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Elle ne le croyait pas non plus. Cependant, elle ne put réprimer un frisson. Qu’est-ce que quelqu’un pouvait faire avec des figues et des souris ? Elle espéra qu’elle cesserait de se poser la question avant de se donner des cauchemars.

Quand ils arrivèrent à la cuisine, Nynaeve allait et venait sans aide d’un pas chancelant, fourrageant dans le placard plein de boîtes colorées. Elayne eut besoin d’une des chaises. La boîte bleue était sur la table, ainsi qu’une théière verte pleine, mais elle s’efforça de ne pas les regarder. Elle était toujours incapable de canaliser. Elle pouvait embrasser la saidar, seulement celle-ci disparaissait dès qu’elle y arrivait. Du moins était-elle à présent sûre que le Pouvoir reviendrait en elle. L’autre éventualité était trop horrible à envisager, ce à quoi elle s’était refusée jusque-là.

« Thom, dit Nynaeve en soulevant le couvercle de divers récipients. Juilin. » Elle marqua un temps, respira à fond et, toujours sans regarder les deux hommes, reprit : « Merci à vous. Je commence à comprendre pourquoi les Aes Sedai ont des Liges. Merci beaucoup. »

Ce n’est pas toutes les Aes Sedai qui en avaient. Les Rouges considéraient tous les hommes souillés à cause de ce qu’avaient perpétré des hommes qui pouvaient canaliser, et quelques-unes ne se préoccupaient pas d’en avoir parce qu’elles ne sortaient pas de la Tour ou simplement ne remplaçaient pas un Lige qui était mort. Les Vertes étaient la seule Ajah qui autorisait à se lier avec plus d’un Lige. Elayne désirait être une Verte. Pas pour cette raison, bien sûr, mais parce que les Vertes s’appelaient l’Ajah Combattante. Alors que les Sœurs Brunes recherchaient les connaissances perdues et que les Bleues se consacraient à soutenir des causes, les Sœurs Vertes se tenaient prêtes pour la Dernière Bataille, où elles iraient de l’avant, comme lors des Guerres trolloques, pour affronter de nouveaux Seigneurs de l’Épouvante.

Les deux hommes se dévisagèrent avec une stupeur visible. Ils s’étaient sûrement attendus à une des réprimandes habituelles de Nynaeve. Elayne fut presque aussi surprise. Nynaeve aimait recevoir de l’aide autant qu’elle aimait se trouver dans son tort ; l’une et l’autre situation la rendaient aussi épineuse que des ronces, ce qui n’empêchait pas, évidemment, qu’elle se proclamait toujours un modèle de bon sens et d’aimable raison.

« Une Sagesse. » Nynaeve prit une pincée de poudre dans une des boîtes et la flaira, la goûta du bout de la langue. « Ou comment on les appelle ici.

— On n’a pas de nom pour cela, ici, répliqua Thom. Peu de femmes exercent votre art ancien en Amadicia. Trop dangereux. Pour la plupart de ces femmes, c’est seulement une occupation secondaire. »

Tirant un sac de cuir du fond du placard, Nynaeve commença à confectionner de petits paquets avec ce qu’elle prenait dans quelques-uns des récipients. « Et qui va-t-on trouver quand on est malade ? Une espèce de charlatan de mire ?

— Oui », dit Elayne. Elle était toujours enchantée de montrer à Thom qu’elle aussi connaissait des choses concernant le monde. « En Amadicia, ce sont les hommes qui étudient les herbes médicinales. »

Nynaeve eut une grimace dédaigneuse. « Est-ce qu’un homme pourrait jamais savoir comment guérir quoi que ce soit ? Autant que je m’adresse à un maréchal-ferrant pour qu’il confectionne une robe. »

Brusquement, Elayne se rendit compte qu’elle avait pensé à tout et n’importe quoi sauf à ce qu’avait dit Maîtresse Macura. Ne pas penser à une épine n’empêche pas quelle fasse mal au pied. Un des dictons favoris de Lini. « Nynaeve, à votre avis, que signifie ce message ? “Toutes les Sœurs sont invitées à retourner à la Tour ?” Cela n’a pas de sens. » Ce n’est pas ce qu’elle avait envie de dire mais, du moins, elle s’en approchait.

« La Tour a ses propres façons de voir, déclara Thom. Ce que font les Aes Sedai, elles le font pour des raisons personnelles et souvent pas pour celles qu’elles donnent. Quand elles en donnent. » Lui et Juilin savaient, naturellement, qu’elles étaient seulement des Acceptées ; c’était au moins en partie pourquoi aucun des deux n’obtempérait à ce qu’on lui ordonnait aussi bien qu’il l’aurait pu.

La lutte était visible sur la figure de Nynaeve. Elle n’aimait ni être interrompue ni entendre quelqu’un répondre pour elle. Il y avait toute une liste de choses que Nynaeve n’aimait pas. Seulement il y avait une minute à peine qu’elle avait remercié Thom ; ce n’était pas facile de remettre à sa place quelqu’un qui vient de vous épargner d’être transbahutée comme un chou. « La plupart du temps, bien peu dans la Tour n’a de sens », commenta-t-elle aigrement. Elayne supposa que cette acerbité visait autant Thom que la Tour.

« Croyez-vous ce qu’elle a raconté ? » Elayne respira à fond. « Sur l’Amyrlin ordonnant que je sois ramenée par tous les moyens ? »

Le bref regard que lui adressa Nynaeve contenait un brin de compassion. « Je ne sais pas, Elayne. »

« Elle disait la vérité. » Juilin tourna une des chaises et s’y installa à califourchon, appuyant son bâton contre le dossier. « J’ai interrogé assez de voleurs et d’assassins pour reconnaître la vérité quand je l’entends. Une partie du temps, elle était trop effrayée pour mentir et le reste du temps trop en colère.

— Vous deux… » Aspirant une grande bouffée d’air, Nynaeve jeta la pochette de cuir sur la table et se croisa les bras comme pour coincer ses mains et les empêcher d’attraper sa tresse. « Juilin a probablement raison, Elayne, je le crains.

— Mais l’Amyrlin sait ce que nous faisons. C’est elle qui nous a ordonné de partir de la Tour, pour commencer. »

Nynaeve renifla ouvertement avec dédain. « Je suis prête à croire n’importe quoi de Siuan Sanche. J’aimerais l’avoir pendant une heure dans un endroit où elle ne pourrait pas canaliser. Nous verrions alors si elle est si coriace que ça. »

Elayne n’estimait pas que cela changerait grand-chose. Se rappelant ce regard bleu autoritaire, elle soupçonnait que Nynaeve gagnerait une bonne quantité de contusions au cas improbable où son vœu se réaliserait. « N’empêche, comment sortir de là ? Les Ajahs ont des yeux-et-des-oreilles partout, semble-t-il. Et l’Amyrlin aussi. Nous risquons que des femmes essaient de droguer notre nourriture sur tout le trajet jusqu’à Tar Valon.

— Pas si nous ne ressemblons pas à ce qu’elles attendent. » Sortant une cruche jaune du placard, Nynaeve la posa sur la table à côté de la théière. « Ceci est de la capselle blanche. Elle soignera un mal de dent, mais elle teindra aussi les cheveux aussi noirs que la nuit. » Elayne porta la main à ses boucles blond roux – ses cheveux à elle ; pas ceux de Nynaeve, elle le parierait ! – toutefois, pour autant que cette idée lui était haïssable, elle était judicieuse. « Un peu de couture sur le devant de quelques-unes de ces robes et nous ne serons plus des négociantes, mais deux dames nobles voyageant avec leurs serviteurs.

— Circulant dans un chariot bourré de barils de teinture ? » commenta Juilin.

Le regard fixe de Nynaeve rappelait que sa gratitude pour l’avoir sauvée avait des limites. « Il y a un coche dans la cour d’une écurie de l’autre côté du pont. Je pense que le propriétaire le vendra. Si vous retournez au chariot avant que quelqu’un le vole – je ne sais pas ce que vous aviez tous les deux dans la tête en l’abandonnant comme ça à disposition du premier venu ! – s’il est toujours là-bas, vous pouvez prendre une des bourses… »