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Ceux qui étaient éveillés tirèrent les autres de leur sieste à coups de pied et tous se tournèrent vers lui. Pendant un instant, il resta assis en selle à les examiner. Cheveux gris, crânes chauves et visages ridés par l’âge. Toujours infatigables et en forme, mais même ainsi… Il s’était conduit comme un fou en courant le risque de les amener dans le Murandy uniquement parce qu’il tenait à savoir pourquoi une femme avait manqué à son serment. Et peut-être avec des Blancs Manteaux aux trousses. Impossible de dire à quelle distance de chez eux et pendant combien de temps ils seraient absents avant que ce soit fini. S’il s’en retournait maintenant, plus d’un mois se serait écoulé avant qu’ils revoient Kore-les-Fontaines. S’il continuait, il n’y avait aucune garantie que la poursuite s’arrête avant l’Océan d’Aryth. Il devrait remmener ces hommes, et lui-même, dans leurs foyers. Oui, il le devrait. Il n’avait aucune raison de leur demander de tenter d’arracher ces jeunes femmes aux mains des Blancs Manteaux. Il pouvait abandonner Mara à la justice des Blancs Manteaux.

« Nous allons partir en direction de l’ouest », annonça-t-il, et aussitôt ce fut une bousculade pour éteindre les feux avec le thé et attacher les marmites aux selles. « Nous devrons presser le mouvement. J’ai l’intention de les rattraper dans l’Altara si je peux mais, sinon, impossible de savoir où elles nous conduiront. Vous verrez peut-être Jehannah ou Ebou Dar avant d’en avoir fini. » Il se força à rire. « Vous découvrirez à quel point vous êtes forts au cas où nous irons jusqu’à Ebou Dar. Ils ont des tavernes là-bas où les serveuses écorchent les gens d’Illian pour déjeuner et embrochent les Blancs Manteaux pour se distraire. »

Ils s’esclaffèrent plus que ne le méritait la plaisanterie.

« Nous n’avons pas à nous tracasser puisque vous êtes avec nous, mon Seigneur », s’écria en gloussant Thad qui fourrait son gobelet de fer dans sa sacoche de selle. Son visage était plissé comme du cuir recroquevillé.

« Voyons, j’ai entendu dire que vous vous étiez querellé un jour avec l’Amyrlin en personne et que… » Jar Silvin lui décocha un coup de pied dans la cheville et il se retourna d’un bloc vers son cadet – aux cheveux gris, mais néanmoins son cadet – le poing serré. « Pourquoi fais-tu ça, Silvin ? Tu as envie d’avoir le crâne fendu, tu n’as qu’à… Quoi ? » Les regards significatifs que lui adressaient Silvin et quelques-uns des autres furent enfin compris. « Oh. Oh, oui. » Il s’affaira, tête baissée, à vérifier les sangles de sa selle, mais plus personne ne riait.

Bryne força ses traits à se détendre. C’était temps de laisser le passé dans le passé. Simplement parce qu’une femme dont il avait partagé le lit – et davantage, avait-il cru – simplement parce que cette femme le considérait comme si elle ne l’avait jamais connu n’était pas une raison pour cesser de prononcer son nom. Simplement parce qu’elle l’avait exilé de Caemlyn, sous peine de mort, pour lui avoir donné le conseil qu’il avait juré de donner… Si elle s’attirait des ennuis avec ce Seigneur Gaebril qui avait soudainement surgi dans Caemlyn, cela ne le concernait plus. Elle lui avait dit, d’une voix aussi unie et froide que de la glace lisse, que son nom ne serait plus jamais prononcé dans le palais, que seules ses longues années de service l’empêchaient, elle, de l’envoyer, lui, au bourreau pour trahison. Trahison ! Il avait besoin de maintenir le moral de ses hommes, surtout si ceci devenait une longue poursuite.

Crochant un genou sur l’arçon de sa selle, il sortit sa pipe et sa blague à tabac, puis bourra sa pipe. Sur le fourneau était sculpté un taureau sauvage avec la Couronne de Roses d’Andor autour du cou. Pendant mille années, tel avait été l’emblème de la Maison de Bryne ; force et courage au service de la souveraine. Il avait besoin d’une nouvelle pipe ; celle-ci était vieille.

« Je ne m’en suis pas sorti aussi bien que vous l’avez peut-être entendu dire. » Il se pencha pour qu’un des hommes lui donne une brindille encore rouge d’un des feux éteints, puis se redressa et tira sur sa pipe afin de l’allumer. « Cela s’est passé il y a environ trois ans. L’Amyrlin était en voyage officiel. Dans le Cairhien, le Tear, l’Illian, pour finir par Caemlyn avant de retourner à Tar Valon. À cette époque, nous avions des problèmes avec les seigneurs frontaliers du Murandy – comme d’habitude. » Des rires fusèrent ; ils avaient tous servi sur la frontière du Murandy à un moment ou à un autre. « J’avais envoyé là-bas des Gardes pour rappeler aux Murandiens qui était propriétaire des moutons et du bétail de notre côté de la frontière. Je ne m’attendais pas une minute à ce que l’Amyrlin s’en préoccupe. » Il avait visiblement capté leur attention ; les préparatifs de départ continuaient toujours, mais plus lentement.

« Siuan Sanche et Elaida s’étaient enfermées avec Morgase… » Là ; il avait de nouveau prononcé son nom et n’avait même pas éprouvé le moindre pincement au cœur. « … et, quand elles sont sorties, Morgase était à moitié nuée d’orage, avec des éclairs qui lui jaillissaient des yeux, et moitié gamine de dix ans que sa mère a tancée parce qu’elle a dérobé des gâteaux au miel. Elle est opiniâtre, mais prise entre Elaida et le trône d’Amyrlin… » Il secoua la tête et ils émirent de petits rires étouffés ; l’intérêt des Aes Sedai était une chose qu’aucun d’eux n’enviait aux seigneurs et souverains. « Elle m’a ordonné de retirer immédiatement toutes les troupes de la frontière avec le Murandy. Je lui ai demandé de discuter la question avec elle en privé et Siuan Sanche m’a sauté à la gorge. Devant la moitié de la Cour, elle m’a assaisonné sans plus d’égards que si j’étais un bleu. A dit que si je n’étais pas capable d’obéir aux ordres, elle m’utiliserait en guise d’appât pour la pêche. » Il avait eu à implorer son pardon avant que ce soit terminé – devant tout le monde, pour avoir essayé de faire ce qu’il avait prêté serment de faire – mais c’était inutile d’ajouter ça. Même à la fin il n’avait pas été sûr qu’elle n’allait pas obliger Morgase à le décapiter, ou s’en charger elle-même.

« Devait avoir l’intention de capturer un rudement gros poisson », commenta quelqu’un en riant, et d’autres rirent aussi.

« En conclusion, poursuivit Bryne, j’ai eu le cuir roussi et les Gardes ont été retirés de la frontière. Alors si vous comptez sur moi pour vous protéger dans Ebou Dar, rappelez-vous seulement qu’à mon avis ces serveuses de bar suspendront dehors à sécher l’Amyrlin avec nous autres. » Ils rugirent de gaieté.

« Avez-vous jamais découvert de quoi il s’agissait, mon Seigneur ? » voulut savoir Joni.

Bryne secoua la tête. « Une affaire d’Aes Sedai quelconque, je pense. Elles n’expliquent pas aux personnes comme vous et moi ce qu’elles manigancent. » Cela aussi suscita quelques petits rires.

Ils se mirent en selle avec une promptitude qui démentait leur âge. Certains d’entre eux ne sont pas plus vieux que moi, songea-t-il, sarcastique. Trop vieux pour courir après une jolie paire d’yeux assez jeunes pour être ceux de sa fille sinon même de sa petite-fille. Je veux seulement savoir pourquoi elle s’est parjurée, se dit-il avec fermeté. Seulement cela.

Levant la main, il donna le signal du départ, et ils se dirigèrent vers l’ouest, laissant une tramée de poussière. Regagner le terrain perdu exigeait de chevaucher à bride abattue. Mais il y était décidé. Que ce soit dans Ebou Dar ou le Gouffre du Destin, il les trouverait.

13

Une Petite Chambre dans Sienda

Elayne se raidissait pour résister au roulis du coche sur ses charnières de cuir, en s’efforçant de ne pas voir la mine rébarbative de Nynaeve assise en face d’elle. Les rideaux étaient ouverts en dépit de l’aspersion de poussière qui giclait parfois à l’intérieur par les fenêtres ; la brise adoucissait un peu la chaleur de cette fin d’après-midi. Des vagues de collines couvertes de forêts défilaient, les bois troués parfois par de courtes bandes de terre cultivée. Un manoir seigneurial, à la mode d’Amadicia, se dressait au sommet d’une de ces collines, d’énormes fondations en pierre de cinquante pieds de haut que surmontait une construction en bois élégante, toute en balcons très travaillés et toitures de tuile rouge. Jadis, ce manoir aurait été entièrement en pierre, mais bien des années avaient passé depuis qu’un seigneur avait besoin d’une forteresse en Amadicia et la loi du roi imposait à présent que le bâtiment soit en bois. Aucun seigneur rebelle ne serait en mesure de résister longtemps au roi. Évidemment, les Enfants de la Lumière étaient exemptés de cette loi ; ils échappaient à bon nombre de lois amadiciennes. Elle avait dû assimiler dès son enfance un aperçu des lois et coutumes d’autres pays.