Elayne connaissait Narenwin ou, du moins, l’avait vue dans la Tour. Une petite femme menue dont on oubliait la présence tant elle était discrète. Et bonne, aussi ; un jour par semaine, elle permettait aux enfants d’amener leurs animaux favoris au parc de la Tour pour qu’elle les Guérisse. Guère le genre de femme à appartenir à l’Ajah Noire. Mais aussi un des noms des Sœurs Noires qu’elles avaient sur leur liste était Marillin Gemalphin ; elle aimait les chats et n’hésitait pas à se détourner de son chemin pour s’occuper de bêtes abandonnées.
« Narenwin Barda, répéta Nynaeve sévèrement, je veux d’autres noms, de la Tour ou hors de la Tour.
— Je… n’en sais pas d’autres, répondit d’une voix faible Maîtresse Macura.
— C’est ce que nous verrons. Depuis combien de temps êtes-vous une Amie du Ténébreux ? Depuis combien de temps servez-vous l’Ajah Noire ? »
Un cri d’indignation jaillit de Luci. « Nous ne sommes pas des Amies du Ténébreux ! » Elle lança un coup d’œil à Maîtresse Macura et se coula furtivement à l’écart d’elle. « Du moins, pas moi ! Je marche dans la Lumière ! C’est vrai ! »
La réaction de l’autre femme ne fut pas moins violente. Si ses yeux étaient écarquillés avant, ils lui sortaient maintenant de la tête. « L’Ajah Noire… ! Vous voulez dire qu’elle existe réellement ? Mais la Tour l’a toujours démenti… Voyons, j’ai posé la question à Narenwin, le jour où elle m’a désignée pour être les yeux-et-oreilles des Sœurs Jaunes et ce n’est que le lendemain matin que j’ai pu cesser de pleurer et me sortir péniblement de mon lit. Je ne suis pas… suis pas… une Amie du Ténébreux ! Jamais. Je sers l’Ajah Jaune ! La Jaune ! »
Toujours cramponnée au bras de Juilin, Elayne échangea avec Nynaeve un regard perplexe. N’importe quel Ami du Ténébreux nierait l’être, évidemment, niais il y avait un accent de vérité dans les voix des deux femmes. Leur indignation devant cette accusation était presque assez forte pour occulter leur peur. À la façon dont Nynaeve hésita, elle avait décelé aussi cet accent.
« Si vous servez l’Ajah Jaune, dit-elle lentement, pourquoi nous avez-vous droguées ?
— À cause d’elle, répliqua la couturière en désignant Elayne d’un signe de tête. J’ai reçu sa description il y a un mois, jusqu’à cette façon qu’elle a de redresser parfois le menton de sorte qu’elle a l’air de vous regarder de haut.
Narenwin avait dit qu’elle pourrait utiliser le nom d’Elayne et même se prévaloir d’appartenir à une Maison noble. » D’un mot à l’autre, sa colère de s’entendre appeler Amie du Ténébreux semblait s’enfler. « Peut-être que vous êtes une Sœur Jaune, mais elle n’est pas une Aes Sedai, rien qu’une Acceptée qui a pris la clef des champs. Narenwin a dit que je devais signaler sa présence et celle de quiconque l’accompagnait. Et la retarder si je le pouvais. Ou même la capturer. Et les personnes avec qui elle était. Comment espéraient-elles que moi je capture une Acceptée, je l’ignore – je ne pense pas que même Narenwin soit au courant de ma tisane de racine-fourchue ! – mais c’était ce que disaient mes ordres ! Ils disaient que je devais même risquer de me trahir – ici, où ce serait ma mort ! – s’il le fallait. Attendez donc que l’Amyrlin vous mette la main dessus, jeune femme ! Sur vous toutes !
— L’Amyrlin ! s’exclama Elayne. En quoi cela la concerne-t-elle ?
— C’était sur ses ordres. Par ordre du Trône d’Amyrlin, le message disait. Il disait que l’Amyrlin en personne déclarait que je pouvais utiliser n’importe quel moyen sauf vous tuer. Vous regretterez de ne pas être mortes quand l’Amyrlin vous attrapera ! » Son brusque hochement de tête traduisait une satisfaction rageuse.
« Rappelez-vous que nous ne sommes encore dans les mains de personne, commenta sèchement Nynaeve. Vous êtes entre les nôtres. » Toutefois, l’expression de ses yeux était aussi bouleversée que l’était celle d’Elayne. « Une raison a-t-elle été donnée ? »
Le rappel qu’elle était la captive sapa le bref sursaut de courage de cette femme. Elle s’affaissa lourdement contre Luci, chacune empêchant l’autre de tomber par terre. « Non. De temps en temps Narenwin donne une raison, mais pas cette fois-ci.
— Aviez-vous l’intention de nous garder ici simplement, sous influence d’un narcotique, jusqu’à ce que quelqu’un vienne nous chercher ?
— J’allais vous envoyer en charrette, habillées de vieilles hardes. » Il ne restait même plus une once de résistance dans la voix de la couturière. « J’ai envoyé un pigeon pour avertir Narenwin que vous étiez ici et dire ce que je faisais. Therin Lugay m’est grandement redevable et je pensais lui confier assez de racine-fourchue pour toute la durée du trajet jusqu’à Tar Valon, si Narenwin n’envoyait pas des Sœurs venir plus tôt à votre rencontre pour vous chercher. Il croit que vous êtes malades et que la tisane est la seule chose qui vous maintient en vie jusqu’à ce qu’une Aes Sedai puisse vous Guérir. Une femme doit se montrer prudente quand elle utilise des remèdes en Amadicia. Guérissez trop de gens, ou trop bien, quelqu’un murmure “Aes Sedai” et qu’est-ce qui se passe aussitôt, votre maison brûle ou pire. Therin sait tenir sa langue sur ce qu’il… »
Nynaeve se fit aider par Thom pour s’approcher jusqu’à ce qu’elle puisse regarder la couturière de son haut. « Et le message ? Le vrai message ? Vous n’avez pas accroché ce signal avec l’espoir de nous attirer chez vous.
— Je vous ai donné le vrai message, répondit l’autre d’un ton las. Je ne pensais pas qu’il puisse être dangereux. Je ne le comprends pas et je… je vous en prie… » Subitement elle éclata en sanglots, se cramponnant à Luci aussi fort que la jeune fille se cramponnait à elle, toutes les deux gémissant et pleurnichant. « Je vous en prie, ne le laissez pas utiliser le sel sur moi ! S’il vous plaît ! Pas le sel ! Oh, s’il vous plaît !
— Attachez-les, ordonna Nynaeve d’un ton dégoûté au bout d’un instant, et nous descendrons au rez-de-chaussée où nous pourrons parler. » Thom l’aida à s’asseoir au bord du lit le plus proche, puis découpa prestement des bandes dans l’autre couvre-lit.
Rapidement les deux femmes furent ligotées, dos à dos, les mains de l’une reliées aux pieds de l’autre, avec des morceaux de couvre-lit roulés en tampon mis en place comme bâillons. Les deux pleuraient encore lorsque Thom aida Nynaeve à quitter la pièce.
Elayne aurait aimé marcher aussi bien que sa compagne, mais elle avait encore besoin du soutien de Juilin pour ne pas tomber dans l’escalier. Elle eut un petit pincement de jalousie en regardant Thom, le bras autour de Nynaeve. Tu es une petite sotte, dit sèchement la voix de Lini. Je suis une femme adulte, répondit-elle à cette voix avec une fermeté qu’elle n’aurait pas osé avoir envers sa vieille nourrice même aujourd’hui. J’aime Rand mais il est loin et Thom est raffiné et intelligent et… Cela ressemblait trop à des excuses, même à ses propres yeux. Lini aurait émis le rire sec qui indiquait qu’elle était sur le point de cesser de tolérer ces sottises.
« Juilin, demanda-t-elle avec hésitation, qu’est-ce que vous comptiez faire avec le sel et l’huile ? Pas exactement, ajouta-t-elle plus vite. Juste en général. » Il la regarda pendant un instant. « Je ne sais pas. Par contre, elles non plus. L’astuce est là ; leurs esprits imaginent pire que ce que je pourrais jamais inventer. J’ai vu un homme coriace s’effondrer quand j’ai envoyé chercher un panier de figues et quelques souris. On doit être prudent, toutefois. Certains avoueront n’importe quoi, vrai ou non, rien que pour échapper à ce qu’ils se figurent. Néanmoins, je ne crois pas que ce soit le cas de ces deux-là. »