L’ascenseur s’arrêta en douceur, et il pénétra dans la salle des opérations – juste à temps pour la seconde surprise accablante de la soirée.
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Sécurité « infaillible »
À cinq kilomètres du terminus, le conducteur-pilote Rupert Chang avait de nouveau réduit la vitesse. À présent, pour la première fois, les passagers purent voir la face de la Tour un peu mieux que comme une surface brumeuse rétrécissant indéfiniment dans les deux directions. Il était vrai que, vers le haut, les deux sillons le long desquels ils roulaient s’étendaient encore à l’infini – ou du moins sur vingt-cinq mille kilomètres, ce qui, à l’échelle humaine, était à peu près pareil. Mais vers le bas, le bout était déjà en vue. La base tronquée de la Tour se dessinait nettement en silhouette sur l’arrière-plan verdoyant de Taprobane, qu’elle atteindrait et où elle se fixerait dans un peu plus d’une année.
Sur le petit écran, les symboles rouges d’ALARME flamboyèrent de nouveau. Chang les considéra avec un froncement de sourcils de contrariété, puis il appuya sur le bouton REMISE À ZÉRO. Les symboles clignotèrent une fois puis s’effacèrent.
La première fois que cela était arrivé, deux cents kilomètres plus haut, il y avait eu une consultation hâtive avec le Contrôle de la station intermédiaire. Une rapide vérification de tous les systèmes n’avait rien révélé qui allât de travers ; en fait, si tous les signaux avertisseurs avaient dû être crus, les passagers de la capsule de transport étaient déjà morts. Tout avait dépassé les limites de tolérance.
Cela provenait manifestement d’un défaut dans les circuits d’alarme eux-mêmes et l’explication du Pr Sessui fut acceptée avec un soulagement général. Le véhicule n’était plus dans le vide spatial pour lequel il avait été construit ; le tourbillon ionosphérique, dans lequel il était à présent entré, déclenchait les détecteurs sensibles des systèmes avertisseurs.
— Quelqu’un aurait dû penser à cela, avait grogné Chang.
Mais alors qu’il restait moins d’une heure de voyage, il n’était pas réellement tourmenté. Il effectuerait constamment des vérifications manuelles de tous les paramètres critiques ; la station intermédiaire l’approuvait, et, de toute façon, il n’y avait rien d’autre à envisager.
L’état des batteries était, peut-être, la chose qui l’inquiétait le plus. Le point de recharge le plus proche était à deux mille kilomètres au-dessus d’eux, et s’ils ne pouvaient remonter jusque-là, ils seraient dans une mauvaise situation. Mais Chang était tout à fait rassuré là-dessus ; durant le freinage, les moteurs de propulsion du véhicule avaient fonctionné en dynamos et quatre-vingt-dix pour cent de l’énergie gravitationnelle avaient été renvoyés dans les batteries. À présent, elles étaient à pleine charge, les centaines de kilowatts excédentaires encore produits devaient être dissipés dans l’espace par les grands ailerons de refroidissement à l’arrière. Ces ailerons qui, comme ses collègues l’avaient souvent fait remarquer à Chang, faisaient plutôt ressembler son singulier véhicule à une bombe aérienne d’autrefois. En ce moment, tout à la fin de l’opération de freinage, ils auraient dû être portés au rouge sombre. Chang aurait été vraiment inquiet s’il avait su qu’ils étaient passablement froids. Car l’énergie ne peut jamais être détruite ; il faut qu’elle s’en aille quelque part. Et très souvent, elle va au mauvais endroit.
Lorsque le signal INCENDIE, COMPARTIMENT BATTERIES apparut pour la troisième fois, Chang n’hésita pas à appuyer sur le bouton de REMISE À ZÉRO. Un véritable incendie aurait déclenché les extincteurs automatiques ; en fait, l’un de ses plus grands soucis était que ceux-ci puissent se mettre en action sans nécessité. Il y avait plusieurs anomalies à bord maintenant, spécialement dans les circuits de charge des batteries. Dès que le voyage serait terminé et qu’il aurait coupé la propulsion, Chang grimperait dans le compartiment des moteurs et y inspecterait tout de ses propres yeux à la bonne vieille mode.
Il se trouva que ce fut son nez qui l’alerta le premier, alors qu’il leur restait à peine un kilomètre de plus à faire. Et pendant qu’il fixait d’un regard incrédule la mince spirale de fumée qui s’échappait du tableau de commande, la partie froidement analytique de son cerveau murmura : « Quelle chance que cela ait attendu jusqu’à la fin du voyage ! »
Puis il se souvint de toute l’énergie produite au cours du freinage final et devina avec une certaine perspicacité ce qui s’était passé. Les circuits de protection ne devaient pas avoir fonctionné et les batteries avaient été en surcharge. Les dispositifs de sécurité avaient l’un après l’autre manqué à leur mission ; avec l’aide de la tempête ionosphérique, la pure perversité des choses inanimées avait frappé une fois de plus.
Chang enfonça le bouton des extincteurs du compartiment des moteurs ; au moins, cela fonctionnait car il put entendre le hurlement assourdi des jets d’azote de l’autre côté de la cloison étanche. Dix secondes plus tard, il actionna le système d’évacuation par le vide qui chasserait le gaz dans l’espace – avec, comptait-il, la plus grande partie de la chaleur qu’il aurait absorbée au contact du feu. Ce système fonctionna lui aussi correctement ; c’était la première fois que Chang ait jamais écouté avec soulagement le sifflement, impossible à confondre, de l’air s’échappant d’un véhicule spatial ; il espérait que ce serait la dernière.
Il n’osa pas se fier au freinage automatique quand enfin la capsule pénétra lentement dans le terminus ; heureusement, il avait été bien entraîné et reconnut tous les signaux visuels de telle façon qu’il put stopper à un centimètre du dispositif d’amarrage. Avec une hâte fiévreuse, les sas furent accouplés ; les approvisionnements et l’équipement furent lancés dans le tube de raccordement…
… Et le Pr Sessui le fut aussi, par le pilote, le mécanicien et le steward unissant leurs efforts, lorsqu’il tenta de revenir en arrière pour chercher ses précieux instruments. Les portes étanches des sas furent vivement fermées, tout juste quelques secondes avant que cède la cloison du compartiment des moteurs.
Après cela, les naufragés ne pouvaient rien faire d’autre que d’attendre dans la morne chambre carrée de quinze mètres de côté, sans même les commodités d’une cellule de prison bien équipée, et espérer que l’incendie s’éteindrait de lui-même. Peut-être valait-il mieux pour la paix d’esprit des passagers que seuls Chang et son mécanicien fussent conscients d’un élément d’importance vitale : les batteries chargées à bloc qui contenaient l’énergie d’une grosse bombe chimique se préparaient de seconde en seconde à exploser à l’extérieur de la Tour.
Dix minutes après leur arrivée précipitée, la bombe éclata. Il y eut une explosion sourde qui ne provoqua que de légères vibrations de la Tour, suivie d’un fracas de métal éventré et arraché. Quoique ces bruits ne fussent pas tellement impressionnants, ils glacèrent le cœur de ceux qui les entendaient ; leur seul moyen de transport allait être détruit, les laissant abandonnés à vingt-cinq mille kilomètres de la terre ferme.