaise, et Mat avait appris à ne penser qu’aux femmes, aux beuveries et au jeu. Elle s’avisa même qu’elle se sentait quelquefois en accord avec Moiraine, à son grand dépit. Du moins Perrin était-il retourné au pays natal, en tout cas c’est ce qu’elle avait appris par Egwene, d’après ce que Rand avait dit à celle-ci ; peut-être que Perrin était en sûreté.

Donner la chasse à l’Ajah Noire était bien, juste et satisfaisant – et terrifiant aussi, ce qu’elle s’efforçait de dissimuler ; elle était une femme adulte, pas une gamine qui avait besoin de s’abriter derrière le tablier de sa mère – cependant ce n’était pas la raison principale qui la poussait à être prête à continuer de se heurter la tête contre un mur, à continuer de tenter d’apprendre à utiliser le Pouvoir alors que la plupart du temps elle était aussi incapable que Thom de canaliser. Cette raison, c’était ce qui s’appelle le Don de Guérir. En tant que Sagesse du Champ d’Emond, elle avait jugé satisfaisant d’amener le Cercle des Femmes à se ranger à son avis – d’autant plus que la majorité de ces femmes étaient assez âgées pour être sa mère ; avec guère davantage d’années qu’Elayne, elle avait été la plus jeune Sagesse qu’ait connue le pays des Deux Rivières – et elle avait estimé même plus gratifiant encore de voir les hommes du Conseil du Village accomplir ce qu’ils devaient, ces entêtés. La plus grande satisfaction, pourtant, venait d’avoir trouvé la juste combinaison d’herbes pour guérir une maladie. Guérir avec le Pouvoir Unique… Elle y était arrivée, en tâtonnant, soignant ce que ses autres talents n’avaient jamais réussi à guérir. C’était à en pleurer de joie. Un jour, elle avait l’intention de Guérir Thom et de le regarder danser. Un jour, elle Guérirait même cette blessure dans le côté de Rand. Sûrement il n’y avait rien qui ne pouvait être Guéri, pour peu que la femme maniant le Pouvoir soit assez déterminée.

Quand elle cessa de regarder Thom s’éloigner, elle s’aperçut qu’Elayne avait rempli le seau habituellement accroché sous le chariot et s’agenouillait pour se laver les mains et le visage, une serviette sur les épaules afin de ne pas mouiller sa robe. C’était quelque chose qu’elle avait une forte envie de faire, elle aussi. Par cette chaleur, se laver dans l’eau fraîche d’un ruisseau était quelquefois agréable. Assez souvent il n’y avait comme eau que ce que contenaient les tonneaux arrimés au chariot et on en avait besoin pour boire et cuisiner plus que pour se laver.

Juilin était assis, le dos appuyé contre une des roues du chariot, son bâton épais d’un pouce en bois clair cannelé posé à côté de lui. Sa tête était baissée, cette calotte saugrenue inclinée en équilibre instable sur ses yeux, mais elle n’était pas prête à parier que même un homme soit endormi à cette heure matinale. Il y avait des choses que lui et Thom ne savaient pas, que mieux valait qu’ils ignorent.

L’épais tapis de feuilles mortes de tupélo craqua quand elle s’assit à côté d’Elayne. « Croyez-vous que Tanchico est réellement tombée ? » Frottant lentement sa figure avec un linge enduit de savon, sa compagne ne répondit pas. Elle essaya de nouveau. « J’ai dans l’idée que c’était nous, les “Aes Sedai” de ce Blanc Manteau.

— Peut-être. » La voix d’Elayne était froide, une parole tombant du haut du trône. Ses yeux étaient d’un bleu glacial. Elle ne regardait pas Nynaeve. « Et peut-être que les récits de ce que nous avons fait se sont mêlés à d’autres rumeurs. Le Tarabon pourrait avoir un nouveau souverain et une nouvelle Panarch, très facilement. »

Nynaeve contint sa mauvaise humeur et garda ses mains à l’écart de sa natte. Ses mains étreignirent à la place ses genoux. Tu essaies de la mettre à ïaise avec toi. Surveille ta langue. « Amathera s’est montrée peu commode, mais je ne lui souhaite pas de mal. Et vous ?

— Une jolie femme, commenta Juilin, surtout dans une de ces robes de servante tarabonaise, avec un joli sourire. J’ai trouvé qu’elle… » Il s’aperçut qu’Elayne et elle le regardaient et rabaissa vivement sa coiffure, feignant de s’être rendormi. Elle et Elayne échangèrent un coup d’œil, et elle comprit que sa compagne pensait la même chose qu’elle. Ces hommes.

« Quoi qu’il soit arrivé à Amathera, Nynaeve, c’est du passé maintenant. » Elayne avait une voix plus normale. Le linge avec lequel elle se débarbouillait ralentit son mouvement. « Je suis bien disposée envers elle mais surtout j’espère que l’Ajah Noire n’est pas derrière nous. Ne nous suit pas, je veux dire. »

Juilin s’agita anxieusement sans relever la tête ; savoir que les Aes Sedai Noires étaient réelles et pas seulement une invention courant les rues le mettait toujours mal à l’aise.

Il devrait se réjouir de ne pas connaître ce que nous savons. Nynaeve s’avouait bien que cette idée n’était pas entièrement logique mais, s’il avait appris que les Réprouvés étaient lâchés dans la nature, même la recommandation ridicule de Rand qu’il fallait veiller sur elle et sur Elayne ne l’aurait pas empêché de prendre ses jambes à son cou. Cependant, il se révélait utile par moments. Lui comme Thom. C’est Moiraine qui leur avait attaché Thom, et il était au courant de vraiment beaucoup de choses sur le monde pour un simple ménestrel.

« Si les femmes de l’Ajah Noire nous suivaient, elles nous auraient déjà rattrapées. » C’était certainement vrai, étant donné l’habituelle lenteur de la progression du chariot. « Avec un peu de chance, elles ignorent encore qui nous sommes. »

Elayne hocha la tête, la mine sévère mais sa bonne nature habituelle retrouvée, et commença à se rincer la figure. Elle avait presque autant de détermination qu’une native des Deux Rivières. « Liandrin et la plupart de ses camarades se sont sûrement évadées de Tanchico. Sinon même toutes. Et nous ne savons toujours pas qui donne des ordres à l’Ajah Noire dans la Tour. Comme le dirait Rand, nous avons encore notre mission à accomplir. »

Malgré elle, Nynaeve tiqua. Exact, elles avaient une liste de onze noms mais, une fois de retour dans la Tour, presque n’importe quelle Aes Sedai à qui elles parleraient pourrait être de l’Ajah Noire. Ou quiconque elles rencontreraient sur la route. Aussi bien, n’importe qui elles rencontreraient pouvait être un Ami du Ténébreux, mais ce n’était sûrement pas la même chose, et de loin.