Galad recula son banc pour se lever. « Je… pensais que je les connaissais quand elles sont descendues, Trom, mais quelque charme que vous me prêtez n’a aucun effet sur cette dame. Je ne lui plais pas et je crois qu’aucun de nies amis ne lui plaira. Si vous vous exerciez à l’épée avec moi cet après-midi, peut-être en attireriez-vous une ou deux.
— Jamais avec vous dans les parages, ronchonna Trom avec bonhomie, et je laisserais plutôt le maréchal-ferrant me taper sur la tête avec son marteau que m’exercer avec vous comme adversaire. » Mais il accepta que Galad l’entraîne vers la porte avec seulement un regard de regret aux deux jeunes femmes. En partant, Galad jeta un coup d’œil en arrière à leur table, plein de frustration et d’indécision.
Dès qu’ils furent hors de vue, Elayne se dressa. « Nana, j’ai besoin de vous en haut. » Maîtres se Jharen se matérialisa à côté d’elle, demandant si elle avait trouvé son repas bon, et Elayne dit : « Je veux mon cocher et mon valet immédiatement. Nana réglera la note. » Elle se dirigeait vers l’escalier avant d’avoir fini de parler.
Nynaeve la suivit du regard avec stupeur, puis sortit sa bourse et paya l’aubergiste, se répandant en assurances que tout avait été au goût de sa maîtresse et s’efforçant de retenir une grimace devant le prix. Une fois débarrassée de l’hôtesse, elle se hâta de monter. Elayne fourrait n’importe comment leurs affaires dans les coffres, y compris les chemises humides de sueur qu’elles avaient mises à sécher au pied de leurs lits.
« Elayne, qu’est-ce qui se passe ?
— Nous devons partir immédiatement, Nynaeve. Tout de suite. » Elle ne leva la tête que lorsque le dernier article fut entassé dedans. « À cette minute même, où qu’il soit, Galad est en train de s’interroger sur quelque chose qu’il n’a peut-être jamais affronté avant. Deux points de vue justes mais diamétralement opposés. Dans son esprit, il est juste de m’attacher sur un cheval de somme si nécessaire et de me transporter jusqu’à Maman, pour apaiser ses inquiétudes et m’épargner de devenir Aes Sedai, quel que soit mon désir. Et il est également juste de nous livrer aux Blancs Manteaux ou à l’armée ou aux deux. C’est la loi en Amadicia et c’est aussi la loi chez les Blancs Manteaux. Les Aes Sedai sont proscrites ici, ainsi que n’importe quelle femme qui a été instruite à la Tour. Maman a rencontré une fois Ailron pour signer un traité de commerce et ils ont dû le faire dans l’Altara parce que Maman ne pouvait pas entrer légalement en Amadicia. J’ai embrassé la saidar dès que je l’ai vu et je ne m’en séparerai pas avant que nous soyons loin de lui.
— Voyons, vous exagérez, Elayne. C’est votre frère.
— Il n’est pas mon frère ! » Elayne respira à fond et exhala lentement. « Nous avons eu le même père, reprit-elle d’une voix plus calme, mais il n’est pas mon frère. Je n’en veux pas. Nynaeve, je vous l’ai dit cent fois, mais vous refusez de comprendre. Galad fait ce qui est juste. Toujours. Il ne ment jamais. Avez-vous entendu ce qu’il a dit à ce Trom ? Il n’a pas dit qu’il ne savait pas qui nous étions. Chaque mot qu’il a prononcé était la vérité. Il fait ce qui est juste, peu importe qui en souffre, même lui. Ou moi. Il avait l’habitude de nous dénoncer pour la moindre vétille, Gawyn et moi, et de rapporter aussi sur son propre compte. S’il prend la mauvaise décision, nous aurons une embuscade de Blancs Manteaux qui nous attendront avant que nous arrivions à la sortie du bourg. »
Un coup frappé à la porte résonna et le souffle de Nynaeve s’étrangla dans sa gorge. Voyons, Galad n’allait pas réellement… Les traits d’Elayne étaient tendus, elle était prête à se battre.
D’un geste hésitant, Nynaeve entrouvrit la porte. C’était Thom, et Juilin avec cette calotte ridicule à la main. « Ma Dame a besoin de nous ? » demanda Thom avec une nuance de servilité pour le cas où quelqu’un surprendrait ce qu’il disait.
De nouveau capable de respirer, se moquant qu’on l’écoute, elle acheva d’ouvrir grand la porte avec brusquerie. « Entrez, vous deux. » Elle commençait à en avoir assez qu’ils échangent un regard chaque fois qu’elle parlait.
Elle n’avait pas encore refermé la porte qu’Elayne dit : « Thom, nous devons partir tout de suite. » L’expression déterminée avait disparu de son visage et sa voix vibrait d’anxiété. « Galad est ici. Vous devez vous rappeler quel monstre il était dans son enfance. Eh bien, il n’est pas meilleur adulte et, en plus, c’est un Blanc Manteau. Il pourrait… » Les mots semblèrent se coincer dans sa gorge. Elle regardait Thom, la bouche remuant en silence, mais pas plus intensément qu’il ne la regardait.
Il s’assit lourdement sur un des coffres, sans que ses yeux cessent de plonger dans ceux d’Elayne. « Je… » S’éclaircissant brusquement la gorge, il reprit : « Je pensais l’avoir vu qui surveillait l’auberge. Un Blanc Manteau. Mais il avait bien l’apparence de l’homme qu’il devait devenir en grandissant. Rien d’étonnant, ma foi, qu’il soit devenu un Blanc Manteau, finalement. »
Nynaeve alla à la fenêtre ; Elayne et Thom n’eurent pas l’air de s’apercevoir qu’elle passait entre eux. La circulation commençait à augmenter dans la rue, fermiers avec leurs charrettes et villageois se mêlant aux Blancs Manteaux et aux soldats. De l’autre côté de la rue, un Blanc Manteau était assis sur un tonneau retourné, ce visage parfait impossible à confondre avec un autre.
« Est-ce qu’il… » Elayne avala sa salive. « Est-ce qu’il vous a reconnu ?
— Non. Quinze ans changent un homme davantage qu’un enfant. Elayne, je croyais que vous aviez oublié.
— Je me suis souvenue à Tanchico, Thom. » Avec un sourire hésitant, Elayne tendit la main et tira sur une de ses longues moustaches. Thom lui rendit un sourire presque aussi tremblant ; il donnait l’impression d’envisager de sauter par la fenêtre.
Juilin se grattait le crâne et Nynaeve aurait aimé aussi avoir une idée de quoi ils parlaient, mais il y avait des questions plus importantes présentement. « Nous avons toujours à partir avant qu’il lance à nos trousses la garnison entière. Avec lui qui guette, cela ne sera pas facile. Je n’ai pas vu d’autres clients qui paraissent avoir un coche.
— Le nôtre est le seul dans la cour de l’écurie », confirma Juilin. Thom et Elayne continuaient à se regarder, n’entendant manifestement pas un mot.
Partir avec les rideaux de la voiture fermés n’était pas une protection, donc. Nynaeve aurait volontiers parié que Galad avait appris exactement comment elles étaient venues à Sienda. « Y a-t-il une sortie de service dans la cour de l’écurie ?
— Une porte assez grande pour laisser passer un de nous à la fois, dit Juilin pince-sans-rire. Et, de toute façon, ce qui se trouve de l’autre côté n’est guère plus qu’une allée. Ce village n’a que deux ou trois rues assez larges pour le coche. » Il examina cette coiffure cylindrique qu’il tournait entre ses mains. « Je pourrais approcher suffisamment pour lui fendre la tête. Si vous étiez prêts, vous pourriez partir pendant le remue-ménage. Je vous rejoindrais plus loin sur la route. »
Nynaeve renifla audiblement. « Comment ? En galopant à notre suite sur Furtif ? Même si vous ne tombiez pas de la selle au bout d’un quart de lieue, croyez-vous que vous arriveriez à atteindre un cheval si vous attaquiez un Blanc Manteau dans cette rue ? » Galad était toujours là-bas de l’autre côté de la chaussée et Trom l’avait rejoint, les deux semblaient deviser avec nonchalance. Elle se pencha et tira d’un coup sec la moustache de Thom la plus proche. « Avez-vous quelque chose à ajouter ? Des plans faramineux ? Est-ce que toute l’attention que vous prêtez aux potins a fourni quelque chose qui puisse servir ? »