Trois égratignures striaient son cou et disparaissaient sous sa chemise. Elles n’étaient pas rouges comme elles auraient pu l’être grâce à un baume de panacée pris à la femme Macura. Elle avait dit à Elayne qu’elles avaient été causées par des ronces. Ridicule – elle se doutait qu’Elayne savait que ce n’était pas vrai, bien qu’elle ait raconté avoir exploré le domaine de la Tour après le départ d’Egwene – mais elle avait été trop bouleversée pour réfléchir clairement. Elle avait rembarré sa jeune compagne à plusieurs reprises, sans raison si ce n’est qu’elle pensait à la façon déloyale dont l’avaient traitée Mélaine et Egwene. Non pas que cela ne lui fait pas de bien quon lui rappelle qu’ici elle n’est pas la Fille-Héritière. Cependant ce n’était pas sa faute, à cette petite ; il faudrait qu’elle se raccommode avec elle.
Dans le miroir, elle vit Elayne se lever et commencer à se laver. « J’estime toujours que mon plan est le meilleur », déclara cette dernière en se débarbouillant. Ses cheveux teints couleur noir corbeau n’avaient pas l’air d’avoir un seul nœud, en dépit de ses boucles. « Nous pourrions arriver à Tear beaucoup plus rapidement en suivant mon idée. »
Laquelle était d’abandonner le coche une fois atteint l’Eldar, dans un petit village où il n’y aurait probablement pas beaucoup de Blancs Manteaux et, ce qui était bien aussi important, pas d’yeux-et-oreilles de la Tour. Là, elles prendraient une gabare jusqu’à Ebou Dar, où elles auraient la possibilité de trouver un navire pour Tear. Qu’elles devaient se rendre à Tear n’était plus douteux. Tar Valon, elles l’éviteraient à tout prix.
« Combien de temps avant qu’un bateau s’arrête où nous serons ? » dit Nynaeve patiemment. Elle avait cru que tout ceci était convenu avant qu’elles s’endorment. C’était décidé, dans son esprit à elle. « Vous avez dit vous-même que tous les bateaux ne s’y arrêteraient peut-être pas. Et combien de temps attendrons-nous dans Ebou Dar avant de dénicher un navire pour Tear ? » Posant la brosse, elle commença à natter de nouveau ses cheveux.
« Les gens du village hissent un drapeau s’ils désirent qu’un bateau aborde, et la plupart n’y manquent pas. Et il y a toujours des navires pour n’importe quelle direction dans un port de l’importance d’Ebou Dar. »
Comme si cette petite était jamais allée dans un port de quelque dimension que ce soit avant de quitter la Tour avec Nynaeve. Elayne croyait toujours que ce qu’elle n’avait pas appris sur le monde en tant que Fille-Héritière d’Andor, elle l’avait appris à la Tour, même après amplement preuve du contraire. Et comment osait-elle adopter ce ton empreint de longanimité avec elle ! « Nous avons peu de chances de découvrir ce rassemblement de Bleues sur un navire, Elayne. »
Son propre plan était de garder le coche, de traverser le reste de l’Amadicia, puis l’Altara et le Murandy jusqu’à Far Madding dans les Collines de Kintara, puis les Plaines de Maredo jusqu’à Tear. Cela demanderait certainement plus de temps mais, en dehors de la chance de découvrir d’une manière ou de l’autre ce rassemblement, les coches sombraient rarement. Elle savait nager, mais elle ne se sentait pas à l’aise quand la terre était complètement hors de vue.
Elayne se tapota le visage pour le sécher, changea de chemise et vint l’aider à tresser sa natte. Nynaeve ne fut pas dupe ; elle entendrait encore parler de bateaux. Son estomac n’aimait pas les bateaux. Ce n’était pas ce qui influençait sa décision, naturellement. Si elle pouvait amener les Aes Sedai à prêter assistance à Rand, cela vaudrait bien le temps plus long mis à voyager.
« Vous êtes-vous rappelé le nom ? questionna Elayne en entrecroisant les mèches de cheveux.
— Je me suis rappelé au moins que c’était un nom. Par la Lumière, donnez-moi du temps. » Elle était sûre que c’était un nom. Celui d’une ville, ce devait être, ou d’une cité. Elle n’aurait pas pu voir un nom de pays et l’oublier. Prenant une profonde aspiration, elle maîtrisa son humeur et continua sur un ton plus conciliant. « Je m’en souviendrai, Elayne. Laissez-moi seulement le temps. »
Elayne émit un son diplomatique et continua à tresser. Au bout d’un court instant, elle dit : « Était-ce vraiment sage d’envoyer Birgitte à la recherche de Moghedien ? »
Nynaeve lui jeta de côté un regard sévère, qui glissa sur elle telle de l’eau sur de la soie huilée. Comme changement de sujet, ceci n’était pas ce qu’elle aurait choisi. « Mieux vaut que nous la trouvions plutôt qu’elle nous trouve.
— Oui, je le suppose, mais que ferons-nous quand nous l’aurons trouvée ? »
À cela elle n’avait pas de réponse. Néanmoins mieux valait être le chasseur que la proie, si rude que cela puisse se révéler. L’Ajah Noire lui avait enseigné cela.
La salle commune n’était pas bondée quand elles descendirent, pourtant en dépit de cette heure matinale il y avait un certain nombre de capes blanches parmi les clients, la majeure partie sur des hommes d’âge, chacun avec rang d’officier. Nul doute qu’ils préféraient manger ce qui sortait des cuisines de l’auberge plutôt que ce que les cuisiniers blancs-manteaux servaient à la garnison. Nynaeve aurait presque préféré manger de nouveau sur un plateau, mais dans cette petite chambre on avait l’impression d’être dans une boîte. Tous ces hommes se concentraient sur leur repas, les Blancs Manteaux pas moins que les autres. C’était sûrement sans risques. Des odeurs de nourriture en train de cuire emplissaient l’air ; apparemment ces hommes voulaient du bœuf ou du mouton même d’aussi grand matin.
Le pied d’Elayne n’eut pas plus tôt quitté la dernière marche que Maîtresse Jahren s’empressa d’approcher pour leur offrir, ou en réalité à “la Dame Moreline”, une salle à manger privée. Nynaeve s’abstint de regarder Elayne, mais celle-ci déclara : « Je pense que nous mangerons ici. J’ai rarement l’occasion de manger dans une salle d’auberge et franchement cela me distrait. Qu’une de vos serveuses nous apporte quelque chose de rafraîchissant. Si la journée est déjà comme cela, je crains d’étouffer avant que nous n’arrivions à la prochaine étape. »
C’était un étonnement constant pour Nynaeve que ces façons hautaines ne les fassent jamais saisir à bras-le-corps et jeter dehors dans la rue. Elle avait maintenant rencontré assez de seigneurs et de nobles dames pour savoir que presque tous se conduisaient de cette manière, mais quand même. Elle ne les aurait pas tolérées une minute. Néanmoins, l’aubergiste plongea dans une révérence, souriant et se frottant les mains comme si elle les lavait, puis les conduisit à une table près d’une fenêtre donnant sur la rue et s’éloigna précipitamment pour exécuter la commande d’Elayne. Peut-être était-ce sa façon de prendre sa revanche sur la “noble Dame”. Elles étaient à l’écart, très éloignées des hommes déjà installés à d’autres tables, mais n’importe qui passant près d’elles pouvait leur jeter un coup d’œil et, si une partie de leur repas devait être un plat chaud – ce qu’elle espérait ne pas être – elles étaient aussi loin des cuisines que faire se pouvait.
Quand il vint, le petit déjeuner se composait de muffins épicés – enveloppés dans une serviette blanche et encore tièdes, et agréables même ainsi – des poires jaunes, des raisins noirs qui avaient l’air un peu desséchés et une sorte de choses rouges que la serveuse appelait « baies de paille », bien que ne ressemblant à aucune baie que Nynaeve avait jamais vue. Elles n’avaient en tout cas pas le goût de paille, surtout nappées de cuillerées de crème caillée. Elayne prétendit en avoir entendu parler – sous le nom de fraises – mais aussi c’était à prévoir de sa part. Avec un vin légèrement aromatisée censé rafraîchi dans la fontaine – une gorgée lui indiqua que la source n’était pas très froide, s’il y en avait une – le tout formait un déjeuner matinal d’une plaisante légèreté.