« Est-ce que Lan… ? » Elle crut que son visage allait se réduire en cendres à force de brûler. Ne peux-tu maîtriser ta propre langue, femme ? Toutefois, elle ne voulait pas – ne pouvait pas – reculer, pas avec Mélaine présente. Le sourire sidéré d’Egwene était déjà désagréable, mais Mélaine eut l’audace de prendre un air compréhensif. « Va-t-il bien ? » Elle s’était efforcée de parler avec détachement, mais sa voix était tendue.
« Il va bien, répondit Egwene. Il s’inquiète pour votre sécurité. »
Nynaeve relâcha un souffle dont elle ne s’était pas rendu compte qu’elle le retenait. Le Désert était un endroit dangereux, même sans des gens comme Couladin et les Shaidos, et cet homme ignorait le sens du mot prudence. Il s’inquiétait pour sa sécurité ? Cet idiot croyait-il qu’elle était incapable de prendre soin d’elle-même ?
« Nous sommes arrivées finalement en Amadicia », dit-elle vivement, avec l’espoir de dissimuler ses réactions. Une langue trop longue, puis des soupirs ! Cet homme m’a volé mon bon sens ! D’après l’expression des deux autres, impossible de conclure si elle y était parvenue. « Un village appelé Sienda, à l’est d’Amador. Des Blancs Manteaux partout, mais ils ne nous regardent pas deux fois. Ce sont d’autres dont nous avons à nous méfier. » Devant Mélaine, elle était obligée de se montrer circonspecte – d’infléchir un peu la vérité, en fait, ici et là – mais elle leur parla de Ronde Macura et de son curieux message, et de sa tentative pour les droguer. Tentative, parce qu’elle ne pouvait se résoudre à reconnaître devant Mélaine que cette femme y avait réussi. Ô Lumière, que se passe-t-il ? Je n ai jamais menti de ma vie avant à Egwene !
La raison invoquée – le retour d’une Acceptée qui a fugué – ne pouvait évidemment pas être mentionnée, pas devant une des Sagettes. Elles croyaient qu’elle et Elayne étaient de vraies Aes Sedai. Pourtant elle devait s’arranger pour qu’Egwene soit d’une manière ou d’une autre au courant de la vérité sur ce point. « Cela pourrait avoir un rapport avec un complot concernant l’Andor, mais Elayne, toi et moi avons des choses en commun, Egwene, et je pense qu’il nous faut être aussi prudentes qu’Elayne. » La jeune fille hocha lentement la tête ; elle avait l’air stupéfaite, comme c’était logique, toutefois elle semblait comprendre. « Une bonne chose que le goût de ce thé m’ait paru suspect. Imagine essayer de servir de la racine-fourchue à quelqu’un qui connaît les herbes aussi bien que moi.
— Intrigues dans intrigues, murmura Mélaine. Le Grand Serpent est un bon symbole pour vous autres Aes Sedai, je pense. Un de ces jours, vous pourriez bien vous avaler vous-mêmes par accident.
— Nous aussi, nous avons des nouvelles », s’écria Egwene.
Nynaeve ne voyait pas pourquoi Egwene se pressait à ce point-là. Je ne vais certainement pas laisser cette femme m’amener à me mettre en colère. Et je ne vais certainement pas me fâcher parce qu’elle insulte la Tour. Elle écarta la main de sa tresse. Ce qu’Egwene avait à communiquer lui ôta de l’esprit toute idée de colère.
Que Couladin franchisse l’Échine du Monde était sûrement grave, et que Rand le suive guère moins ; il se dirigeait à marches forcées vers le Col de Jan-gai, depuis les premières lueurs du jour jusqu’après le crépuscule, et Mélaine déclarait qu’ils y arriveraient bientôt. Les conditions dans le Cairhien étaient assez pénibles sans une guerre entre Aiels sur son territoire. Et une autre Guerre des Aiels à venir, sûrement, s’il essayait d’exécuter son plan fou. Fou. Pas encore, sûrement. Il lui fallait vaille que vaille conserver sa santé d’esprit.
Il y a combien de temps que je me creusais la tête pour trouver comment le protéger ? songea-t-elle avec amertume. Et à présent je tiens juste à ce qu’il demeure sain d’esprit pour lutter lors de la Dernière Bataille. Pas seulement pour cette raison, mais aussi pour celle-là. Il était ce qu’il était. Que la Lumière me brûle, je ne vaux pas mieux que Siuan Sanche ou n’importe laquelle d’entre elles !
C’est ce qu’Egwene avait à raconter sur le compte de Moiraine qui la choqua. « Elle lui obéit ? » répéta-t-elle d’un ton incrédule.
Egwene eut un hochement de tête vigoureux, dans cette ridicule écharpe aielle. « Hier soir, ils se sont disputés – elle essaie encore de le dissuader de franchir le Rempart du Dragon – et finalement il lui a dit d’aller dehors et d’y attendre jusqu’à ce qu’elle se soit calmée ; elle a eu l’air sur le point d’avaler sa langue, mais elle est sortie. En tout cas, elle a passé une heure dans la nuit.
— Ce n’est pas convenable, déclara Mélaine en réajustant son châle d’un geste ferme. Les hommes n’ont pas à se mêler de donner des ordres aux Aes Sedai pas plus qu’aux Sagettes. Même le Car’a’can.
— Certes non », acquiesça Nynaeve, qui dut ensuite serrer les lèvres pour s’empêcher de béer de stupeur devant elle-même. Que m’importe qu’il l’oblige à danser sur l’air qu ’il a choisi ? Elle nous a fait tous assez souvent danser sur son air à elle. Néanmoins, ce n’était pas convenable. Je ne veux pas être une Aes Sedai, seulement en apprendre plus sur la manière de Guérir. Je veux continuer à être ce que je suis. Qu’il la commande donc à sa guise. Néanmoins, ce n’était pas convenable.
« Du moins lui parle-t-il, maintenant, reprit Egwene. Avant, il devenait désagréable si elle approchait à dix pas de lui. Nynaeve, sa tête s’enfle d’un jour à l’autre.
— Au temps où je pensais que tu me succéderais comme Sagesse, lui dit Nynaeve d’un ton mi-figue mi-raisin, je t’avais appris comment dégonfler les ‘grosses têtes”. Mieux vaudrait pour lui que tu le fasses, même s’il est devenu le taureau-roi du pâturage. Peut-être surtout parce qu’il l’est. Il me semble que les rois – et les reines – tendent à se conduire comme des imbéciles quand ils oublient ce qu’ils sont et agissent comme qui ils sont, mais ils sont pires quand ils se rappellent seulement qui ils sont et oublient ce qu’ils sont. La plupart auraient besoin de quelqu’un dont l’unique travail serait de leur rappeler qu’ils mangent, transpirent et pleurent comme n’importe quel paysan. »
Mélaine s’enveloppa dans son châle, avec l’air de se demander si elle était d’accord ou non, mais Egwene objecta : « Je m’y efforce mais, parfois, il ne se ressemble plus du tout et, même quand il est son moi habituel, son arrogance est d’ordinaire une bulle trop épaisse pour être piquée.
— Fais de ton mieux. L’aider à se maîtriser est peut-être le meilleur parti à adopter. Pour lui et pour le reste du monde. »
Ce qui provoqua un silence. Elle et Elayne n’aimaient certes pas évoquer l’éventualité que Rand devienne fou et Mélaine ne pouvait guère l’aimer non plus.
« J’ai encore une nouvelle importante à vous communiquer, reprit-elle au bout d’un instant. Je crois que les Réprouvés préparent quelque chose. » Ce n’était pas comme de leur parler de Birgitte. Elle s’arrangea pour donner l’impression qu’elle-même avait vu Lanfear et les autres. À la vérité, Moghedien était la seule qu’elle était capable de reconnaître – et peut-être Asmodean, bien que l’ayant aperçu seulement une fois, et de loin. Elle espéra qu’aucune d’elles ne s’aviserait de demander comment elle savait qui était qui, ou pourquoi elle pensait que Moghedien se cachait dans les parages. En réalité, le problème ne surgit pas de là du tout.
« Avez-vous exploré le Monde des Rêves ? » Les yeux de Mélaine étaient de la glace verte.