La bouche d’Egwene se crispa comme elle se redressait. Il devrait vraiment traiter un livre avec plus de soin. Elle ne pouvait pas lui parler, pas devant le ménestrel. Quelle pitié qu’il ait à recourir à un homme qu’il connaissait à peine pour avoir de la compagnie. Non. Il avait Aviendha, et les chefs assez souvent, et Lan tous les jours, et Mat quelquefois. « Pourquoi ne les rejoignez-vous pas, Aviendha ? Si vous étiez là, peut-être qu’il parlerait d’autre chose que de ce livre ?
— Il voulait s’entretenir avec le ménestrel, Egwene, et il le fait rarement devant moi ou qui que ce soit. Si je n’étais pas partie, c’est lui et Natael qui s’en seraient allés.
— Les enfants causent de grands soucis, à ce que j’ai entendu dire. » Enaila rit. « Et les fils les pires. Tu découvriras peut-être pour moi si c’est exact, maintenant que tu as renoncé à la Lance. » Aviendha lui jeta un regard de colère visible au clair de lune et regagna à grands pas sa place contre la paroi de la tente comme un chat offensé. Enaila parut trouver cela drôle, aussi ; elle rit à s’en tenir les côtes.
Marmonnant pour elle-même une réflexion sur l’humour des Aiels – elle ne le comprenait presque jamais – Egwene se dirigea vers la tente de Moiraine, peu éloignée de celle de Rand. Ici aussi, il y avait un filet de lumière et elle sut que l’Aes Sedai était éveillée. Moiraine canalisait ; seulement une minuscule quantité du Pouvoir, mais encore assez pour qu’Egwene le perçoive. Lan dormait à proximité, enveloppé dans sa cape de Lige ; excepté sa tête et ses bottes, le reste de sa personne semblait faire partie de la nuit. Rassemblant sa cape, elle releva ses jupes et avança sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller.
Le rythme de la respiration de Lan ne changea pas, mais quelque chose incita Egwene à le regarder de nouveau. Le clair de lune se reflétait dans ses yeux ouverts qui l’observaient. Au moment même où elle tournait la tête, ils se refermèrent. Pas un autre muscle ne bougea ; à croire qu’il ne s’était pas réveillé du tout. Parfois cet homme lui faisait peur. Ce que Nynaeve lui trouvait, elle était incapable de le voir.
S’agenouillant à côté de la porte de la tente, elle regarda à l’intérieur. Moiraine était assise environnée par l’aura de la saidar ; la petite pierre bleue qui pendait habituellement sur son front se balançait au bout de ses doigts devant son visage. Elle luisait, ajoutant quelque peu à la clarté d’une seule lampe. Le trou du foyer ne contenait que des cendres ; même l’odeur s’était dissipée.
« Puis-je entrer ? »
Elle dut répéter avant que Moiraine réponde. « Bien sûr. » L’aura de la saidar s’évanouit, et l’Aes Sedai se mit à rattacher la belle chaîne d’or dans ses cheveux.
« Vous écoutiez en cachette Rand ? » Egwene s’installa auprès de Moiraine. La température dans la tente était aussi glaciale que dehors. Elle canalisa des flammes au-dessus des cendres dans le trou du foyer et noua le flux. « Vous aviez dit que vous ne recommenceriez plus.
— J’ai dit que puisque les Sagettes pouvaient surveiller ses rêves nous devrions lui accorder un peu d’intimité. Elles n’ont rien demandé de nouveau depuis qu’il leur a barré l’entrée dans ses rêves, et je ne leur ai pas offert d’y suppléer. Rappelle-toi qu’elles ont leurs propres objectifs, qui ne sont peut-être pas ceux de la Tour. »
Aussi vite que cela, elles en étaient arrivées au cœur du sujet. Egwene hésitait encore sur la façon de formuler ce qu’elle connaissait sans se trahir devant les Sagettes, mais peut-être que la seule méthode consistait à le dire simplement puis à agir selon les circonstances. « Elaida est Amyrlin, Moiraine. J’ignore ce qui est arrivé à Siuan.
— Comment le sais-tu ? questionna à mi-voix Moiraine. As-tu appris quelque chose en explorant les rêves ? Ou est-ce que ton Don de Rêveuse s’est finalement manifesté ? »
Là était le moyen de s’en sortir. Certaines des Aes Sedai, à la Tour, pensaient qu’elle pouvait être une Rêveuse, une femme dont les rêves annonçaient l’avenir. Elle avait effectivement des rêves qui avaient une signification, elle le comprenait, mais apprendre à les interpréter était une autre question. Les Sagettes disaient que cette science devait être innée, et aucune des Aes Sedai n’avait été d’un plus grand secours. Rand assis dans un fauteuil et elle avait en quelque sorte la conviction que le possesseur du fauteuil serait pris d’une rage meurtrière en voyant qu’on s’était approprié son siège ; que le possesseur était une femme était tout ce qu’elle en avait tiré et rien de plus. Parfois, les rêves étaient complexes. Perrin, paresseusement assis avec Faile sur ses genoux, l’embrassant tandis qu’elle jouait avec la barbe courte qu’il portait dans le rêve. Derrière eux, deux bannières ondulaient, une tête de loup rouge et un aigle pourpre. Un homme en surcot jaune vif se tenait près de l’épaule de Perrin, une épée attachée sur le dos ; d’une manière ou d’une autre, elle avait conscience que c’était un Rétameur, bien que pas un Rétameur ne toucherait jamais une épée. Et chaque détail, à l’exception de la barbe, semblait important. Les bannières, Faile embrassant Perrin, même le Rétameur. Chaque fois qu’il se rapprochait de Perrin, c’était comme si le froid d’un destin funeste traversait tout. Un autre rêve. Mat jetant les dés avec du sang coulant à flot sur sa figure, le large bord de son chapeau rabaissé de sorte qu’elle n’apercevait pas la blessure, tandis que Thom Merrilin plongeait la main dans un feu pour en sortir la petite pierre bleue qui pendait maintenant sur le front de Moiraine. Ou un rêve de tempête, de gros nuages noirs qui avancent sans vent ni pluie tandis que des éclairs arborescents, tous identiques, labouraient la terre. Elle avait les rêves mais, comme Rêveuse, elle ne valait rien jusqu’à présent.
« J’ai vu un mandat d’arrêt vous concernant, Moiraine, signé par Elaida en tant qu’Amyrlin. Et ce n’était pas un rêve ordinaire. » Entièrement exact. Juste pas entièrement la vérité. Elle fut soudain contente que Nynaeve ne soit pas là. Sinon, c’est moi qui regarderais la tasse d’un air hébété.
« La Roue tisse comme la Roue le veut. Peut-être cela n’a-t-il pas tant d’importance que Rand emmène les Aiels de l’autre côté du Rempart du Dragon. Je doute qu’Elaida ait continué à entretenir des contacts avec les souverains, même si elle est au courant que Siuan le faisait.
— Est-ce tout ce que vous pouvez dire ? Je croyais que Siuan avait été votre amie dans le temps, Moiraine. Ne pouvez-vous verser une larme sur elle ? »
L’Aes Sedai tourna les yeux vers elle, et ce regard calme, imperturbable, lui dit combien elle avait de chemin à parcourir avant d’être à même de porter ce titre. Assise, Egwene avait près d’une tête de plus et, en outre, avait davantage de force dans le maniement du Pouvoir, mais être Aes Sedai requérait plus que de la force. « Je n’ai pas le temps de pleurer, Egwene. Le Rempart du Dragon n’est qu’à quelques jours de distance maintenant, et l’Alguenya… Siuan et moi étions amies autrefois. Dans quelques mois, il y aura vingt et un ans que nous avons commencé à chercher le Dragon Réincarné. Rien que nous deux, nouvellement élevées au rang d’Aes Sedai. Sierin Vayu a accédé au Trône d’Amyrlin peu après, une Grise avec plus qu’une part de Rouge en elle. Aurait-elle appris nos intentions, nous aurions passé le reste de notre existence à faire pénitence avec des Sœurs Rouges pour nous surveiller même pendant que nous dormions. Il y a un dicton dans le Cairhien, encore que je Taie entendu aussi loin que dans le Tarabon et la Saldaea. “Prends ce que tu veux et paie pour”. Siuan et moi nous avons pris le chemin que nous voulions, et nous savions que nous aurions à payer pour, un jour ou l’autre.