Les yeux noirs de Lanfear étincelèrent un instant avant qu’elle parvienne à reprendre son sang-froid. « Il est peut-être Lews Therin réincarné, mais il n’est pas Lews Therin lui-même.
— Comment le savez-vous ? questionna Graendal, souriant comme s’il s’agissait d’une plaisanterie. Il se pourrait fort bien, et beaucoup le croient, que tous naissent et renaissent pendant que tourne la Roue, mais à ce que j’ai lu rien de pareil n’est jamais arrivé. Un homme précis réincarné selon la prophétie. Qui sait ce qu’il est ? »
Lanfear eut une moue méprisante. « Je l’ai observé de près. Il n’est pas davantage que le berger qu’il paraît être, plutôt plus naïf qu’autre chose. » Le dédain fit place au sérieux. « Mais maintenant il a Asmodean, quelque faible allié que ce soit. Et même avant Asmodean, quatre des Élus ont trouvé la mort en l’affrontant.
— Qu’il élague donc le bois mort », commenta Sammael d’un ton bourru. Il tissa des flots d’Air pour traîner vers lui sur le tapis un fauteuil où il se carra, les bottes croisées à la cheville et un bras passé par-dessus le dossier sculpté bas. Quiconque l’aurait cru détendu serait un imbécile ; Sammael avait toujours aimé induire ses ennemis à croire qu’ils pouvaient le prendre par surprise. « Cela en laissera plus pour le reste d’entre nous au Jour du Retour. Ou bien pensez-vous qu’il puisse gagner la Tarmon Gai’don, Lanfear ? Même s’il redonne du cran à Asmodean, il n’a pas les Cent Compagnons cette fois-ci. Avec ou sans Asmodean, le Grand Seigneur l’éteindra comme une lampe brisée. »
Le regard que lui adressa Lanfear vibrait de mépris. « Combien d’entre nous seront en vie quand le Grand Seigneur sera enfin libéré ? Quatre déjà ont disparu. S’en prendra-t-il maintenant à vous, Sammael ? Cela vous plairait peut-être. Vous pourriez enfin vous débarrasser de cette cicatrice si vous le mettiez en déroute. Ah, j’oublie. Combien de fois l’avez-vous affronté dans la Guerre pour le Pouvoir ? Avez-vous jamais gagné ? Je ne parviens pas à m’en souvenir. » Sans marquer de pause, elle attaqua Graendal. « Ou bien ce sera vous sa cible. Il répugne pour une raison quelconque à faire du mal aux femmes mais, vous, vous ne seriez même pas en mesure d’avoir le choix d’Asmodean. Vous n’êtes pas plus capable qu’une pierre de lui enseigner quoi que ce soit. À moins qu’il ne décide de vous garder comme favorite. Cela vous changerait, non ? Au lieu de décider lequel de vos joujoux vous plaît le mieux, vous apprendriez à plaire. »
Le visage de Graendal se crispa et Rahvin se prépara à se protéger contre ce que les deux femmes allaient se jeter à la tête, se prépara à Voyager à la moindre bouffée de malefeu. Puis il sentit que Sammael s’emplissait de Pouvoir, sentit une différence dans son intention – Sammael appellerait cela profiter d’un avantage tactique – et se pencha pour le saisir par le bras. Sammael se dégagea avec colère, mais le moment était passé. Maintenant les deux femmes les regardaient, au lieu de se dévisager. Aucune ne pouvait savoir ce qui avait failli se produire, toutefois visiblement il y avait eu quelque chose entre Rahvin et Sammael et leurs yeux brillaient de soupçon.
« Je désire entendre ce que Lanfear a à dire. » Il ne regardait pas Sammael, mais parlait à son intention. « Ceci doit être davantage qu’une tentative ridicule pour nous affoler. » Sammael secoua la tête dans un mouvement qui signifiait peut-être un acquiescement ou simplement de l’humeur. Bien obligé de s’en contenter.
« Oh, davantage effectivement, bien qu’un peu de frayeur ne serait pas mal venu. » Les yeux noirs de Lanfear reflétaient encore de la méfiance, mais sa voix était aussi calme que de l’eau dormante. « Ishamael a tenté de le dominer et a échoué, tenté de le tuer à la fin et a échoué, mais Ishamael avait usé de l’intimidation et de la peur, et l’intimidation ne réussit pas avec Rand al’Thor.
— Ishamael était plus qu’à moitié fou, marmonna Sammael, et moins qu’à moitié humain.
— Est-ce ce que nous sommes ? » Graendal haussa un sourcil. « Seulement humains ? Allons donc, nous sommes quelque chose de plus. Ceci est humain. » Elle caressa du doigt la joue de la femme à genoux près d’elle. « Un mot nouveau devra être créé pour nous décrire.
— Peu importe ce que nous sommes, répliqua Lanfear, nous pouvons réussir là où Ishamael a échoué. » Elle se penchait légèrement en avant comme pour leur ancrer ces mots dans l’esprit. Lanfear se montrait rarement tendue. Pourquoi maintenant ?
« Pourquoi rien que nous quatre ? » demanda Rahvin. L’autre “pourquoi” devrait attendre.
« Pourquoi plus ? fut la réponse de Lanfear. Si nous pouvons présenter le Dragon Réincarné genou en terre devant le Grand Seigneur le Jour du Retour, pourquoi partager l’honneur – et les récompenses – plus que nécessaire ? Et peut-être même peut-il être utilisé – comment avez-vous tourné cela, Sammael ? – pour élaguer le bois mort. »
C’était le genre de réponse que Rahvin pouvait comprendre. Non pas qu’il avait confiance en elle, ou en l’un des autres, mais il reconnaissait l’ambition. Les Élus avaient comploté entre eux pour se placer en bonne position jusqu’au jour où Lews Therin les avait emprisonnés en scellant la prison du Grand Seigneur, et ils avaient recommencé du jour où ils avaient été libérés. Il n’avait qu’à s’assurer que le plan de Lanfear ne ruinerait pas ses propres projets. « Continuez, lui dit-il.
— En premier lieu, quelqu’un d’autre que nous cherche à le dominer. Peut-être à le tuer. Je soupçonne Moghedien ou Demandred. Moghedien s’est toujours efforcée d’œuvrer dans l’ombre et Demandred a toujours haï Lews Therin. » Sammael sourit, ou peut-être esquissa une grimace, mais sa haine pâlissait en regard de celle de Demandred, encore que suscitée par une meilleure raison.
« Comment savez-vous que ce n’est pas l’un de nous ici ? » questionna Graendal d’un ton patelin.
Le sourire de Lanfear laissa paraître autant de dents que celui de Graendal, et aussi peu de cordialité. « Parce que vous trois préférez acquérir une situation et assurer votre pouvoir, alors que le reste s’entre-attaque. Et pour d’autres raisons. Je vous ai avertis que je surveille de près Rand al’Thor. » C’était vrai, ce qu’elle disait d’eux. Pour sa part, Rahvin préférait la diplomatie et la manipulation à une guerre ouverte, encore que ne la fuyant pas si c’était nécessaire. La méthode de Sammael avait toujours été “armées et conquête” ; il n’approcherait pas de Lews Therin, même réincarné dans un berger, à moins d’être sûr de la victoire. Graendal aussi en était pour la conquête, bien qu’avec des procédés n’impliquant pas de soldats ; en dépit de son absorption dans ses jouets, elle n’avançait que d’un pas à la fois prudemment. Certes ouvertement, selon le point de vue des Élus, mais n’allant jamais trop loin à chaque pas.
« Vous savez que je peux garder l’œil sur lui en restant invisible, continua Lanfear, mais vous autres devez demeurer à l’écart ou courir le risque d’être repérés. Il faut que nous le ramenions… »
Graendal se pencha en avant, intéressée, et Sammael commença à hocher approbativement la tête à mesure qu’elle parlait. Rahvin réserva son opinion. Cela pouvait fort bien marcher. Et sinon… Sinon, il voyait plusieurs moyens de tourner les événements à son avantage. Oui, ceci pourrait bien donner d’excellents résultats.
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Envol des étincelles
La Roue du Temps tourne, les Ères se succèdent, laissant des souvenirs qui deviennent légende. La légende se fond en mythe et même le mythe est depuis longtemps oublié quand revient l’Ère qui lui a donné naissance. Au cours d’une Ère que d’aucuns ont appelée la Troisième, une Ère encore à venir, une Ère depuis longtemps passée, du vent s’éleva dans la grande forêt appelée le Bois de Braem. Ce vent n’était pas le commencement. Il n’y a ni commencement ni fin dans les révolutions de la Roue du Temps. Pourtant, c’était un commencement.