Quand ses yeux se rouvrirent, Luci était partie et le sable s’écoulait de nouveau dans le sablier. Les yeux noirs de Nynaeve étaient exorbités, Elayne n’aurait pas su dire si c’était de peur ou de colère. Non, Nynaeve n’abandonnerait pas la lutte. La tête de Nynaeve aurait-elle été sur le billot qu’elle ne s’avouerait pas vaincue. Nos têtes sont sur le billot !
Elle se sentait honteuse d’être tellement plus faible que Nynaeve. Elle était censée être un jour Reine d’Andor et la voilà à deux doigts de hurler de terreur. Ce à quoi elle ne se laissa pas aller, même dans sa tête – elle recommença obstinément à tenter de forcer ses membres à se mouvoir, à tenter d’atteindre la saidar– mais ce n’est pas l’envie qui lui en manquait. Comment pourrait-elle jamais être reine alors qu’elle était si faible ? De nouveau, elle chercha la Source. Encore. Et encore. Luttant de vitesse avec les grains de sable. Encore.
Une fois de plus, le sablier se vida sans Luci. À un rythme d’une lenteur infinie, elle atteignit le point où elle réussit à lever de nouveau sa main. Et ensuite sa tête ! Même si celle-ci retomba aussitôt. Elle entendait Nynaeve marmonner pour elle-même et elle parvenait à comprendre la plupart des mots.
La porte se rouvrit avec fracas. Elayne redressa la tête pour la regarder avec désespoir – et béa de stupeur. Thom Merrilin se tenait là comme le héros d’un de ses propres récits, une main agrippant fermement par la nuque une Luci sur le point de s’évanouir, l’autre brandissant un poignard prêt à être lancé. Elayne rit de joie, bien que ce rire ressemblât plutôt à un croassement.
D’un geste rude, il poussa la jeune fille dans un coin. « Reste là, sinon j’aiguise cette lame sur ta couenne ! » En deux pas, il fut près d’Elayne, lui dégageant le visage de ses cheveux, l’inquiétude peinte sur son visage tanné. « Qu’est-ce que tu leur as donné, petite ? Dis-le-moi, sinon…
— Pas elle, marmotta Nynaeve. Une autre. Partie. Aidez-moi à me lever. Faut que je marche. »
Thom la quitta à regret, Elayne en eut l’impression. Il brandit de nouveau son poignard dans un geste menaçant à l’intention de Luci – elle se tassa sur elle-même comme si elle avait l’intention de ne plus jamais bouger – puis le fît disparaître en un clin d’œil dans sa manche. Hissant Nynaeve sur ses pieds, il commença à la conduire de long en large dans les quelques pas que permettaient les dimensions de la chambre. Nynaeve était affaissée mollement contre lui et traînait les pieds.
« Je suis heureux d’apprendre que vous n’avez pas été piégées par cette petite peste apeurée, dit-il. Si ç’avait été celle-là… » Il secoua la tête. Nul doute qu’il n’aurait pas meilleure opinion d’elles si Nynaeve lui racontait la vérité ; Elayne, en tout cas, n’avait pas l’intention de lui en souffler mot. « Je l’ai trouvée qui montait l’escalier quatre à quatre, si affolée qu’elle ne m’a même pas entendu derrière elle. Je ne suis pas aussi content qu’une deuxième se soit en allée sans que Juilin la voie. Y a-t-il un risque qu’elle en ramène d’autres ? »
Elayne roula sur le côté. « Je ne crois pas, Thom, marmonna-t-elle. Elle ne peut pas mettre… trop de gens… au courant de ce qu’elle est. » D’ici une minute elle réussirait peut-être à se redresser sur son séant. Elle regardait droit vers Luci ; la jeune fille tressaillit et s’aplatit comme pour tenter de passer à travers le mur. « Les Blancs Manteaux… se saisiraient d’elle aussi… vite que de nous.
— Juilin ? » répéta Nynaeve. Sa tête vacilla quand elle leva un œil coléreux vers le ménestrel. Toutefois, elle n’éprouvait aucune difficulté à parler. « Je vous avais dit à vous deux de rester avec le chariot. »
Thom souffla dans ses moustaches avec irritation. « Vous nous avez dit de ranger les provisions, ce qui ne requérait pas deux personnes. Juilin vous a suivies et, comme aucune de vous ne revenait je suis parti voir où il était. » Il souffla de nouveau impatiemment. « Pour tout ce qu’il en savait, il y avait ici une douzaine d’hommes, mais il était prêt à entrer seul vous chercher. Il est en train d’attacher Furtif dans la cour de derrière. Une bonne chose que j’aie décidé de venir avec. Je pense que nous aurons besoin de ce cheval pour vous sortir d’ici, vous deux. »
Elayne découvrit qu’elle pouvait s’asseoir, peu ou prou, en se hissant main sur main le long du couvre-lit, mais un effort pour se lever faillit la faire retomber à plat. La saidar était toujours aussi impossible à atteindre ; sa tête donnait encore l’impression d’être un oreiller rempli de duvet d’oie. Nynaeve commençait à se tenir un peu plus droite, à soulever les pieds, mais elle s’appuyait toujours sur Thom.
Quelques minutes plus tard, Juilin arriva, poussant Maîtresse Macura devant lui avec la dague qu’il portait ordinairement à la ceinture. « Elle est venue par une porte dans la clôture de l’arrière-cour. Cru que j’étais un voleur. Le mieux a semblé de l’amener. »
Le visage de la couturière était devenu si pâle en les voyant que ses yeux paraissaient plus sombres, et par-dessus le marché prêts à lui sortir de la tête. Elle se passait la langue sur les lèvres et lissait continuellement sa jupe – et jetait de brefs coups d’œil à la dague de Juilin comme si elle se demandait si s’enfuir ne serait pas le bon parti à prendre. La plupart du temps, toutefois, elle regardait fixement Elayne et Nynaeve ; Elayne songea qu’il y avait autant de chances qu’elle fonde en larmes ou qu’elle s’évanouisse.
« Mettez-la là-bas », ordonna Nynaeve en indiquant d’un signe de tête le coin où Luci tremblait encore, les bras serrés autour de ses genoux. « Et occupez-vous d’Elayne. Je n’avais jamais entendu parler de la racine-fourchue, mais marcher a l’air d’atténuer ses effets. La marche remédie à presque tout. »
Juilin désigna de sa dague le coin de la pièce et Maîtresse Macura se hâta de s’y rendre, s’asseyant à côté de Luci, s’humectant toujours les lèvres craintivement. « Je… n’aurais pas fait… ce que j’ai fait… seulement j’avais des ordres. Il faut que vous le compreniez. J’avais des ordres. »
Aidant avec douceur Elayne à se relever, Juilin la soutint pour exécuter les quelques pas dont ils disposaient, croisant l’autre couple. Elle aurait aimé que ce soit Thom. Le bras de Juilin encerclait sa taille d’une façon beaucoup trop familière.
« Des ordres de qui ? interrogea Nynaeve d’un ton sec. Avec qui êtes-vous en rapport dans la Tour ? »
La couturière avait l’air terrorisée, mais elle serra les lèvres avec détermination.
« Si vous ne parlez pas, l’avertit Nynaeve, menaçante, je laisserai Juilin s’occuper de vous. C’est un preneur-de-larrons du Tear et il sait comment obtenir une confession aussi vite que n’importe quel Inquisiteur Blanc Manteau. N’est-ce pas, Juilin ?
— De la corde pour l’attacher, déclara-t-il en souriant d’un sourire si exécrable qu’Elayne faillit essayer de s’écarter de lui, des chiffons pour la bâillonner jusqu’à ce qu’elle soit prête à parler, de l’huile et du sel… » Son ricanement glaça le sang d’Elayne. « Elle parlera. »
Maîtresse Macura, plaquée contre le mur, le fixait, les yeux aussi écarquillés qu’ils pouvaient l’être. Luci le regardait comme s’il venait de se métamorphoser en Trolloc de huit pieds de haut, y compris avec des cornes.
« Très bien, reprit Nynaeve après un silence. Juilin, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin dans la cuisine. » Elayne regarda alternativement Nynaeve puis le preneur-de-larrons et de nouveau Nynaeve. Voyons, ils n’avaient pas réellement l’intention… ? Pas Nynaeve !
« Narenwin Barda », dit soudain la couturière d’une voix entrecoupée. Les mots s’échappèrent en se bousculant. « J’envoie mes rapports à Narenwin Barda, à une auberge de Tar Valon appelée La Remontée du fleuve. Avi Shen-dar entretient pour moi des pigeons voyageurs à la lisière de la ville. Il ne sait pas à qui j’envoie des messages ni de qui je les reçois, et il ne s’en soucie pas. Sa femme souffrait du haut mal et… » Elle finit par se taire, frissonnant en observant Juilin.