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Des figues et des souris

Elayne se rendit compte qu’elle était transportée à l’étage par les épaules et les chevilles. Ses yeux s’ouvrirent, elle pouvait voir, mais le reste de son corps aurait aussi bien pu appartenir à quelqu’un d’autre pour la maîtrise qu’elle avait sur lui. Même cligner des paupières était lent. Elle avait l’impression d’avoir le cerveau bourré de plumes.

« Elle est réveillée, Maîtresse ! s’écria Luci d’une voix aiguë, laissant presque tomber ses pieds. Elle me regarde !

— Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter. » La voix de Maîtresse Macura provenait d’au-dessus de sa tête. « Elle ne peut pas canaliser, ni remuer un muscle, pas après avoir avalé de la tisane de racine-fourchue. Je l’ai découverte par hasard, mais c’est vraiment très utile. »

C’était exact. Elayne était affaissée entre elles comme une poupée qui a perdu la moitié de sa bourre, heurtant son postérieur à chaque marche, et elle n’aurait pas davantage couru que canalisé. Elle sentait la Vraie Source mais essayer de l’embrasser c’était comme d’essayer de ramasser une aiguille sur un miroir avec des doigts engourdis par le froid. La panique l’assaillit et une larme glissa le long de sa joue.

Peut-être ces femmes avaient-elles l’intention de la livrer aux Blancs Manteaux qui l’exécuteraient, mais elle ne parvint pas à se persuader que les Blancs Manteaux utilisaient des femmes pour poser des pièges dans l’espoir qu’une Aes Sedai s’y prendrait. Cela faisait d’elles des Amies du Ténébreux, et presque certainement au service de l’Ajah Noire comme des Sœurs Jaunes. Elle serait sûrement remise entre les mains de l’Ajah Noire à moins que Nynaeve ne se soit échappée. Mais si elle devait s’échapper, elle ne pouvait compter sur personne d’autre. Or elle ne pouvait ni bouger ni canaliser. Subitement, elle se rendit compte qu’elle essayait de crier et n’émettait qu’un faible vagissement gargouillé. L’interrompre lui prit toute la force qui lui restait.

Nynaeve connaissait tout ce qu’il y a à savoir sur les herbes médicinales, ou le prétendait ; pourquoi n’avait-elle pas reconnu ce qu’était ce thé ? Cesse ces jérémiades !La ferme petite voix dans sa tête ressemblait de façon remarquable à celle de Lini. Un goret qui piaille sous une barrière attire seulement le renard alors qu’il devrait tenter de s’enfuir. Avec l’énergie du désespoir, elle s’attaqua à la simple tâche d’embrasser la saidar. Ç’avait été une tâche simple mais maintenant elle aurait aussi bien pu tenter d’atteindre le saidin. Elle persista, néanmoins ; c’est la seule chose dont elle était capable.

Maîtresse Macura, du moins, ne semblait se tracasser de rien. Dès qu’elles eurent laissé choir Elayne sur un lit étroit dans une petite chambre tout le contraire de spacieuse avec une seule fenêtre, elle poussa Luci aussitôt dehors sans même un regard en arrière. La tête d’Elayne était tombée de telle sorte qu’elle voyait un autre lit également étroit et une commode avec des poignées de cuivre ternies sur les tiroirs. Elle arrivait à tourner les yeux, mais déplacer la tête dépassait ses forces.

Quelques minutes plus tard, les deux femmes revinrent, haletantes, avec Nynaeve suspendue entre elles, et la hissèrent sur l’autre couchette. Son visage était inerte et luisant de larmes, mais ses yeux noirs… ils étaient pleins de fureur et de peur aussi. Elayne espéra que la fureur prédominait ; Nynaeve était plus forte qu’elle quand elle arrivait à canaliser ; peut-être Nynaeve réussirait-elle où elle-même échouait lamentablement à chaque essai. Ce devait être des larmes de rage.

Ordonnant à la jeune fille maigre de rester là, Maîtresse Macura ressortit précipitamment, revenant cette fois avec un plateau qu’elle déposa sur la commode. Dessus, il y avait la théière jaune, une seule tasse, un entonnoir et un grand sablier. « Maintenant, Luci, veille bien à leur faire avaler deux bonnes onces à chacune dès que ce sablier sera vide. Aussitôt, sans faute !

— Pourquoi ne pas le leur donner tout de suite, Maîtresse ? gémit la jeune fille en se tordant les mains. Je voudrais qu’elles se rendorment. Je n’aime pas qu’elles me regardent.

— Elles dormiraient comme des souches, ma petite, alors que de cette façon nous pouvons les sortir de leur torpeur juste assez pour marcher quand nous en aurons besoin. Je les droguerai davantage quand il sera temps de les expédier. Elles auront mal à la tête et à l’estomac en échange, mais pas plus qu’elles ne le méritent, je suppose.

— Et si elles peuvent canaliser, Maîtresse ? Qu’est-ce qui se passera ? Elles me regardent.

— Cesse de dire des sottises, répliqua vertement son aînée. Si elles le pouvaient, tu ne crois pas qu’elles auraient déjà canalisé ? Elles ne sont pas plus dangereuses que des chatons dans un sac. Et elles resteront comme ça aussi longtemps que tu continueras à leur ingurgiter une bonne dose. Maintenant, fais ce que je te dis, compris ? Il faut que j’aille prévenir Avi d’envoyer un de ses pigeons et que je prenne quelques dispositions, mais je reviendrai dès que possible. Ferme le magasin. Quelqu’un pourrait entrer et ce serait désastreux. »

Après le départ de Maîtresse Macura, Luci resta un moment à les regarder, se tordant toujours les mains, puis décampa finalement à son tour. Ses reniflements s’affaiblirent à mesure qu’elle descendait l’escalier.

Elayne voyait la sueur perler sur le front de Nynaeve ; elle espérait que c était dû à l’effort et non à la chaleur. Essayez, Nynaeve. Elle-même chercha la Vraie Source, tâtonnant maladroitement à travers les tampons de laine qui semblaient lui bourrer la tête, esquissa une nouvelle tentative et échoua, recommença… Oh, par la Lumière, essayez, Nynaeve !Essayez !

Le sablier s’imposait à sa vue ; elle était incapable de regarder autre chose. Ce sable qui filtrait, chaque grain marquant un autre échec de sa part. Le dernier grain tomba. Et Luci ne vint pas. Elayne redoubla d’efforts, pour atteindre la Source, pour bouger. Au bout d’un instant, les doigts de sa main gauche frémirent. Oui ! Quelques minutes encore et elle pourrait lever la main ; rien que de la hauteur d’un pouce, et encore, avant qu’elle retombe, mais elle s’était soulevée. Avec peine, Elayne réussit à tourner la tête.

« Résistez », murmura Nynaeve d’une voix pâteuse, à peine intelligible. Ses mains se cramponnaient au couvre-lit sous elle ; elle paraissait vouloir s’asseoir. Même pas sa tête ne se redressait, mais elle s’acharnait.

« C’est ce que je fais », tenta de répondre Elayne ; cela résonna à ses oreilles plutôt comme un grognement.

Avec lenteur elle parvint à monter sa main à une hauteur où elle pouvait la voir et à l’y maintenir. Un frémissement de triomphe la parcourut. Continue à avoir peur de nous, Luci. Reste en bas dans la cuisine encore un peu et…

La porte s’ouvrit avec fracas et des sanglots de frustration la secouèrent tandis que Luci se précipitait à l’intérieur. Elle avait été si près de réussir. La jeune fille les regarda et, poussant un glapissement de pure terreur, fonça vers la commode.

Elayne essaya de lutter contre elle mais, mince comme elle l’était, Luci écarta ses mains vacillantes sans peine et inséra aussi facilement l’entonnoir entre ses dents. Elle haletait comme si elle avait couru. Un liquide froid amer remplit la bouche d’Elayne. Elle leva les yeux vers la jeune fille avec une panique qui se reflétait aussi sur le visage de cette Luci. Mais Luci maintint fermée la bouche d’Elayne et lui massa le cou avec une détermination farouche encore qu’apeurée jusqu’à ce qu’elle avale. Pendant que les ténèbres se refermaient sur Elayne, elle entendit des sons de protestation glougloutants provenant de Nynaeve.