Quand Nynaeve et Elayne entrèrent, les deux femmes eurent l’air stupéfaites comme si personne n’était entré là depuis un an. La couturière se ressaisit la première et les examina avec une dignité circonspecte en esquissant une révérence. « Puis-je vous servir ? Je suis Ronde Macura. Mon magasin est à vous.
— Je voudrais une robe brodée de roses jaunes au corsage, lui répliqua Nynaeve. Mais sans épines, attention, ajouta-t-elle avec un rire. Je ne guéris pas très vite. » Peu importait ce qu’elle disait, pour autant qu’elle y incluait « jaune » et « guérir ». En admettant, bien sûr, que ce bouquet de fleurs ne soit pas là de façon fortuite. Si c’était le cas, elle devrait trouver une raison pour ne pas acheter une robe avec des roses. Et un moyen d’empêcher Elayne de relater à Thom et à Juilin cette pitoyable aventure.
Maîtresse Macura la dévisagea un instant de ses yeux sombres, puis elle se tourna vers la jeune fille mince en la poussant vers le fond de la boutique. « Va à la cuisine, Luci, et prépare du thé pour ces bonnes dames. De celui de la boîte bleue. L’eau est chaude, la Lumière en soit remerciée. Va, ma petite. Pose ça là et cesse de bayer le bec. Vite, vite. La boîte à thé bleue, souviens-toi. Mon meilleur thé, précisa-t-elle en s’adressant de nouveau à Nynaeve tandis que la jeune fille disparaissait par une porte au fond de la boutique. J’habite au-dessus du magasin, vous voyez, et ma cuisine est derrière. » Elle lissait ses jupes avec nervosité, le pouce et l’index de sa main droite formant un cercle. Pour l’anneau au Grand Serpent. Pas besoin d’excuse pour la robe, donc.
Nynaeve exécuta le signe de reconnaissance à son tour et, au bout d’un moment, Elayne en fit autant. « Je suis Nynaeve et voici Elayne. Nous avons vu votre signal. »
La couturière remua les bras comme si elle allait s’envoler. « Le signal ? Ah. Oui. Évidemment.
— Eh bien ? reprit Nynaeve. Quel est le message urgent ?
— Nous ne devrions pas en parler ici… heu… Maîtresse Nynaeve. N’importe qui pourrait entrer. » Nynaeve en doutait. « Je vous informerai au-dessus d’une bonne tasse de thé. Mon meilleur thé, vous l’ai-je dit ? »
Nynaeve échangea un coup d’œil avec Elayne. Si Maîtresse Macura hésitait tellement à communiquer ses nouvelles, elles devaient être vraiment consternantes.
« S’il nous était possible simplement de passer dans la pièce de derrière, intervint Elayne, personne n’entendra sauf nous. » Son ton de reine figea la langue de la couturière qui la regarda fixement. Sur l’instant, Nynaeve crut que sa nervosité en serait calmée, mais la seconde d’après cette espèce de sotte se remit à babiller.
« Le thé sera bientôt prêt. L’eau est déjà chaude. Nous avions l’habitude que le thé du Tarabon transite par ici. C’est pourquoi je suis là, je suppose. Pas pour le thé, naturellement. Pour tout le commerce qui passait, et toutes les nouvelles qui voyageaient dans les deux sens avec les chariots. Elles… vous vous intéressez principalement aux épidémies qui se déclarent ou à une nouvelle sorte de maladie, mais je trouve cela intéressant, moi aussi. Je m’occupe un peu en amateur de… » Elle toussa et se remit à parler vivement ; si elle lissait un peu plus fortement sa robe, elle la trouerait. « Quelques renseignements sur les Enfants, certes, mais elles – vous – ne vous intéressez guère à eux, à la vérité.
— La cuisine, Maîtresse Macura », dit Nynaeve avec fermeté aussitôt que 1 autre femme s’arrêta pour reprendre haleine. Si les nouvelles qu’elle avait à communiquer l’affolaient à ce point-là, Nynaeve n’admettrait pas d’attendre plus longtemps pour en prendre connaissance.
La porte au fond du magasin s’ouvrit juste assez pour laisser passer la tête anxieuse de Luci. « Il est prêt, Maîtresse, annonça-t-elle d’une voix haletante.
— Par ici, Maîtresse Nynaeve, dit la couturière qui frottait toujours le devant de sa robe. Maîtresse Elayne. »
Un petit couloir conduisait en passant devant un escalier à une cuisine confortable aux poutres apparentes, avec une bouilloire fumante dans l’âtre et de hauts placards partout. Des marmites en cuivre étaient suspendues entre la porte de derrière et une fenêtre qui donnait dans une cour pas bien grande close d’une haute palissade en bois. Sur la petite table au milieu de la pièce, il y avait une théière d’un jaune éclatant, un pot à miel vert, trois tasses dépareillées de ces couleurs et une boîte massive en céramique bleue avec le couvercle posé à côté. Maîtresse Macura se saisit du récipient, le ferma et le rangea hâtivement dans un placard qui en contenait d’autres de deux douzaines de teintes et de nuances.
« Asseyez-vous, je vous prie, dit-elle en remplissant les tasses. Je vous en prie. »
Nynaeve s’installa sur une chaise au dossier à barres horizontales à côté d’Elayne, et la couturière posa les tasses devant elles, puis se précipita vers un des placards pour y chercher des cuillères d’étain.
« Le message ? » dit Nynaeve quand la couturière s’assit en face d’elle. Maîtresse Macura était trop nerveuse pour toucher à sa tasse, aussi Nynaeve fit fondre un peu de miel dans la sienne et but une gorgée ; c’était brûlant mais avec un arrière-goût de menthe rafraîchissant. Du thé chaud calmerait peut-être les nerfs de cette femme, s’il était possible de l’amener à en boire.
« Un goût agréable, murmura Elayne par-dessus le bord de sa tasse. Quelle variété de thé est-ce ?
Brave petite, pensa Nynaeve.
Mais les mains de la couturière s’agitèrent seulement à côté de sa tasse. « Du thé du Tarabon. De près de la Côte de l’Ombre. »
Poussant un soupir, Nynaeve avala une autre gorgée pour calmer les palpitations de son propre estomac. « Le message, répéta-t-elle avec insistance. Vous n’avez pas accroché ce signal pour nous inviter à boire du thé. Quel est votre message urgent ?
— Ah. Oui. » Maîtresse Macura s’humecta les lèvres, les examina l’une et l’autre, puis expliqua avec lenteur : « Il est venu il y a un mois environ, avec l’ordre que n’importe quelle Sœur passant par ici en soit informée coûte que coûte. » Elle s’humecta de nouveau les lèvres. « Toutes les Sœurs sont invitées à retourner à la Tour Blanche. La Tour doit être unie et forte. »
Nynaeve attendit la suite, mais l’autre femme demeura silencieuse. C’était cela, le terrible message ? Elle regarda Elayne, mais la chaleur semblait produire son effet sur elle ; affaissée sur sa chaise, elle contemplait ses mains posées sur la table. « Est-ce tout ? » questionna impérieusement Nynaeve, et elle se surprit elle-même en bâillant. La chaleur devait l’incommoder aussi.
La couturière se contenta de l’observer, intensément.
« Je disais », commença Nynaeve mais soudain sa tête lui parut trop lourde pour son cou. Elayne s’était affalée sur la table, elle s’en aperçut, les yeux fermés et les bras pendant mollement. Nynaeve contempla avec horreur la tasse qu’elle tenait. « Qu’est-ce que vous nous avez donné ? » dit-elle d’une voix pâteuse ; ce goût de menthe persistait, mais elle avait la langue enflée. « Dites-le-moi ! » Laissant choir la tasse, elle se souleva en s’appuyant sur la table, les genoux en coton. « Que la Lumière vous brûle, quoi donc ? »
Maîtresse Macura recula sa chaise et se mit hors d’atteinte, mais sa nervosité précédente était devenue une expression de tranquille satisfaction.
Nynaeve fut enveloppée d’obscurité ; la dernière chose qu’elle entendit fut la voix de la couturière. « Rattrape-la, Luci ! »