Aliocha se taisait. Il n’osait bouger, ne répondait pas aux paroles entendues, mais il n’éprouvait pas ce que pouvait imaginer Rakitine, qui l’observait d’un air égrillard. Son grand chagrin absorbait les sensations possibles, et s’il avait pu en ce moment s’analyser, il aurait compris qu’il était cuirassé contre les tentations. Néanmoins, malgré l’inconscience de son état et la tristesse qui l’accablait, il s’étonna d’éprouver une sensation étrange: cette femme «terrible» ne lui inspirait plus l’effroi inséparable dans son cœur de l’idée de la femme. Au contraire, installée sur ses genoux et l’enlaçant, elle éveillait en lui un sentiment inattendu, une curiosité candide sans la moindre frayeur. Voilà ce qui le surprenait malgré lui.
«Assez causé pour ne rien dire! s’écria Rakitine. Fais plutôt servir du champagne, tu sais que j’ai ta parole.
– C’est vrai, Aliocha, je lui ai promis du champagne s’il t’amenait. Fénia, apporte la bouteille que Mitia a laissée, dépêche-toi. Bien que je sois avare, je donnerai une bouteille, pas pour toi, Rakitine, tu n’es qu’un pauvre sire, mais pour lui. Je n’ai pas le cœur à ça; mais n’importe, je veux boire avec vous.
– Quelle est donc cette «nouvelle»? peut-on le savoir, est-ce un secret? insista Rakitine, sans prendre garde en apparence aux brocards qu’on lui lançait.
– Un secret dont tu es au courant, dit Grouchegnka d’un air préoccupé: mon officier arrive.
– Je l’ai entendu dire, mais est-il si proche?
– Il est maintenant à Mokroïé, d’où il enverra un exprès; je viens de recevoir une lettre. J’attends.
– Tiens! Pourquoi à Mokroïé?
– Ce serait trop long à raconter; en voilà assez.
– Mais alors, et Mitia, le sait-il?
– Il n’en sait pas le premier mot. Sinon, il me tuerait. D’ailleurs, je n’ai plus peur de lui, maintenant. Tais-toi, Rakitka, que je n’entende plus parler de lui; il m’a fait trop de mal. J’aime mieux songer à Aliocha, le regarder… Souris donc, mon chéri, déride-toi tu me feras plaisir… Mais il a souri! Vois comme il me regarde d’un air caressant. Sais-tu, Aliocha, je croyais que tu m’en voulais à cause de la scène d’hier, chez cette demoiselle. J’ai été rosse… Pourtant, c’était réussi, en bien et en mal, dit Grouchegnka pensivement, avec un sourire mauvais, Mitia m’a dit qu’elle criait: «Il faut la fouetter!» Je l’ai gravement offensée. Elle m’a attirée, elle a voulu me séduire avec son chocolat… Non, ça s’est bien passé comme ça.» Elle sourit de nouveau.» Seulement, je crains que tu ne sois fâché…
– En vérité, Aliocha, elle te craint, toi, le petit poussin, intervint Rakitine avec une réelle surprise.
– C’est pour toi, Rakitine, qu’il est un petit poussin, car tu n’as pas de conscience. Moi, je l’aime. Le crois-tu, Aliocha, je t’aime de toute mon âme.
– Ah! l’effrontée! Elle te fait une déclaration, Aliocha.
– Eh bien quoi, je l’aime.
– Et l’officier? Et l’heureuse nouvelle de Mokroïé?
– Ce n’est pas la même chose.
– Voilà la logique des femmes!
– Ne me fâche pas, Rakitine. Je te dis que ce n’est pas la même chose. J’aime Aliocha autrement. À vrai dire, Aliocha, j’ai eu de mauvais desseins à ton égard. Je suis vile, je suis violente; mais à certains moments je te regardais comme ma conscience. Je me disais: «Comme il doit me mépriser, maintenant!» J’y pensais avant-hier en me sauvant de chez cette demoiselle. Depuis longtemps je t’ai remarqué, Aliocha; Mitia le sait, il me comprend. Le croiras-tu, parfois je suis saisie de honte en te regardant. Comment suis-je venue à penser à toi, et depuis quand? je l’ignore.»
Fénia entra, posa sur la table un plateau avec une bouteille débouchée et trois verres pleins.
«Voilà le champagne! s’écria Rakitine. Tu es excitée, Agraféna Alexandrovna. Après avoir bu, tu te mettras à danser. Quelle maladresse! ajouta-t-iclass="underline" il est déjà versé et tiède, et il n’y a pas de bouchon.»
Il n’en vida pas moins son verre d’un trait et le remplit à nouveau.
«On a rarement l’occasion, déclara-t-il en s’essuyant les lèvres; allons, Aliocha, prends ton verre, et sois brave. Mais, à quoi boirons-nous? Prends le tien, Groucha, et buvons aux portes du paradis.
– Qu’entends-tu par là?»
Elle prit un verre, Aliocha but une gorgée du sien et le reposa.
«Non, j’aime mieux m’abstenir, dit-il avec un doux sourire.
– Ah! tu te vantais! cria Rakitine.
– Moi aussi, alors, fit Grouchegnka. Achève la bouteille, Rakitka. Si Aliocha boit, je boirai.
– Voilà les effusions qui commencent! goguenarda Rakitine. Et elle est assise sur ses genoux! Lui a du chagrin, j’en conviens, mais toi, qu’as-tu? Il est en révolte contre son Dieu, il allait manger du saucisson!
– Comment cela?
– Son starets est mort aujourd’hui, le vieux Zosime, le saint.
– Ah! il est mort. Je n’en savais rien, dit-elle en se signant. Seigneur, et moi qui suis sur ses genoux!»
Elle se leva vivement et s’assit sur le canapé. Aliocha la considéra avec surprise et son visage s’éclaira.
«Rakitine, proféra-t-il d’un ton ferme, ne m’irrite pas en disant que je me suis révolté contre mon Dieu. Je n’ai pas d’animosité contre toi; sois donc meilleur, toi aussi. J’ai fait une perte inestimable, et tu ne peux me juger en ce moment. Regarde-la, elle; tu as vu sa mansuétude à mon égard? J’étais venu ici trouver une âme méchante, poussé par mes mauvais sentiments: j’ai rencontré une véritable sœur, une âme aimante, un trésor… Agraféna Alexandrovna, c’est de toi que je parle. Tu as régénéré mon âme.»
Aliocha oppressé se tut, les lèvres tremblantes.
«On dirait qu’elle t’a sauvé! railla Rakitine. Mais sais-tu qu’elle voulait te manger?
– Assez, Rakitine! Taisez-vous tous les deux. Toi, Aliocha, parce que tes paroles me font honte: tu me crois bonne, je suis mauvaise. Toi, Rakitka, parce que tu mens. Je m’étais proposé de le manger, mais c’est du passé, cela. Que je ne t’entende plus parler ainsi, Rakitka!»
Grouchegnka s’était exprimée avec une vive émotion.
«Ils sont enragés! murmura Rakitine en les considérant avec surprise, on se croirait dans une maison de santé. Tout à l’heure ils vont pleurer, pour sûr!
– Oui, je pleurerai, oui, je pleurerai! affirma Grouchegnka; il m’a appelée sa sœur, je ne l’oublierai jamais! Si mauvaise que je sois, Rakitka, j’ai pourtant donné un oignon.
– Quel oignon? Diable, ils sont toqués pour de bon!»
Leur exaltation étonnait Rakitine, qui aurait dû comprendre que tout concourait à les bouleverser d’une façon exceptionnelle. Mais Rakitine, subtil quand il s’agissait de lui, démêlait mal les sentiments et les sensations de ses proches, autant par égoïsme que par inexpérience juvénile.
«Vois-tu, Aliocha, reprit Grouchegnka avec un rire nerveux, je me suis vantée à Rakitine d’avoir donné un oignon. Je vais t’expliquer la chose en toute humilité. Ce n’est qu’une légende: Matrone, la cuisinière, me la racontait quand j’étais enfant: «Il y avait une mégère qui mourut sans laisser derrière elle une seule vertu. Les diables s’en saisirent et la jetèrent dans le lac de feu. Son ange gardien se creusait la tête pour lui découvrir une vertu et en parler à Dieu. Il se rappela et dit au Seigneur: «Elle a arraché un oignon au potager pour le donner à une mendiante.» Dieu lui répondit: «Prends cet oignon, tends-le à cette femme dans le lac, qu’elle s’y cramponne. Si tu parviens à la retirer, elle ira en paradis: si l’oignon se rompt, elle restera où elle est.» L’ange courut à la femme, lui tendit l’oignon.» Prends, dit-il, tiens bon.» Il se mit à la tirer avec précaution, elle était déjà dehors. Les autres pécheurs, voyant qu’on la retirait du lac, s’agrippèrent à elle, voulant profiter de l’aubaine. Mais la femme, qui était fort méchante, leur donnait des coups de pied: «C’est moi qu’on tire et non pas vous; c’est mon oignon, non le vôtre.» À ces mots, l’oignon se rompit. La femme retomba dans le lac où elle brûle encore. L’ange partit en pleurant. «Voilà cette légende, Aliocha; ne me crois pas bonne, c’est tout le contraire; tes éloges me feraient honte. Je désirais tellement ta venue, que j’ai promis vingt-cinq roubles à Rakitka s’il t’amenait. Un instant.»