Nynaeve fut suffoquée. Egwene la morigénait, elle ? « Écoute-moi, Egwene al’Vere. Je ne l’admettrai pas de la part de Mélaine et je ne l’admets pas de…
— Mieux vaudrait pour vous l’admettre de quelqu’un avant de vous retrouver tuée.
— je…
— Mon devoir serait de vous retirer cet anneau de pierre. J’aurais été plus sage de le confier à Elayne en lui interdisant de vous laisser vous en servir.
— Lui interdire !
— Vous imaginez-vous que Mélaine exagérait ? », rétorqua Egwene d’un ton sévère. Elle secoua en même temps le doigt presque exactement à la façon de Mélaine. « Non, elle n’exagérait pas, Nynaeve. Les Sagettes vous ont répété maintes fois la vérité pure et simple sur le Tel’aran’rhiod mais vous donnez l’impression de les prendre pour des faibles d’esprit qui sifflent dans le noir pour se rassurer. Vous êtes censée être une adulte, pas une petite sotte. Ma parole, ce que vous aviez de bon sens dans la tête semble s’être dissipé comme une bouffée de fumée. Eh bien, retrouvez-le, Nynaeve ! » Elle rajusta son châle sur ses épaules avec un reniflement de mépris fortement accentué. « Là maintenant, vous tentez de jouer avec les jolies flammes dans la cheminée, trop écervelée pour vous rendre compte que vous risquez de tomber dedans. »
Nynaeve avait les yeux écarquillés d’ébahissement. Elles s’affrontaient assez souvent, mais Egwene ne s’était jamais avancée jusqu’à lui parler sur le même ton qu’à une gamine surprise un doigt dans le pot de miel. Jamais ! La robe. C’était la robe d’Acceptée qu’elle portait, ainsi que le visage de quelqu’un d’autre. Elle redevint elle-même, dans une robe de bon drap bleu qu’elle avait souvent mise pour les réunions du Cercle des Femmes et pour maintenir le Conseil du Village dans le droit chemin. Elle se sentit revêtue de toute son ancienne autorité de Sagesse. « Je suis pleinement consciente de la quantité de choses que je ne connais pas, répliqua-t-elle d’une voix égale, mais ces Aielles…
— Vous rendez-vous compte que vous risquez de vous rêver dans quelque chose dont vous seriez incapable de ressortir ? Les rêves sont réels, ici. Si vous vous abandonnez à un songe qui vous berce, il peut vous retenir. Vous vous seriez enfermée vous-même dans le piège. Jusqu’à votre mort.
— Veux-tu bien… ?
— Des cauchemars hantent le Tel’aran’rhiod, Nynaeve.
— Veux-tu bien me permettre de placer un mot ? » s’écria sèchement Nynaeve. Ou plutôt s’efforçant de prendre un ton sec ; il y avait un peu trop de supplication frustrée dans sa voix pour son goût. La moindre trace de prière aurait déjà été de trop.
« Non, je ne veux pas, répliqua Egwene. Pas avant que vous ayez envie de dire quelque chose qui vaille la peine d’être écouté. J’ai parlé de cauchemars et c’est bien à des cauchemars que je pense, Nynaeve. Quand quelqu’un a un cauchemar pendant qu’il se trouve dans le Tel’aran’rhiod, ce cauchemar est réel aussi. Et parfois subsiste après le départ du rêveur. Vous ne vous représentez pas ce que cela signifie, n’est-ce pas ? »
Des mains rudes se refermèrent subitement sur les bras de Nynaeve. Sa tête ballotta d’un côté à l’autre, ses yeux s’exorbitèrent. Deux malabars en guenilles la soulevèrent en l’air, leurs visages des masses à demi fondues de chair grossière, de la salive coulant de bouches pleines de dents acérées jaunâtres. Elle essaya de les faire disparaître – si une Sagette Rêveuse le pouvait, elle aussi – et l’un d’eux déchira le devant de sa robe comme du parchemin. L’autre lui saisit le menton dans une main calleuse dure comme de la corne et tourna de force sa figure vers lui ; sa tête se pencha sur elle, sa bouche s’ouvrit. Pour un baiser ou une morsure, elle l’ignorait, mais elle mourrait plutôt que de le tolérer. Elle chercha fébrilement la saidar et ne trouva rien ; c’était l’horreur qui l’avait envahie, pas la colère. Des ongles épais s’enfoncèrent dans ses joues, maintenant sa tête immobile. Egwene avait créé cela, d’une manière ou d’une autre. Egwene. « S’il te plaît, Egwene ! » Sa voix était perçante, et elle était trop terrifiée pour s’en soucier. « S’il te plaît ! »
Les hommes – les créatures – disparurent et ses pieds retombèrent sur le sol avec un bruit sourd. Pendant un instant, elle fut incapable d’autre chose que trembler et pleurer. Elle répara en hâte les dégâts causés à sa robe, mais les égratignures dues aux longs ongles demeurèrent sur son cou et sa poitrine. Les vêtements étaient facilement remis en état dans le Tel’aran’rhiod, mais ce qui arrivait à un humain… Ses genoux tremblaient si fort que rester debout était tout ce dont elle était capable.
Elle s’attendait à moitié à ce qu’Egwene la réconforte et, pour une fois, elle l’aurait accepté avec joie. Mais sa compagne se contenta de dire : « Il y a pire ici, mais les cauchemars sont bien assez déplaisants. J’ai créé ceux-ci et les ai détruits, pourtant même moi j’ai des difficultés avec ceux que je rencontre simplement. Et je n’essaie pas de les garder, Nynaeve. Si vous aviez su comment les annuler, vous l’auriez pu. »
Nynaeve secoua la tête avec humeur, se refusant à essuyer les larmes sur ses joues. « J’aurais pu me rêver ailleurs. Dans le bureau de Sheriam, ou de retour dans mon lit. » Elle n’avait pas un accent boudeur. Bien sûr que non.
« Si la frousse ne vous avait pas trop desséché la gorge pour que vous y pensiez, commenta ironiquement Egwene. Oh, ne gardez pas cette mine butée. Elle vous donne l’air bête. »
Nynaeve la toisa d’un œil indigné, mais cela n’eut pas l’effet habituel ; au lieu de se lancer dans une discussion, Egwene se contenta de la regarder en haussant un sourcil. « Rien de tout cela ne ressemble à Siuan Sanche », dit Nynaeve pour changer de sujet. Quelle mouche avait piqué cette gamine ?
« Non, cela ne lui ressemble pas, acquiesça Egwene en jetant un regard circulaire dans la salle. Je comprends pourquoi j’ai dû venir par mon ancienne chambre dans le dortoir des novices. Toutefois, je suppose que les gens décident parfois de changer de décor.
— C’est ce que je veux dire », lui expliqua Nynaeve avec patience. Elle n’avait pas eu un ton morose et elle n’avait pas eu la mine butée. C’était ridicule. « La femme qui a meublé cette pièce ne porte pas sur le monde le même regard que la femme qui avait choisi ce qui se trouvait ici. Regarde ces peintures. Je ne sais pas ce qu’est ce machin en trois morceaux, mais tu peux reconnaître l’autre aussi bien que moi. » Elles avaient assisté l’une et l’autre à ce qui était représenté.
« Bonwhin, je dirais, répliqua pensivement Egwene. Vous n’avez jamais écouté les cours avec autant d’attention que vous auriez dû. C’est un triptyque.
— Peu importe ce que c’est, l’essentiel c’est l’autre. » Elle avait écouté avec suffisamment d’attention l’enseignement des Sœurs Jaunes. Le reste était le plus souvent un tas de bêtises qui ne servaient à rien. « J’ai l’impression que la femme qui l’a accrochée voulait se rappeler combien Rand est dangereux. Si pour une raison quelconque Siuan Sanche s’est tournée contre Rand… Egwene, ceci pourrait être bien pire de sa part que son désir de ramener Elayne à la Tour.
— Peut-être, conclut sagement Egwene. Il est possible que les papiers nous donnent une indication. Cherchez ici. Quand j’en aurai fini avec le bureau de Leane, je viendrai vous aider. »
Nynaeve braqua un regard indigné sur le dos d’Egwene qui s’éloignait. Cherchez ici, vraiment, Egwene n’avait pas le droit de lui donner des ordres. Elle devrait la suivre immédiatement et le lui préciser sans mâcher ses mots. Alors pourquoi restes-tu plantée là comme une borne ? se demanda-t-elle avec humeur. Examiner les documents était une bonne idée et elle pouvait le faire aussi bien ici que là-bas. À la vérité, le bureau de l’Amyrlin était probablement plus indiqué pour trouver quelque chose d’intéressant. Marmonnant entre ses dents sur ce qu’elle adopterait comme méthode pour remettre Egwene à sa place, elle se dirigea vers la table surchargée de sculptures, donnant des coups de talon dans ses jupes à chaque pas.