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Il n’y avait rien sur la table sauf trois coffrets de laque ornementés, alignés avec une précision outrageuse. Se remémorant les sortes de pièges qui pouvaient être tendus par quelqu’un désirant s’assurer le secret, elle créa un long bâton pour soulever le couvercle à charnières du premier, une boîte rose et verte décorée de hérons marchant dans l’eau. C’était une écritoire, avec plumes, encre et sable pour sécher l’encre. Le plus grand coffret, avec des roses rouges entrelacées dans des volutes dorées, contenait plus d’une vingtaine de délicates sculptures en ivoire et turquoise, des animaux et des humains, tous disposés sur du velours gris pâle.

Comme elle relevait le couvercle du troisième coffret – des faucons dorés se battant parmi des nuages blancs dans un ciel bleu – elle remarqua que les deux premiers étaient refermés. C’est le genre de chose qui se produisait ici ; tout semblait vouloir demeurer comme dans le monde éveillé et, par-dessus le marché, si on détournait les yeux un instant, des détails pouvaient être différents quand on regardait de nouveau.

Le troisième coffret recelait effectivement des documents. Le bâton disparut et elle prit avec prudence la première feuille de parchemin. Cérémonieusement signée « Joline Aes Sedai », c’était une humble requête d’accomplir une série de pénitences telles que rien qu’en les parcourant rapidement Nynaeve tiqua. Rien ici qui comptait, excepté pour Joline. Un griffonnage dans le bas, d’une écriture anguleuse, disait « Approuvé ». Comme elle allait poser le parchemin, il disparut ; le coffret était refermé, aussi.

Avec un soupir, elle le rouvrit. Les papiers à l’intérieur avaient l’air différents. Maintenant le couvercle ouvert, elle les sortit un par un et les lut rapidement. Ou essaya de les lire. Tantôt les lettres et rapports s’évanouissaient alors même qu’elle posait juste les doigts dessus, tantôt quand elle n’avait encore lu que la moitié de la page. S’il y avait une salutation, c’était simplement : « Ma Mère, avec respect ». Certains étaient signés par des Aes Sedai, d’autres par des femmes avec d’autres titres, nobles, ou rien d’honorifique.

Aucun document ne concernait apparemment ce qui l’intéressait. Le généralissime de la Saldaea et son armée restaient introuvables et la Reine Tenobia refusait de coopérer ; Nynaeve parvint à terminer la lecture de ce rapport, mais il présumait que la personne qui le lirait savait pourquoi cet homme n’était pas dans la Saldaea et ce à quoi la souveraine était censée coopérer. Aucun rapport d’yeux-et-oreilles d’Ajah n’avait été envoyé de Tanchico depuis trois semaines ; toutefois, elle ne glana pas plus que ce renseignement. Des incidents entre l’Illian d’un côté et le Murandy de l’autre s’apaisaient et Pedron Niall s’en attribuait le mérite ; même dans les quelques lignes qu’elle déchiffra, elle perçut que la personne qui les avait écrites grinçait des dents. Les lettres étaient sans doute très importantes, celles qu’elle eut le loisir de parcourir vivement de bout en bout et celles qui s’estompaient sous ses yeux, mais sans la moindre utilité pour elle. Elle venait juste de commencer ce qui semblait être un rapport sur un rassemblement suspect – c’était le qualificatif employé – de Sœurs Bleues quand une exclamation angoissée de « Oh, Lumière, non ! » jaillit de l’antichambre.

Elle s’élança vers la porte en faisant apparaître dans ses mains une solide massue en bois à la tête hérissée de pointes. Pourtant quand elle se précipita, croyant trouver Egwene en train de se défendre, cette dernière était debout derrière la table de la Gardienne des Chroniques et regardait dans le vide. Avec une expression horrifiée, certes, mais néanmoins ni blessée ni menacée d’après ce que pouvait constater Nynaeve.

Egwene sursauta en l’apercevant, puis se ressaisit visiblement. « Nynaeve, Elaida est l’Amyrlin.

— Ne dis pas de sottise », se moqua Nynaeve. Toutefois l’autre pièce, si peu dans le caractère de Siuan Sanche… « Tu laisses courir ton imagination. Sûrement.

— J’ai eu entre les mains un parchemin, Nynaeve, signé Elaida do Avriny a’Roihan, Gardienne des Sceaux, Flamme de Tar Valon, Trône d’Amyrlin” et scellé avec le sceau de l’Amyrlin. »

L’estomac de Nynaeve lui donna l’impression de vouloir lui remonter dans la poitrine. « Mais comment ? Qu’est-il arrivé à Siuan ? Egwene, la Tour ne dépose une Amyrlin que pour une raison grave. Il n’y en a eu que deux en près de trois mille ans.

— Peut-être que Rand était une raison assez grave. » La voix d’Egwene était ferme, bien que ses yeux fussent encore trop dilatés. « Il se peut qu’elle soit tombée malade de quelque chose que les Jaunes ne pouvaient pas guérir, ou qu’elle ait fait une chute dans l’escalier et se soit rompu le cou. Ce qui compte, c’est qu’Elaida est Amyrlin. Je ne pense pas qu’elle soutiendra Rand comme le faisait Siuan.

— Moiraine, murmura entre ses dents Nynaeve. Si sûre que Siuan rangerait la Tour derrière lui. » Elle était incapable d’imaginer Siuan Sanche morte. Elle l’avait souvent détestée, avait eu à l’occasion un tout petit peu peur d’elle — elle pouvait le reconnaître à présent, en tout cas intérieurement – néanmoins elle l’avait respectée aussi. Elle avait cru que Siuan durerait toujours.

« Elaida. Ô Lumière ! Elle est aussi traître qu’un serpent et aussi cruelle qu’un chat. On ne sait pas de quoi elle est capable.

— Je crains d’en avoir une indication. » Egwene se pressa des deux mains l’estomac comme pour calmer ses propres palpitations. « C’était un document très court. J’ai réussi à le lire en entier. “Toutes les Sœurs loyales sont requises de signaler la présence de la femme Moiraine Damodred. Elle doit être détenue si possible, par n’importe quel moyen nécessaire, et ramenée à la Tour Blanche pour être jugée sous l’accusation de trahison.” Le même genre de langage qui était apparemment utilisé au sujet d’Elayne.

— Si Elaida veut que Moiraine soit arrêtée, cela doit signifier qu’elle sait que Moiraine a aidé Rand et cela ne lui plaît pas. » C’était bon de parler. Parler l’empêchait de vomir. Trahison. On désactivait les femmes pour ça. Elle avait souhaité abattre Moiraine. Et voilà qu’Elaida allait s’en charger pour elle. « Elle ne soutiendra certainement pas Rand.

— Exactement.

— Les Sœurs loyales. Egwene, cela cadre avec le message de la Macura. Quoi qu’il soit advenu de Siuan, il y a eu rupture entre les Ajahs au sujet de l’accession d’Elaida au Trône d’Amyrlin. Ce doit être cela.

— Oui, sûrement. Très bien, Nynaeve. Je ne l’avais pas compris.

Son sourire était si content que Nynaeve lui sourit à son tour. « Il y avait un rapport sur le bureau de Siu… de l’Amyrlin à propos d’un rassemblement des Bleues. J’étais en train de le lire quand tu as crié. Je parierai que les Bleues n’ont pas voté pour Elaida. » Les Ajahs Bleues et Rouges entretenaient dans le meilleur des cas une sorte de paix armée et n’étaient pas loin de se sauter à la gorge dans le pire.

Seulement quand elles retournèrent dans le bureau, le rapport resta introuvable. Il y avait des quantités de documents – la lettre de Joline avait réapparu ; une lecture en diagonale déclencha un haussement des sourcils d’Egwene presque jusqu’à la racine de ses cheveux – mais pas celui qu’elles voulaient.