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Nynaeve lui rendit regard pour regard, en dépit d’Egwene qui secouait la tête avec une mine lugubre. « Je pouvais difficilement voir Rahvin et le reste sans ça, hein, dites-moi ?

— Aes Sedai, vous connaissez peu et vous tentez trop. Vous ne devriez pas avoir reçu les quelques bribes d’enseignement que vous avez. Pour ma part, je regrette parfois que nous ayons même accepté ces rencontres. Des femmes ignorantes ne devraient pas être admises dans le Tel’aran’rhiod.

— Je me suis formée moi-même dans plus de domaines que vous ne m’avez jamais instruite. » Nynaeve maintenait sa voix calme avec un effort. « J’ai appris à canaliser seule et je me demande pourquoi le Tel’aran’rhiod serait différent. » C’est uniquement son irritation et son obstination naturelle qui l’incitaient à dire cela. Elle s’était appris à canaliser, exact, mais sans se douter de ce qu’elle faisait et seulement de façon approximative. Avant la Tour Blanche, elle avait quelquefois Guéri, mais elle ne s’en était pas rendu compte jusqu’à ce que Moiraine le lui prouve. Ses professeurs à la Tour avaient déclaré que c’était à cause de cela qu’elle devait être en colère pour canaliser ; elle s’était dissimulé son talent, en avait eu peur, et il n’y avait que la fureur qui avait raison de cette peur si longtemps enfouie.

« Ainsi vous êtes une de celles que les Aes Sedai appellent “irrégulières”. » Un soupçon de quelque chose résonna dans le dernier mot mais mépris ou pitié il ne plut pas à Nynaeve. Le terme était rarement flatteur dans la Tour. Bien entendu, chez les Aiels, il n’existait pas d’irrégulières. Les Sagettes pouvant canaliser découvraient jusqu’à la dernière les jeunes filles nées avec en elles l’étincelle, celles qui développeraient tôt ou tard la faculté de canaliser même si elles n’essayaient pas d’apprendre. Les Sagettes prétendaient aussi trouver toutes les jeunes filles sans l’étincelle qui étaient capables d’apprendre si on les instruisait. Aucune Aielle ne mourait en tentant d’apprendre par elle-même. « Vous connaissez les dangers de s’exercer avec le Pouvoir sans être guidée, Aes Sedai. Ne croyez pas que les dangers du rêve sont moindres. Ils sont aussi grands, peut-être plus grands encore pour qui s’aventure sans préparation.

— Je suis prudente », dit Nynaeve d’une voix tendue. Elle n’était pas venue pour être chapitrée par cette teigne blonde d’Aielle. « Je sais ce que je fais, Mélaine.

— Vous ne savez rien. Vous êtes aussi entêtée que celle-ci quand elle est venue à nous. » La Sagette adressa à Egwene un sourire qui semblait vraiment affectueux. « Nous avons bridé son exubérance excessive et maintenant elle apprend vite. Bien qu’elle ait encore de nombreux défauts. » Le sourire de satisfaction d’Egwene s’évanouit ; Nynaeve subodora que ce sourire était la raison pour laquelle Mélaine avait ajouté la dernière phrase. « Si vous désirez vous promener dans le rêve, poursuivit l’Aielle, venez à nous. Nous materons de même votre zèle et nous vous instruirons.

— Je n’ai pas besoin d’être matée, merci beaucoup, répondit Nynaeve en souriant poliment.

— Aan’allein mourra le jour où il apprendra que vous êtes morte. »

Une lame de glace frappa Nynaeve au cœur. Aan’allein était le nom que les Aiels donnaient à Lan. Un Homme Unique, cela signifiait dans l’Ancienne Langue, ou Homme Seul ou l’Homme qui est un Peuple Entier ; les traductions précises de l’Ancienne Langue étaient souvent difficiles. Les Aiels éprouvaient un grand respect envers Lan, l’homme qui ne renonçait pas à sa guerre avec l’Ombre, l’ennemi qui avait anéanti son peuple. « Vous êtes un combattant déloyal », marmotta-t-elle.

Mélaine haussa un sourcil. « Sommes-nous en lutte ? Dans ce cas, alors sachez que dans une bataille il n’y a que la victoire ou la défaite. Les règles contre les coups bas s’appliquent aux jeux. Je veux votre promesse que vous ne ferez rien dans le rêve sans l’avoir d’abord demandé à l’une de nous. Je sais que les Aes Sedai ne peuvent pas mentir, aussi je tiens à vous l’entendre dire. »

Nynaeve serra les dents. Les paroles seraient faciles à prononcer. Elle n’avait pas à se sentir liée par elles ; elle n’était pas restreinte par les Trois Serments. Par contre, ce serait admettre que Mélaine avait raison. Elle ne le croyait pas, et elle ne dirait pas un mot.

« Elle ne promettra pas, Mélaine, finit par déclarer Egwene. Quand elle prend cet air têtu comme un mulet, elle ne sortirait pas de la maison même si vous lui montriez le toit en feu. »

Nynaeve lui réserva un peu de son regard furibond. Têtue comme un mulet, vraiment ! Alors qu’elle se bornait à refuser de se laisser pousser de droite et de gauche comme une poupée de chiffon.

Au bout d’un long moment, Mélaine soupira. « Très bien. Mais il serait sage de vous souvenir, Aes Sedai, que dans le Tel’aran’rhiod vous n’êtes qu’une enfant. Venez, Egwene. Il faut que nous partions. » Le visage d’Egwene s’était plissé dans une brève grimace amusée quand les deux disparurent.

Subitement, Nynaeve s’avisa que ses vêtements avaient changé. Avaient été changés ; les Sagettes avaient une pratique assez approfondie du Tel’aran’rhiod pour opérer des modifications sur d’autres aussi bien que sur elles-mêmes. Elle portait un corsage blanc et une jupe foncée mais, au contraire de celle des femmes qui venaient de partir, sa jupe s’arrêtait bien au-dessus du genou. Ses chaussures et ses bas n’étaient plus là et ses cheveux étaient partagés en deux tresses, une sur chaque oreille, entrelacées de rubans jaunes. Une poupée de chiffon avec un visage sculpté et peint était assise à côté de ses pieds nus. Nynaeve entendait grincer ses dents. Cela s’était produit une fois déjà et elle avait fini par arracher à Egwene que c’est ainsi que les Aiels habillaient les petites filles.

Folle de rage, elle réintégra la robe jaune tarabonaise – cette fois, la soie adhérait encore plus – et donna un coup de pied à la poupée. Laquelle s’envola et s’évanouit dans les airs. Cette Mélaine avait probablement l’œil sur Lan ; les Aiels semblaient tous le prendre pour une sorte de héros. Le col montant devint une haute collerette de dentelle empesée et la profonde ouverture étroite laissait à découvert l’espace entre ses seins. Si cette femme souriait seulement à Lan… ! S’il… ! Elle se rendit soudain compte que son décolleté s’élargissait rapidement en devenant plongeant et elle le remonta en hâte ; pas sur toute la longueur, mais suffisamment pour qu’elle n’ait pas à rougir. La robe était devenue si serrée qu’elle était dans l’impossibilité de bouger ; elle rectifia cela aussi.

Donc elle était censée demander la permission, hein ? Implorer les Sagettes avant de faire quoi que ce soit ? N’avait-elle pas triomphé de Moghedien ? Elles avaient été impressionnées comme ce devait à l’époque, mais elles semblaient avoir oublié.

Si elle ne pouvait pas se servir de Birgitte pour découvrir ce qui se passait à l’intérieur de la Tour, peut-être y avait-il un moyen de s’en charger elle-même.

15

Ce qui peut s’apprendre dans des rêves

Nynaeve forma avec prudence dans son esprit une image du bureau de l’Amyrlin, de même qu’elle avait évoqué le Cœur de la Pierre en s’endormant. Rien ne se produisit, et elle fronça les sourcils. Elle aurait dû se retrouver à la Tour Blanche, dans la salle qu’elle s’était représentée mentalement. Elle essaya de nouveau, imaginant une pièce qu’elle avait visitée beaucoup plus souvent, bien qu’avec plus d’inquiétude.

Le Cœur de la Pierre devint le bureau de la Maîtresse des Novices, une pièce de dimensions réduites, aux lambris sombres, bourrée de meubles simples et solides qui avaient été utilisés par des générations de femmes occupant ce poste. Quand les transgressions d’une novice étaient telles que des heures supplémentaires de nettoyage des sols ou de ratissage des allées ne pouvaient les racheter, c’est là qu’elle était envoyée. Pour qu’une Acceptée reçoive cette convocation il fallait une transgression plus importante, mais elle s’y rendait quand même avec des pieds de plomb, sachant que ce qui l’attendait serait juste aussi pénible, peut-être davantage.