— « Je suppose que ce contact s’établissait par l’intermédiaire des points minces ? »
— « Précisément. »
— « Et le résultat n’était pas satisfaisant ? »
— « Grande est votre perspicacité. Cette solution ne nous menait nulle part. »
— « Alors, vous avez tenté une nouvelle approche. Vous avez cherché à faire passer quelque chose de matériel à travers la frontière. Une poignée de graines, par exemple ? »
— « Vous comprenez parfaitement. Mais nous aurions encore échoué s’il n’y avait pas eu votre père. Seul un très petit nombre de ces graines a germé et les plantes auxquelles elles donnèrent naissance auraient fini par mourir si votre père ne les avait trouvées et n’avait pris soin d’elles. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons que vous soyez notre émissaire. »
— « Une minute ! Avant d’en arriver là, j’aimerais éclaircir plusieurs choses. Par exemple, cette barrière que vous avez édifiée autour de Millville… »
— « C’est quelque chose d’assez simple. Il s’agit d’une bulle temporelle que nous sommes parvenues à faire passer grâce à un point mince à travers la frontière séparant nos mondes respectifs. La zone intéressée est déphasée par rapport à Millville comme par rapport au reste de la Terre. Elle se trouve à une infime fraction de seconde dans le passé de votre planète. Le décalage est si minime que nous ne pensons pas que vos instruments les plus précis puissent le mesurer. Et pourtant, ce système est extrêmement efficace. »
D’une efficacité dépassant l’imagination ! Un globe de passé, aussi mince qu’une bulle de savon, encapsulant Millville, si ténu qu’il était perméable à la lumière et au son. Et pourtant, un être humain était dans l’incapacité absolue de le crever.
— « Pourtant, » murmurai-je, « les bouts de bois, les pierres, les gouttes de pluie… »
— « Cette barrière fait seulement obstacle à ce qui est vivant, à ce qui possède un minimum de conscience de son environnement, de sensibilité… comment dire ? »
— « Vous en avez dit assez. Quant aux objets inanimés… »
— « Le temps, le phénomène naturel que vous appelez temps, est soumis à une multitude de règles. C’est là une partie, une petite partie du savoir que nous souhaiterions partager avec vous. »
— « Dans ce domaine, nous ne connaissons rien et toute information serait la bienvenue. Nous n’avons pas étudié le temps, nous n’avons même pas pensé qu’il pût être objet d’étude. Oh ! les métaphysiciens ont longuement discouru mais cela n’est pas allé plus loin. »
— « Nous ne l’ignorons pas. »
Y avait-il eu un accent de triomphe dans la voix des Fleurs ? Je n’en étais pas absolument sûr.
Une arme inédite, songeai-je, une arme diabolique. Une arme qui ne tuerait pas, qui ne blesserait pas. Simplement, elle vous repousserait, elle vous refoulerait et il n’y aurait rien à faire. Si les Fleurs étaient seulement en quête d’espace vital, elles possédaient d’ores et déjà l’instrument capable de le leur procurer : elles n’avaient qu’à agrandir la bulle, expulser la race humaine du territoire ainsi gagné et s’y établir. Si elles voulaient s’emparer de la Terre, rien ne les en empêcherait, protégées qu’elles seraient derrière leur muraille temporelle.
— « Eh bien, qu’attendez-vous ? » demandai-je.
— « Sur certains points, vous êtes un peu lent à comprendre nos intentions. Nous n’envisageons pas une invasion mais une collaboration. C’est en amis que nous venons. »
— « Voilà qui est parfait ! Mais avant de devenir l’ami de quelqu’un, il faut le connaître. Quel genre de choses êtes-vous ? »
— « Vous êtes insultant. »
— « Ce n’était nullement mon intention. Je voudrais quelques renseignements sur votre compte. Quand vous parlez de vous, vous employez le pluriel ― ou peut-être le collectif. »
— « Le collectif. Vous nous définiriez probablement comme un organisme. Nos racines s’étendent sur toute la planète et communiquent entre elles. Vous les compareriez peut-être à un système nerveux. Ici et là, elles s’agglomèrent en grandes masses qui servent à… nous supposons que vous leur donneriez le nom de cerveaux. Voilà… Une multitude de cerveaux reliés entre eux par un système nerveux commun. »
— « Mais c’est un défi à la raison ! » m’exclamai-je. « Les plantes ne sont pas intelligentes. Aucun végétal ne saurait être stimulé par la tendance à la survivance ni bénéficier de la motivation indispensable à la promotion de la pensée intelligente. »
— « Votre raisonnement est irréprochable, » répliquèrent calmement les Fleurs.
— « N’empêche que je suis en train de discuter avec vous ! »
— « Vous avez, sur la Terre, un animal appelé le chien. »
— « Oui. Un animal très intelligent. »
— « Les humains l’ont adopté et en ont fait leur compagnon. Cette association est antérieure à la naissance de leur histoire. Et peut-être est-ce à cette association que le chien doit une grande part de son intelligence. »
— « Qu’est-ce que les chiens viennent faire là-dedans ? »
— « Que serait-il arrivé si, tout au long de leur histoire, les humains avaient consacré la totalité de leur énergie à éduquer le chien ? »
— « Je ne sais pas. Il se pourrait que, à l’heure actuelle, il soit notre égal sur le plan de l’intelligence. Une intelligence d’un autre type que la nôtre mais… »
— « Il y a plus d’un milliard d’années, une race nous a éduquées de cette façon. »
— « Une race qui a délibérément rendu une plante intelligente ? »
— « Il y avait une raison à cela. Ces êtres représentaient une forme de vie différente de la vôtre et ils poursuivaient un objectif bien précis. Ils avaient besoin d’un système pour classer et comparer les données qu’ils recueillaient continuellement. »
— « Pourquoi ne tenaient-ils pas d’archives ? Ils auraient pu coucher tout ce qu’ils apprenaient par écrit. »
— « Ces créatures avaient certaines limitations d’ordre physique et, chose peut-être encore plus importante, certains blocages mentaux. »
— « Elles étaient incapables d’écrire ? »
— « Elles n’y ont jamais songé. D’ailleurs, elles ne parlaient même pas dans le sens que vous donnez à ce mot. En outre, même si elles avaient parlé, même si elles avaient connu l’écriture, ce n’aurait pas été suffisant compte tenu du résultat qu’elles voulaient obtenir. »
— « Le travail de classification et de corrélation ? »
— « Pour une part, bien sûr. Mais quelle proportion des connaissances humaines conservées par écrit a survécu depuis l’Antiquité ? »
— « Beaucoup de ce savoir s’est perdu ou a été détruit. Le temps l’a désagrégé. »
— « Eh bien, sachez que nous détenons intégralement la science de cette race. »
— « De cette race… Et de combien d’autres encore ? »
La question demeura sans réponse.
— « Si nous avions le temps, nous vous expliquerions tout, » enchaînèrent les Fleurs. « De nombreux facteurs échapperaient à votre compréhension mais croyez-nous : la décision prise par cette race de nous transformer en un réservoir de connaissances fut le choix le plus raisonnable et le plus pratique. »
— « Seigneur ! Combien de temps faut-il pour faire accéder une plante à l’intelligence ? » m’exclamai-je avec effarement. « Et comment peut-on seulement y parvenir ? »
— « Le temps ne comptait guère. Ce n’était pas un problème pour ces créatures car elles le manipulaient comme vous-même manipulez la matière. Elles savaient le comprimer pour réduire plusieurs siècles de notre existence à quelques secondes de la leur. Elles disposaient de tout le temps dont elles avaient besoin, elles le fabriquaient. »