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Arpentant la rue à grands pas, elle avait une expression si coléreuse que quelques-uns des charretiers ravalèrent les propos qu’ils s’apprêtaient à adresser à une jolie jeune femme seule. Oui, quelques-uns.

Min était assise sur un banc contre le mur de la salle commune bondée de L’Attelage à neuf regardant une table entourée par des hommes debout, les uns avec des fouets de charretier enroulés, d’autres portant les épées qui les désignaient comme gardes de négociants. Six de plus étaient assis au coude à coude autour de la table. Elle distinguait juste Logain et Leane assis en face. Lui avait un air maussade ; les autres buvaient chaque parole rieuse de Leane.

L’air était épaissi par la fumée des pipes, et vibrant de bavardages qui noyaient presque la musique de la flûte et du tambour ainsi que le chant d’une jeune femme dansant sur une table entre les cheminées de pierre. Sa chanson avait pour sujet une femme qui persuadait six hommes que chacun était l’unique homme dans sa vie ; Min la trouvait intéressante même quand elle lui mettait le feu aux joues. La chanteuse lançait de temps en temps des regards jaloux à la table entourée de monde. Ou plutôt à Leane.

La grande Domanie menait déjà Logain par le bout du nez quand ils étaient entrés dans l’auberge, et elle avait attiré d’autres hommes comme des mouches par le miel avec cette démarche ondoyante et la lueur de braise dans ses yeux. Il y avait eu presque une émeute, Logain et les gardes des négociants avaient mis la main sur l’épée, des couteaux avaient été dégainés, le robuste propriétaire et deux gaillards musclés s’étaient précipités avec des gourdins. Et Leane avait noyé les flammes à peu près comme elle les avait allumées, avec un sourire ici, quelques mots là, un tapotement sur une joue. Même l’aubergiste s’attarda un moment, souriant comme un ahuri, jusqu’à ce que sa clientèle l’appelle ailleurs. Et Leane pensait qu’elle avait besoin de s’exercer ! Cela ne semblait pas très juste.

Si je parvenais à ce résultat avec un certain homme en particulier, je serais plus que satisfaite. Peut-être qu ’elle m’apprendrait… Lumière, qu’est-ce que je suis en train de penser là ? Elle avait toujours été elle-même et les autres pouvaient l’accepter telle qu’elle était ou non. À présent elle songeait à changer ce qu’elle était, pour un homme. C’était déjà assez pitoyable d’avoir à se déguiser en robe au lieu de la tunique et des chausses qu’elle avait toujours portées. Il te regarderait dans une robe au décolleté profond. Tu as plus à montrer que Leane et elle… Arrête !

« Il faut que nous partions pour le sud », dit Siuan près de son épaule, et Min sursauta. Elle n’avait pas vu entrer cette dernière. « Maintenant. » D’après l’éclat de ses yeux bleus, Siuan avait appris quelque chose. Qu’elle en fasse part était une autre histoire. Presque tout le temps, elle semblait se croire encore Amyrlin.

« Nous ne pouvons pas atteindre un autre endroit ayant une auberge avant le crépuscule, dit Min. Mieux vaudrait prendre ici des chambres pour la nuit. » Ce serait agréable de coucher de nouveau dans un lit au lieu de sous des haies ou dans des meules de foin, même si elle était obligée en général de partager ce lit avec Leane et Siuan. Logain ne demandait qu’à louer des chambres pour elles toutes, mais Siuan se montrait avare de leur monnaie même quand Logain la distribuait parcimonieusement.

Siuan jeta un coup d’œil circulaire, mais qui dans la salle ne contemplait pas Leane écoutait la chanteuse. « Ce n’est pas possible. Je… je pense que des Blancs Manteaux peuvent poser des questions à mon sujet. »

Min siffla doucement entre ses dents. « Dalyn ne va pas aimer ça.

— Alors ne lui en parlez pas. » Siuan eut un hochement de tête sec en direction du rassemblement autour de Leane. « Dites simplement à Amaena que nous devons partir. Il suivra. Souhaitons seulement que les autres ne l’imiteront pas. »

Min eut un sourire mi-fïgue mi-raisin. Siuan avait beau jeu de prétendre qu’elle se souciait peu que Logain – Dalyn – ait pris la direction des opérations, principalement en ne tenant pas compte d’elle chaque fois qu’elle tentait de l’obliger à quelque chose, mais elle était toujours résolue à le remettre au pas.

« Qu’est-ce que c’est qu’un attelage à neuf, à propos ? » demanda-t-elle, en se levant. Elle était sortie devant l’auberge en espérant trouver une indication qui l’éclaire, mais l’enseigne au-dessus de la porte ne comportait que le nom. « J’en ai vu à huit et à dix, mais jamais à neuf.

— Dans cette ville, répliqua Siuan d’un ton pincé, mieux vaut ne pas demander. » L’apparition soudaine d’une rougeur sur ses joues incita Min à penser qu’elle le savait parfaitement. « Allez les chercher. Nous avons un long trajet devant nous et pas de temps à perdre. Et ne laissez personne surprendre ce que vous dites. »

Min étouffa un gloussement sarcastique. Avec ce léger sourire sur le visage de Leane, pas même un de ces hommes ne la verrait. Elle aurait aimé savoir comment Siuan avait attiré sur elle l’attention des Blancs Manteaux. C’était la dernière chose dont elles avaient besoin et cela ne ressemblait pas à Siuan de commettre des bévues. Elle aurait aimé savoir comment amener Rand à la regarder comme ces hommes regardaient Leane. S’ils devaient passer la nuit à cheval – et elle se doutait qu’ils chevaucheraient toute la nuit – peut-être que Leane voudrait bien lui donner quelques conseils.

12

Une Vieille Pipe

Une rafale de vent qui entraînait la poussière en tourbillons dans la rue de Lugard souleva le chapeau de velours de Gareth Bryne et l’emporta de sa tête droit sous un des lourds chariots. Une roue cerclée de fer écrasa le chapeau dans l’argile durcie de la chaussée, laissant derrière elle une galette inutilisable. Il la contempla un instant, puis poursuivit son chemin. De toute façon, il était taché par le voyage, se dit-il. Sa tunique de soie avait aussi été couverte de poussière avant d’atteindre le Murandy ; la brosser ne donnait plus grands résultats, même quand il en prenait la peine. Elle paraissait plus marron que grise, à présent. Il devrait trouver quelque chose de plus simple ; il ne se rendait pas au bal.

Se faufilant entre les chariots qui avançaient bruyamment dans la rue striée d’ornières, il opposa une sourde oreille aux malédictions des charretiers qui le suivaient – n’importe quel troupier digne de ce nom était capable d’en proférer de meilleures en dormant – et s’engouffra dans une auberge au toit de tuile appelée La Banquette du chariot La peinture de l’enseigne donnait à ce nom une interprétation explicite.

La salle commune était comme toutes celles qu’il avait vues dans Lugard, conducteurs de chariot et gardes de négociants s’y pressaient avec des palefreniers, des maréchaux-ferrants, des paysans, des hommes de toute sorte, tous parlant à tue-tête ou riant à gorge déployée, une main pour leur coupe et une pour caresser les serveuses. D’ailleurs, ce n’était pas tellement différent de salles d’auberge ou de tavernes de beaucoup d’autres villes, sauf que la plupart étaient nettement plus paisibles. Une jeune femme à la poitrine rebondie, dont le corsage semblait prêt à tomber, esquissait des entrechats et chantait du haut d’une table placée d’un côté de la salle, au son de ce qui était supposé être la musique de deux flûtes et d’une cithare à douze cordes.

Il n’avait pas l’oreille bien musicienne, pourtant il s’arrêta un instant pour juger de sa chanson ; elle aurait eu du succès dans n’importe quel camp militaire de sa connaissance. Mais aussi cette jeune femme aurait eu autant de succès si elle avait été incapable d’émettre une note. Vêtue de ce corsage, elle aurait trouvé un mari en moins de deux.