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Il mourut au bout d’une semaine. Toute la ville suivit son cercueil. Le prêtre prononça une allocution émue. On déplora la terrible maladie qui avait mis fin à ses jours. Mais tout le monde se dressa contre moi lors de ses funérailles, on cessa même de me recevoir. Pourtant, quelques personnes, de plus en plus nombreuses, admirent la vérité de ses allégations; on vint souvent m’interroger avec une maligne curiosité, car la chute et le déshonneur du juste causent de la satisfaction. Mais je gardai le silence et quittai bientôt tout à fait la ville; cinq mois après, le Seigneur me jugea digne d’entrer dans la bonne voie, et je le bénis de m’avoir si visiblement guidé. Quant à l’infortuné Michel, je le mentionne chaque jour dans mes prières.»

III. Extrait des entretiens et de la doctrine du «starets» Zosime

e) Du religieux russe et de son rôle possible.

«Pères et maîtres, qu’est-ce qu’un religieux? De nos jours, dans les milieux éclairés on prononce ce terme avec ironie, parfois même comme une injure. Et cela va en augmentant. Il est vrai, hélas! qu’on compte, même parmi les moines, bien des fainéants, sensuels et paillards, bien d’effrontés vagabonds. «Vous n’êtes que des paresseux, des membres inutiles de la société, vivant du travail d’autrui, des mendiants sans vergogne.» Cependant, combien de moines sont humbles et doux, combien aspirent à la solitude pour s’y livrer à de ferventes prières. On ne parle guère d’eux, on les passe même sous silence, et j’étonnerais bien des gens en disant que ce sont eux qui sauveront peut-être encore une fois la terre russe! Car ils sont vraiment prêts pour «le jour et l’heure, le mois et l’année». Ils gardent dans leur solitude l’image du Christ, splendide et intacte, dans la pureté de la vérité divine, léguée par les Pères de l’Église, les apôtres et les martyrs, et quand l’heure sera venue, ils la révéleront au monde ébranlé. C’est une grande idée. Cette étoile brillera à l’Orient.

Voilà ce que je pense des religieux; se peut-il que je me trompe, que ce soit de la présomption? Regardez tous ces gens qui se dressent au-dessus du peuple chrétien, n’ont-ils pas altéré l’image de Dieu et sa vérité? Ils ont la science, mais une science assujettie aux sens. Quant au monde spirituel, la moitié supérieure de l’être humain, on le repousse, on le bannit allégrement, même avec haine. Le monde a proclamé la liberté, ces dernières années surtout; mais que représente cette liberté! Rien que l’esclavage et le suicide! Car le monde dit: «Tu as des besoins, assouvis-les, tu possèdes les mêmes droits que les grands, et les riches. Ne crains donc pas de les assouvir, accrois-les même»; voilà ce qu’on enseigne maintenant. Telle est leur conception de la liberté. Et que résulte-t-il de ce droit à accroître les besoins? Chez les riches, la solitude et le suicide spirituel; chez les pauvres, l’envie et le meurtre, car on a conféré des droits, mais on n’a pas encore indiqué les moyens d’assouvir les besoins. On assure que le monde, en abrégeant les distances, en transmettant la pensée dans les airs, s’unira toujours davantage, que la fraternité régnera. Hélas! ne croyez pas à cette union des hommes. Concevant la liberté comme l’accroissement des besoins et leur prompte satisfaction, ils altèrent leur nature, car ils font naître en eux une foule de désirs insensés, d’habitudes et d’imaginations absurdes. Ils ne vivent que pour s’envier mutuellement, pour la sensualité et l’ostentation. Donner des dîners, voyager, posséder des équipages, des grades, des valets, passe pour une nécessité à laquelle on sacrifie jusqu’à sa vie, son honneur et l’amour de l’humanité, on se tuera même, faute de pouvoir la satisfaire. Il en est de même chez ceux qui ne sont pas riches; quant aux pauvres, l’inassouvissement des besoins et l’envie sont pour le moment noyés dans l’ivresse. Mais bientôt, au lieu de vin, ils s’enivreront de sang, c’est le but vers lequel on les mène. Dites-moi si un tel homme est libre. Un «champion de l’idée» me racontait un jour qu’étant en prison on le priva de tabac et que cette privation lui fut si pénible qu’il faillit trahir son «idée» pour en obtenir. Or, cet individu prétendait «lutter pour l’humanité». De quoi peut-il être capable? Tout au plus d’un effort momentané, qu’il ne soutiendra pas longtemps. Rien d’étonnant à ce que les hommes aient rencontré la servitude au lieu de la liberté, et qu’au lieu de servir la fraternité et l’union ils soient tombés dans la désunion et la solitude, comme me le disait jadis mon hôte mystérieux et mon maître. Aussi l’idée du dévouement à l’humanité, de la fraternité, de la solidarité disparaît-elle graduellement dans le monde; en réalité, on l’accueille même avec dérision, car comment se défaire de ses habitudes, où ira ce prisonnier des besoins innombrables que lui-même a inventés? Dans la solitude, il se soucie fort peu de la collectivité. En fin de compte, les biens matériels se sont accrus et la joie a diminué.

Bien différente est la vie du religieux. On se moque de l’obéissance, du jeûne, de la prière; cependant c’est la seule voie qui conduise à la vraie liberté; je retranche les besoins superflus, je dompte et je flagelle par l’obéissance ma volonté égoïste et hautaine, je parviens ainsi, avec l’aide de Dieu, à la liberté de l’esprit et avec elle à la gaieté spirituelle! Lequel d’entre eux est plus capable d’exalter une grande idée, de se mettre à son service, le riche isolé ou le religieux affranchi de la tyrannie des habitudes? On fait au religieux un grief de son isolement: «En te retirant dans un monastère pour faire ton salut, tu désertes la cause fraternelle de l’humanité.» Mais voyons qui sert le plus la fraternité. Car l’isolement est de leur côté, non du nôtre, mais ils ne le remarquent pas. C’est de notre milieu que sortirent jadis les hommes d’action du peuple, pourquoi n’en serait-il pas ainsi de nos jours? Ces jeûneurs et ces taciturnes doux et humbles se lèveront pour servir une noble cause. C’est le peuple qui sauvera la Russie. Le monastère russe fut toujours avec le peuple. Si le peuple est isolé, nous le sommes aussi. Il partage notre foi, et un homme politique incroyant ne fera jamais rien en Russie, fût-il sincère et doué de génie. Souvenez-vous-en. Le peuple terrassera l’athée et la Russie sera unifiée dans l’orthodoxie. Préservez le peuple et veillez sur son cœur. Instruisez-le dans la paix. Voilà notre mission de religieux, car ce peuple porte Dieu en lui.»

f) Des maîtres et des serviteurs peuvent-ils devenir mutuellement des frères en esprit?

«Il faut avouer que le peuple aussi est en proie au péché. La corruption augmente visiblement tous les jours. L’isolement envahit le peuple; les accapareurs et les sangsues font leur apparition. Déjà le marchand est toujours plus avide d’honneurs, il aspire à montrer son instruction, sans en avoir aucune; à cet effet, il dédaigne les anciens usages, rougit même de la foi de ses pères; il va chez les princes, tout en n’étant qu’un moujik dépravé. Le peuple est démoralisé par l’ivrognerie et ne peut s’en guérir. Que de cruautés dans la famille, envers la femme et même les enfants, causées par elle! J’ai vu dans les usines des enfants de neuf ans, débiles, atrophiés, voûtés et déjà corrompus. Un local étouffant, le bruit des machines, le travail incessant, les obscénités, l’eau-de-vie, est-ce là ce qui convient à l’âme d’un jeune enfant? Il lui faut le soleil, les jeux de son âge, de bons exemples et un minimum de sympathie. Il faut que cela cesse; religieux, mes frères, les souffrances des enfants doivent prendre fin, levez-vous et prêchez. Mais Dieu sauvera la Russie, car si le bas peuple est perverti et croupit dans le péché, il sait que Dieu a le péché en horreur et qu’il est coupable devant Lui. De sorte que notre peuple n’a pas cessé de croire à la vérité; il reconnaît Dieu et verse des larmes d’attendrissement. Il n’en va pas de même chez les grands. Adeptes de la science, ils veulent s’organiser équitablement par leur seule raison, sans le Christ; déjà ils ont proclamé qu’il n’y a pas de crime ni de péché. Ils ont raison à leur point de vue, car sans Dieu, où est le crime? En Europe, le peuple se soulève déjà contre les riches; partout ses chefs l’incitent au meurtre et lui enseignent que sa colère est juste. Mais «maudite est leur colère, car elle est cruelle». Quant à la Russie, le Seigneur la sauvera comme il l’a sauvée maintes fois. C’est du peuple que viendra le salut, de sa foi, de son humilité. Mes Pères, préservez la foi du peuple, je ne rêve pas: toute ma vie j’ai été frappé de la noble dignité de notre grand peuple, je l’ai vue, je puis l’attester. Il n’est pas servile, après un esclavage de deux siècles. Il est libre d’allure et de manières, mais sans vouloir offenser personne. Il n’est ni vindicatif ni envieux. «Tu es distingué, riche, intelligent, tu as du talent – soit, que Dieu te bénisse. Je te respecte, mais sache que moi aussi je suis un homme. Le fait que je te respecte sans t’envier te révèle ma dignité humaine.» En vérité, s’ils ne le disent pas (car ils ne savent pas encore le dire), ils agissent ainsi, je l’ai vu, je l’ai éprouvé moi-même, et, le croirez-vous? plus l’homme russe est pauvre et humble, plus on remarque en lui cette noble vérité, car les riches parmi eux, les accapareurs et les sangsues sont déjà pervertis pour la plupart, et notre négligence, notre indifférence y sont pour beaucoup. Mais Dieu sauvera les siens, car la Russie est grande par son humilité. Je songe à notre avenir, il me semble le voir apparaître, car il arrivera que le riche le plus dépravé finira par rougir de sa richesse vis-à-vis du pauvre, et le pauvre, voyant son humilité, comprendra et répondra joyeusement, amicalement, à sa noble confusion. Soyez sûrs de ce dénouement; on y tend! Il n’y a d’égalité que dans la dignité spirituelle, et cela n’est compris que chez nous. Qu’il y ait des frères, la fraternité régnera, et sans la fraternité, on ne pourra jamais partager les biens. Nous gardons l’image du Christ et elle resplendira aux yeux du monde entier comme un diamant précieux… Ainsi soit-il!