«Seigneur, pensais-je, il songe à l’estime publique dans un pareil moment!» Il m’inspirait une telle pitié que j’eusse partagé son sort, ne fût-ce que pour le soulager. Il avait l’air égaré. Je frémis, car non seulement je comprenais, mais je sentais ce que coûte une pareille détermination.
«Décidez de mon sort! s’écria-t-il.
– Allez vous dénoncer», murmurai-je d’un ton ferme bien que la voix me manquât. Je pris sur la table l’Évangile et lui montrai le verset 24 du chapitre XII de saint Jean: En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Je venais de lire ce verset avant son arrivée.
Il le lut.
«C’est vrai, avoua-t-il, mais avec un sourire amer. C’est effrayant ce qu’on trouve dans ces livres, fit-il après une pause; il est facile de les fourrer sous le nez. Et qui les a écrits, seraient-ce les hommes?
– C’est le Saint-Esprit.
– Il vous est facile de bavarder», dit-il souriant de nouveau, mais presque avec haine.
Je repris le livre, l’ouvris à une autre page et lui montrai l’Épître aux Hébreux, chapitre X verset 31. Il lut:
C’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant.
Il rejeta le livre, tout tremblant.
«Voilà un verset terrible; ma parole, vous avez su le choisir. Il se leva. Eh bien! adieu, peut-être ne reviendrai-je pas… Nous nous reverrons en paradis. Donc, voilà quatorze ans que «je suis tombé entre les mains du Dieu vivant». Demain, je prierai ces mains de me laisser aller…»
J’aurais voulu l’étreindre, l’embrasser, mais je n’osai; son visage contracté faisait peine à voir. Il sortit. «Seigneur, pensai-je, où va-t-il?» Je tombai à genoux devant l’icône et implorai pour lui la sainte Mère de Dieu, médiatrice, auxiliatrice. Une demi-heure se passa dans les larmes et la prière; il était déjà tard, environ minuit. Soudain la porte s’ouvre, c’était encore lui. Je me montrai surpris.
«Où étiez-vous? lui demandai-je.
– Je crois que j’ai oublié quelque chose… mon mouchoir… Eh bien! même si je n’ai rien oublié, laissez-moi m’asseoir…»
Il s’assit. Je restai debout devant lui.
«Asseyez-vous aussi.»
J’obéis. Nous restâmes ainsi deux minutes; il me dévisageait; tout à coup, il sourit, puis il m’étreignit, m’embrassa…
«Souviens-toi que je suis revenu te trouver. Tu m’entends, souviens-toi!»
C’était la première fois qu’il me tutoyait. Il partit.» Demain», pensai-je.
J’avais deviné juste. J’ignorais alors, n’étant allé nulle part ces derniers jours, que son anniversaire tombait précisément le lendemain. À cette occasion, il y avait chez lui une réception où assistait toute la ville. Elle eut lieu comme de coutume. Après le repas, il s’avança au milieu de ses invités, tenant en main un papier adressé à ses chefs. Comme ils étaient présents, il en donna lecture à tous les assistants: c’était un récit détaillé de son crime!» Comme un monstre, je me retranche de la société; Dieu m’a visité, concluait-il, je veux souffrir.» En même temps, il déposa sur la table les pièces à conviction gardées durant quatorze ans: des bijoux de la victime dérobés pour détourner les soupçons, un médaillon et une croix retirés de son cou, son carnet et deux lettres; une de son fiancé l’informant de sa prochaine arrivée, et celle qu’elle avait commencée en réponse pour l’expédier le lendemain. Pourquoi avoir pris ces deux lettres et les avoir conservées durant quatorze ans, au lieu de les détruire, comme des preuves? Qu’arriva-t-il? tous furent saisis de surprise et d’effroi, mais personne ne voulut le croire, bien qu’on l’écoutât avec une curiosité extraordinaire, comme un malade; quelques jours après, on tomba d’accord que le malheureux était fou. Ses chefs et la justice furent contraints de donner suite à l’affaire, mais bientôt on la classa; bien que les objets présentés et les lettres donnassent à penser, on estima que, même si ces pièces étaient authentiques, elles ne pouvaient servir de base à une accusation formelle. La défunte pouvait les lui avoir confiées elle-même. J’appris ensuite que leur authenticité avait été vérifiée par de nombreuses connaissances de la victime, et qu’il ne subsistait aucun doute. Mais, de nouveau, cette affaire ne devait pas aboutir. Cinq jours plus tard, on sut que l’infortuné était tombé malade et qu’on craignait pour sa vie. Je ne puis expliquer la nature de sa maladie, attribuée à des troubles cardiaques; on apprit qu’à la demande de sa femme les médecins avaient examiné son état mental et conclu à la folie. Je ne fus témoin de rien, pourtant on m’accablait de questions, et quand je voulus le visiter, on me le défendit longtemps, surtout sa femme. «C’est vous, me dit-elle, qui l’avez démoralisé; il était déjà morose, la dernière année son agitation extraordinaire et les bizarreries de sa conduite ont frappé tout le monde, et vous l’avez perdu; c’est vous qui l’avez endoctriné, il ne vous quittait pas durant ce mois.» Et non seulement sa femme, mais tout le monde en ville m’accusait: «C’est votre faute», disait-on. Je me taisais, le cœur joyeux de cette manifestation et de la miséricorde divine envers un homme qui s’était condamné lui-même. Quant à sa folie, je ne pouvais y croire. On m’admit enfin auprès de lui, il l’avait demandé avec insistance pour me faire ses adieux. Au premier abord, je vis que ses jours étaient comptés. Affaibli, le teint jaune, les mains tremblantes, il suffoquait, mais il y avait de la joie, de l’émotion dans son regard.
«Cela s’est accompli! prononça-t-il; il y a longtemps que je désirais te voir, pourquoi n’es-tu pas venu?»
Je lui dissimulai qu’on m’avait consigné sa porte.
«Dieu me prend en pitié et me rappelle à lui. Je sais que je vais mourir, mais je me sens calme et joyeux, pour la première fois depuis tant d’années. Après ma confession, ce fut dans mon âme le paradis. Maintenant j’ose aimer mes enfants et les embrasser. On ne me croit pas, personne ne m’a cru, ni ma femme ni mes juges; mes enfants ne le croiront jamais. J’y vois la preuve de la miséricorde divine envers eux. Ils hériteront d’un nom sans tache. À présent, je pressens Dieu, mon cœur exulte comme en paradis… J’ai accompli mon devoir…»
Incapable de parler, il haletait, me serrait la main, me regardait d’un air exalté. Mais nous ne causâmes pas longtemps, sa femme nous surveillait furtivement. Il put cependant murmurer:
«Te rappelles-tu que je suis retourné chez toi à minuit? Je te recommandai même de t’en souvenir. Sais-tu pourquoi je venais? Je venais pour te tuer!»
Je frissonnai.
«Après t’avoir quitté, je rôdai dans les ténèbres, en lutte avec moi-même. Tout à coup je ressentis pour toi une haine presque intolérable. «Maintenant, pensai-je, il me tient, c’est mon juge, je suis forcé de me dénoncer, car il sait tout.» Non que je craignisse ta dénonciation (je n’y songeais pas), mais je me disais: «Comment oserai-je le regarder, si je ne m’accuse pas?» Et quand tu aurais été aux antipodes, la seule idée que tu existes et me juges, sachant tout, m’eût été insupportable. Je te pris en haine, comme responsable de tout. Je retournai chez toi, me rappelant que tu avais un poignard sur ta table. Je m’assis et te priai d’en faire autant; durant une minute je réfléchis. En te tuant, je me perdais, même sans avouer l’autre crime. Mais je n’y songeais pas, je ne voulais pas y songer à cet instant. Je te haïssais et brûlais de me venger de toi. Mais le Seigneur l’emporta sur le diable dans mon cœur. Sache, pourtant, que tu n’as jamais été si près de la mort.»