Cette fois-ci, il eut un avertissement plus net – c’était l’œuvre d’un homme — quand un autre seuil s’ouvrit, laissant apparaître des arcades de marbre donnant sur de larges balcons de pierre et des mouettes tournoyant et criant dans un ciel bleu sans nuages. Finalement, un homme survint et franchit ce portail, qui se referma derrière lui.
Sammael était trapu, solidement charpenté et d’apparence plus grand qu’il ne l’était réellement, sa démarche vive et active, ses manières abruptes. Les yeux bleus, les cheveux blonds, avec une barbe soignée taillée en carré, il aurait eu une mine sortant de l’ordinaire si ce n’était une cicatrice oblique, comme si un tisonnier porté au rouge avait été traîné en travers de son visage depuis la naissance des cheveux jusqu’à la mâchoire. Il aurait pu la faire effacer dès que la blessure lui avait été infligée, voilà tant de longues années, mais il avait choisi de la laisser.
Relié au saidin aussi solidement que Rahvin – à cette courte distance, Rahvin le percevait, vaguement – Sammael l’examinait avec méfiance. « Je m’attendais à des servantes et des danseuses, Rahvin. Avez-vous fini par vous lasser de vos amusements après toutes ces années ? » Lanfear émit un rire léger dans sa coupe de vin.
« Quelqu’un a-t-il parlé de distraction ? »
Rahvin n’avait même pas remarqué l’ouverture d’un troisième passage, permettant de voir une vaste salle pleine de bassins et de colonnes cannelées, des acrobates presque nus et autres personnages encore moins vêtus. Chose curieuse, un vieillard maigre en tunique froissée était assis d’un air morne parmi les artistes. Deux domestiques drapés dans des bouts de voile transparent ne couvrant pas grand-chose, un homme bien musclé portant un plateau en or ouvré et une belle femme voluptueuse versant avec anxiété le vin d’un flacon en cristal taillé dans une coupe assortie posée sur le plateau, suivirent la personne qui arrivait avant que le passage se referme.
En toute autre compagnie que Lanfear, Graendal aurait été considérée comme une stupéfiante beauté, épanouie en pleine maturité. Sa robe était en soie verte, largement décolletée. Un rubis de la taille d’un œuf de poule se nichait entre ses seins et un diadème où d’autres rubis étaient incrustés reposait sur ses longs cheveux couleur de soleil. À côté de Lanfear, elle était simplement une jolie femme bien en chair. Si l’inévitable comparaison l’agaçait, son sourire amusé n’en témoignait rien.
Des bracelets d’or cliquetèrent quand elle agita vaguement derrière elle sa main chargée de bagues ; avec un sourire adulateur qui se reflétait sur les traits du serviteur, la servante glissa vivement la coupe entre ses doigts. Graendal ne prêta pas attention à ce sourire. « Eh bien, dit-elle gaiement. Près de la moitié des Élus survivants au même endroit. Et aucun ne cherchant à tuer personne. Qui s’y serait attendu avant le retour du Grand Seigneur de l’Ombre ? Ishamael avait réussi pendant un temps à nous empêcher de nous entre égorger, mais ceci…
— Parlez-vous toujours aussi librement devant vos serviteurs ? » dit Sammael avec une grimace.
Graendal cligna des paupières, jeta un coup d’œil aux deux comme si elle les avait oubliés. « Ils ne parleront pas mal à propos. Ils me vénèrent. N’est-ce pas ? » Les deux tombèrent à genoux, proclamant pratiquement d’abondance l’amour fervent qu’ils éprouvaient pour elle. C’était vrai ; ils l’aimaient pour de bon. À présent. Au bout d’un instant, elle fronça légèrement les sourcils et les serviteurs se figèrent la bouche ouverte sur une moitié de mot. « Ils exagèrent. Toutefois, ils ne vous dérangeront plus maintenant, n’est-ce pas ? »
Rahvin secoua la tête, se demandant qui ils étaient, ou avaient été. La beauté physique ne suffisait pas pour les domestiques de Graendal, ils devaient aussi avoir du pouvoir ou une situation sociale. Un ancien seigneur comme valet, une noble dame pour couler son bain ; voilà le goût de Graendal. Se passer ses caprices était une chose, mais elle gaspillait. Ces deux-là auraient été utiles, correctement manipulés, mais le niveau de compulsion qu’employait Graendal les laissait sûrement bons à guère plus que de la décoration. Cette femme n’avait pas de réelle subtilité.
« Devrais-je en attendre d’autres, Lanfear ? grommela-t-il. Avez-vous convaincu Demandred de cesser de se prendre quasiment pour l’héritier du Grand Seigneur ?
— Je doute qu’il possède assez d’arrogance pour cela, répliqua Lanfear sans se démonter. Il peut voir où cette idée a conduit Sammael. Et c’est justement la question. Une question qu’a soulevée Graendal. Jadis nous étions treize, immortels. Voici que quatre sont morts et qu’un nous a trahis. Nous quatre sommes tous ceux qui se retrouvent ici aujourd’hui, et cela suffit.
— Êtes-vous certaine qu’Asmodean est passé à l’autre bord ? s’exclama impérativement Sammael. Jusqu’ici, il n’a jamais eu le courage de prendre de risque. Où a-t-il découvert la force d’âme nécessaire pour s’enrôler dans une cause perdue ? »
Le bref sourire de Lanfear marquait l’amusement. « Il avait eu le courage d’imaginer un guet-apens qu’il croyait devoir le placer au-dessus du reste d’entre nous. Et quand son choix est devenu la mort ou une cause condamnée, il n’a pas eu besoin de beaucoup de courage pour choisir.
— Et peu de temps, je suis prêt à le parier. » La cicatrice rendait le sarcasme de Sammael encore plus mordant. « Si vous étiez assez près de lui pour savoir tout cela, pourquoi l’avez-vous laissé vivre ? Vous auriez pu le tuer avant qu’il s’aperçoive que vous étiez là.
— Je ne suis pas aussi prompte que vous à tuer. C’est définitif, sans possibilité de revenir en arrière, et il y a généralement d’autres moyens plus avantageux. Par ailleurs, pour l’exprimer en termes que vous compreniez, je ne voulais pas lancer une attaque frontale contre des forces supérieures.
— Est-il réellement si fort ? questionna Rahvin avec calme. Ce Rand al’Thor. Aurait-il pu vous terrasser, face à face ? » Non pas que lui-même n’en fût pas capable, si la situation en venait là, ou Sammael, encore que Graendal se liguerait probablement avec Lanfear si l’un ou l’autre des hommes le tentait. Aussi bien, il y avait des chances que les deux femmes soient en cet instant précis emplies du Pouvoir à éclater, prêtes à frapper au moindre soupçon qu’elles auraient concernant l’un ou l’autre des hommes. Ou encore l’une ou l’autre d’entre elles. Mais ce paysan. Un berger sans la moindre formation ! Inexpérimenté à moins qu’Asmodean n’essaie de l’instruire.
« Il est Lews Therin Telamon réincarné, répondit Lanfear tout aussi calmement, et Lews Therin était aussi fort qu’on peut l’être. »
Sammael frotta machinalement la cicatrice qui lui balafrait le visage ; c’est Lews Therin qui lui avait infligé cette blessure. Voilà trois mille ans et davantage, bien avant la Destruction du Monde, avant que le Grand Seigneur des Ténèbres soit emprisonné, avant tant d’événements, mais Sammael n’avait jamais oublié.
« Eh bien, intervint Graendal, en sommes-nous enfin arrivés à ce que nous sommes ici pour discuter ? »
Rahvin esquissa un sursaut de contrariété. Les deux serviteurs étaient toujours figés sur place – ou, plutôt, de nouveau. Sammael marmonna dans sa barbe.
« Si ce Rand al’Thor est réellement Lews Therin Telamon réincarné, reprit Graendal en s’asseyant sur le dos du serviteur qui était maintenant accroupi à quatre pattes, je suis surprise que vous n’ayez pas tenté de l’introduire dans votre lit, Lanfear. Ou ne serait-ce pas si facile ? Il me semble me rappeler que c’est Lews Therin qui vous menait par le bout du nez et pas le contraire. Réprimait vos petites crises de nerfs. Vous envoyait chercher son vin, pour ainsi dire. » Elle posa sa propre coupe sur le plateau que tenait avec rigidité la servante à genoux dont les yeux ne voyaient rien. « Vous étiez tellement obsédée par lui que vous vous seriez allongée à ses pieds s’il avait dit “tapis”. »