Sa voix avait un ton proche de la révérence tandis qu’il montrait le disque aplati rougeoyant qui s’enfonçait dans la brume à l’ouest. Les vapeurs de l’horizon avaient diminué son éclat au point qu’on pouvait l’observer à l’aise.
Il y avait plus d’un siècle qu’un tel groupe de taches n’était apparu, il s’allongeait sur presque la moitié de l’astre doré, ce qui donnait au soleil l’apparence d’avoir été frappé de quelque maladie maligne, ou percé par l’impact de mondes tombés sur lui. Cependant, même l’énorme Jupiter n’aurait pu causer une pareille blessure dans l’atmosphère solaire ; la plus grande tache avait deux cent cinquante mille kilomètres de longueur et elle aurait pu avaler cent planètes de la taille de la Terre.
— Une autre grande aurore boréale est prédite pour cette nuit – le Pr Sessui et ses joyeux compagnons en ont certainement bien calculé le moment.
— Voyons donc où ils en sont, dit Morgan en effectuant quelques réglages sur l’oculaire du télescope. Jette un coup d’œil, Dev.
Le garçon regarda attentivement un moment, puis répondit :
— Je vois les quatre rubans qui se resserrent en s’éloignant – je veux dire en montant – jusqu’à ce qu’ils disparaissent.
— Rien au milieu ?
Une autre pause.
— Non. Pas un signe de la Tour.
— Correct. Elle est encore à six cents kilomètres d’altitude et le télescope est à son plus faible pouvoir grossissant. Maintenant, je vais passer au grossissement maximal. Attachez vos ceintures !…
Dev eut un petit rire à cette vieille formule familière à force d’avoir été entendue dans des douzaines de drames historiques. Pourtant, il ne put d’abord voir aucun changement, sinon que les quatre lignes pointant vers le centre du champ de vision devenaient un peu moins nettes. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte qu’il ne pouvait s’attendre à aucun changement pendant que son point de vue s’élevait rapidement en suivant l’axe du système ; le groupe de quatre rubans gardait exactement le même aspect, vu de n’importe quel endroit de sa longueur.
Puis tout à fait soudainement, il vit, et fut saisi de surprise alors même qu’il s’y attendait. Un minuscule point brillant était apparu au centre exact du champ visuel ; ce point grossissait pendant qu’il regardait et à présent, pour la première fois, il eut une réelle sensation de vitesse.
Quelques secondes plus tard, il put distinguer un petit cercle – non, maintenant, le cerveau et l’œil s’accordaient pour que ce soit un carré. Là-haut, il regardait directement la base de la Tour, qui descendait lentement vers la Terre le long de ses rubans de guidage à l’allure de deux kilomètres par jour. Les quatre rubans avaient maintenant disparu, beaucoup trop petits pour être visibles à cette distance. Mais le carré fixé magiquement dans le ciel continuait de grandir, quoique, à présent, il fût devenu flou sous l’extrême grossissement.
— Qu’est-ce que tu vois ?
— Un petit carré brillant.
— Bien. C’est le dessous de la Tour, encore en plein soleil. Quand il fait nuit ici, en bas, on peut encore le voir à l’œil nu durant une heure avant qu’il n’entre dans l’ombre de la Terre. Allons, tu ne vois rien d’autre ?
— Nooon… fit le garçon après un long silence.
— Tu devrais. Une équipe de savants visite la partie la plus basse de la Tour pour installer divers appareils de recherche. Ils sont descendus de la station intermédiaire et viennent d’arriver. Si tu regardes attentivement, tu verras leur capsule de transport. Elle est sur la voie sud – c’est-à-dire du côté droit de l’image. Cherche une tache brillante, dont la taille est à peu près le quart de celle de la Tour.
— Désolé, mon oncle. Je n’arrive pas à trouver. Regardez, vous.
— Bien, la visibilité peut être devenue plus mauvaise. Parfois, la Tour disparaît complètement quoique l’atmosphère puisse sembler…
Avant même que Morgan pût prendre la place de Dev à l’oculaire, son récepteur personnel lança deux doubles « bips » aigus. Une seconde plus tard, l’avertisseur de Kingsley hurla à son tour.
C’était la première fois que la Tour avait jamais donné une alerte maximale.
40
Le bout de la ligne
Ce n’était pas étonnant qu’on l’appelle « le Transsibérien ». Même pour la facile descente, le voyage de la station intermédiaire jusqu’à la base de la Tour durait cinquante heures.
Un jour, il n’en prendrait que cinq, mais cela restait encore à deux ans dans le futur, lorsque les voies seraient électrifiées et que leurs champs magnétiques seraient mis en action. Pour le moment, les véhicules d’inspection et d’entretien qui montaient et descendaient sur les faces de la Tour étaient propulsés par des pneus à l’ancienne mode, s’agrippant à l’intérieur des sillons de guidage. Même si la puissance limitée des batteries l’avait permis, on ne pouvait faire fonctionner un tel système en sécurité à plus de cinq cents kilomètres à l’heure.
Cependant tout le monde avait été beaucoup trop occupé pour s’ennuyer. Le Pr Sessui et ses trois élèves s’étaient livrés à des observations, avaient vérifié leurs instruments et fait en sorte qu’il n’y ait pas de temps perdu pendant qu’ils étaient transportés dans la Tour. Le conducteur de la capsule, son mécanicien et le seul steward qui formaient tout le personnel de la cabine, étaient également très occupés car ce n’était pas un voyage courant. Le « Sous-Sol », à vingt-cinq mille kilomètres en dessous de la station intermédiaire – et maintenant à six cents kilomètres seulement de la Terre – n’avait jamais été visité depuis qu’il avait été construit. Jusqu’à présent, il avait été sans utilité d’y aller, puisque les quelques appareils de surveillance n’avaient jamais signalé rien d’anormal. Non qu’il y eût grand-chose qui pût se détraquer, puisque le Sous-Sol n’était qu’une chambre carrée pressurisée de quinze mètres de côté, un refuge parmi des dizaines d’autres placés par intervalles au long de la Tour.
Le Pr Sessui avait utilisé son influence considérable pour emprunter ce site unique, qui descendait doucement à travers l’ionosphère, à l’allure de deux kilomètres par jour, vers son rendez-vous avec la Terre. Il était primordial que ses appareils soient installés avant le point culminant du maximum des taches solaires actuelles.
Déjà l’activité solaire avait atteint des niveaux sans précédent et les jeunes assistants de Sessui avaient souvent trouvé difficile de se concentrer sur leurs instruments ; le magnifique spectacle des aurores polaires, à l’extérieur, était d’une trop forte distraction. Durant des heures, les hémisphères boréal et austral étaient tous deux emplis de draperies et de banderoles lentement mouvantes de lumière verdâtre d’une beauté grandiose – ce n’était cependant qu’un pâle reflet des feux d’artifice célestes qui se produisaient aux environs des pôles. Il était vraiment rare que les aurores s’écartent si loin de leurs domaines normaux ; une fois seulement par génération envahissaient-elles les cieux tropicaux.
Sessui avait ramené ses élèves au travail en leur rappelant énergiquement qu’ils auraient tout le temps voulu pour admirer le spectacle durant la longue remontée jusqu’à la station intermédiaire. Cependant, on pouvait noter que le professeur lui-même restait parfois de longues minutes devant la baie d’observation, en extase devant cette vision du ciel flamboyant.
Quelqu’un avait baptisé le projet « Mission Terre » – ce qui, quant à la distance, était à quatre-vingt-dix-huit pour cent exact. À mesure que la capsule descendait lentement le long de la face de la Tour, à son allure misérable de cinq cents kilomètres à l’heure, la proximité croissante de la planète se faisait nettement sentir. Car la pesanteur augmentait peu à peu depuis la délicieuse légèreté – encore plus grande que sur la Lune – de la station intermédiaire jusqu’à peu près sa pleine valeur terrestre. Pour n’importe quel voyageur spatial expérimenté, il était vraiment étrange de ressentir une pesanteur quelconque avant le moment de la rentrée dans l’atmosphère, cela semblait être un renversement de l’ordre normal des choses.