— Ma maîtresse a dit qu’elle pensait que non, interrompit Nynaeve. Elle a mieux pour dépenser son argent que de regarder des animaux. » En fait, c’est elle-même qui tenait serrés les cordons de la bourse, distribuant à regret ce dont ils avaient besoin. Elle semblait croire que tout devait coûter le même prix que lorsqu’elle était encore dans son pays des Deux Rivières.
« Pourquoi voulez-vous aller au Ghealdan, Maître Luca ? » questionna Elayne. Sa compagne suscitait des difficultés et lui laissait le soin de les aplanir. « J’ai entendu dire qu’il y avait beaucoup de troubles là-bas. J’ai entendu dire que l’armée n’a pas réussi à mettre la main sur cet homme appelé le Prophète, qui prêche la venue du Dragon Réincarné. Vous n’avez sûrement pas envie de vous retrouver au milieu d’émeutes.
— Grandement exagéré, noble Dame. Grandement exagéré. Où il y a de la foule, les gens veulent des distractions. Et où les gens souhaitent être distraits, mon spectacle est toujours le bienvenu. » Luca hésita, puis se rapprocha du coche. Une expression d’embarras se peignit fugitivement sur son visage comme il plongeait son regard dans celui d’Elayne. « Noble Dame, pour être franc, c’est que vous m’obligeriez grandement en me permettant de donner une représentation pour vous. Le fait est qu’un des chevaux-sangliers a causé un peu d’ennuis dans la prochaine ville que vous rencontrerez sur votre route. C’était un accident, précisa-t-il vivement, je vous l’affirme. Ces créatures sont douces. Pas du tout dangereuses. Mais non seulement les habitants de Sienda se refusent à me laisser monter un spectacle là-bas ou même à venir ici le voir… mais, eh bien, payer les dégâts m’a coûté toutes mes ressources, les dégâts et les amendes. » Il eut une grimace. « Surtout les amendes. Si vous m’autorisiez à vous divertir – pour une bagatelle, vraiment – je vous proclamerais le mécène de mon spectacle partout où nous allons dans le monde, répandant la renommée de votre générosité, ma Dame…
— Moreline, dit-elle. La Dame Moreline de la Maison de Samared. » Avec ses nouveaux cheveux, elle pouvait passer pour native du Cairhien. Elle n avait pas le temps d’assister à sa représentation, pour autant qu’elle l’aurait grandement appréciée à un autre moment, elle le lui précisa, ajoutant : « Mais je vous aiderai un peu, si vous n’avez pas d’argent. Nana, donnez-lui de quoi faciliter son voyage jusqu’au Ghealdan. » Qu’il « répande sa renommée » était bien la dernière chose qu’elle souhaitait, par contre aider les pauvres et ceux qui sont dans une mauvaise passe était un devoir auquel elle ne voulait pas se dérober quand elle en avait les moyens, même dans un pays étranger.
Grommelant, Nynaeve extirpa une bourse de son aumônière et fouilla dedans. Elle se pencha hors du coche suffisamment pour refermer la main de Luca autour de ce qu’elle y mettait. Il sursauta comme elle déclarait : « Si vous preniez un emploi convenable, vous n’auriez pas à mendier. En route, Thom ! »
Le fouet de Thom claqua et Elayne fut rejetée en arrière sur sa banquette. « Vous n’aviez pas besoin d’être si désagréable, dit-elle, ni si brusque. Que lui avez-vous donné ?
— Un sou d’argent, répliqua avec calme Nynaeve en replaçant la bourse dans son aumônière. Et davantage qu’il ne méritait.
— Nynaeve, gémit Elayne. Cet homme pense probablement que nous nous sommes moquées de lui. »
Nynaeve eut un reniflement dédaigneux. « Avec cette carrure, une bonne journée de travail ne le tuerait pas. »
Elayne garda le silence, encore que pas d’accord. Pas tout à fait d’accord. Certes, le travail ne le tuerait pas, mais elle ne croyait pas que les emplois couraient les rues. Et je ne pense pas que Maître Luca accepterait un emploi ne lui permettant pas de porter cette cape. Cependant, si elle énonçait cette remarque, Nynaeve discuterait probablement – quand elle soulignait avec tact des choses que Nynaeve ignorait, celle-ci n’hésitait pas à l’accuser de se montrer arrogante ou à la chapitrer – et Valan Luca ne valait guère une autre altercation si vite après avoir apaisé la dernière.
Les ombres s’allongeaient quand ils arrivèrent à Sienda, un village plutôt important en pierre et toits de chaume avec deux auberges. La première, Le Lancier du Roi, avait un trou béant à l’emplacement de la porte d’entrée, et un attroupement regardait des ouvriers en train de réparer. Peut-être que le « cheval-sanglier » de Maître Luca n’avait pas aimé l’enseigne, à présent appuyée contre le mur à côté de la brèche, un soldat qui chargeait lance en arrêt. Elle semblait en quelque sorte avoir été arrachée.
Chose surprenante, il y avait encore plus de Blancs Manteaux dans les rues à chaussée en terre battue bourrées de monde que là-bas à Mardecin, beaucoup plus, avec aussi d’autres soldats, des hommes en cotte de mailles et casque conique en acier dont les capes bleues arboraient l’Étoile et le Chardon d’Amadicia. Il devait y avoir des garnisons à proximité. Les hommes du roi et les Blancs Manteaux ne semblaient nullement sympathiser. Soit ils passaient rapidement à le frôler comme si l’homme portant la mauvaise couleur n’existait pas ou bien dardaient des regards de défi équivalant presque à dégainer l’épée. Quelques-uns des Blancs Manteaux avaient une houlette de berger rouge derrière le soleil rayonnant sur leurs capes. La Main de la Lumière, tel est le nom que ceux-là se donnaient, la Main qui cherche et trouve la vérité, mais tout le monde les appelait les Inquisiteurs. Même les autres Blancs Manteaux les évitaient.
Au total, cela suffisait pour serrer l’estomac d’Elayne. Seulement il ne restait plus qu’une heure de jour, et encore, et en prenant en compte les couchers de soleil tardifs en été. Même continuer à rouler la moitié de la nuit ne garantissait pas l’existence d’une autre auberge plus loin, et voyager si tard risquait d’attirer l’attention. D’ailleurs, elles avaient une raison pour s’arrêter de bonne heure aujourd’hui.
Elle échangea un regard avec Nynaeve et, au bout d’un instant, cette dernière hocha la tête et déclara : « Il faut nous arrêter. »
Quand le coche s’immobilisa devant La Lumière de la Vérité. Juilin sauta à terre pour ouvrir la portière et Nynaeve attendit avec une expression déférente qu’il aide Elayne à descendre. Toutefois, elle adressa un bref sourire à Elayne ; elle ne se laisserait plus aller à bouder. Le sac de cuir qu’elle accrocha à son épaule semblait un peu incongru, mais pas tellement, Elayne l’espérait. À présent que Nynaeve avait acquis de nouveau un stock d’herbes et de baumes, elle n’avait pas l’intention de les quitter de l’œil.
En apercevant l’enseigne de l’auberge – un soleil rayonnant comme celui que les Enfants avaient sur leurs capes – elle regretta que le « cheval-sanglier » ne se soit pas offusqué de cet endroit plutôt que de l’autre. Du moins n’y avait-il pas de houlette rouge derrière. La moitié des hommes remplissant la salle commune portaient des capes d’un blanc de neige, leurs casques posés sur la table devant eux. Elle respira à fond et se maîtrisa pour ne pas tourner les talons et ressortir.
Hormis les soldats, l’auberge était plaisante, avec un haut plafond aux poutres apparentes et des lambris sombres bien cirés. Des branchages verts décoraient l’âtre froid de deux grandes cheminées, et de bonnes odeurs de nourriture émanaient des cuisines. Les serveuses en tablier blanc semblaient toutes avenantes tandis qu’elles se hâtaient entre les tables avec des plateaux de vin, d’ale et de victuailles.