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– Après, peut-être, avoua Maximov en souriant.

– Bien, bien.»

Mitia avait la tête en feu. Il sortit sur la galerie qui entourait une partie du bâtiment. L’air frais lui fit du bien. Seul dans l’obscurité, il se prit la tête à deux mains. Ses idées éparses se groupèrent soudain, et tout s’éclaira d’une terrible lumière… «Si je dois me tuer, c’est maintenant ou jamais», songea-t-il.

Prendre un pistolet et en finir dans ce coin sombre! Il demeura près d’une minute indécis. En venant à Mokroïé, il avait sur la conscience la honte, le vol commis, le sang versé; néanmoins, il se sentait plus à l’aise: tout était fini, Grouchegnka, cédée à un autre, n’existait plus pour lui. Sa décision avait été facile à prendre, elle paraissait du moins inévitable, car pourquoi eût-il vécu désormais? Mais la situation n’était plus la même. Ce fantôme terrible, cet homme fatal, l’amant d’autrefois, avait disparu sans laisser de traces. L’apparition redoutable devenait un fantoche grotesque qu’on enfermait à clef. Grouchegnka avait honte et il devinait à ses yeux qui elle aimait. Il suffisait maintenant de vivre, et c’était impossible, ô malédiction!» Seigneur, priait-il mentalement, ressuscite celui qui gît près de la palissade! Éloigne de moi cet amer calice! Car tu as fait des miracles pour des pécheurs comme moi!… Et si le vieillard vit encore? Oh alors, je laverai la honte qui pèse sur moi, je restituerai l’argent dérobé, je le prendrai sous terre… L’infamie n’aura laissé de traces que dans mon cœur pour toujours. Mais non, ce sont des rêves impossibles! Ô malédiction!»

Un rayon d’espoir lui apparaissait pourtant dans les ténèbres. Il courut dans la chambre vers elle, vers sa reine pour l’éternité.» Une heure, une minute de son amour ne valent-elles pas le reste de la vie, fût-ce dans les tortures de la honte? La voir, l’entendre, ne penser à rien, oublier tout, au moins pour cette nuit, pour une heure, pour un instant!» En rentrant, il rencontra le patron, qui lui parut morne et soucieux.

«Eh bien, Tryphon, tu me cherchais?»

Le patron parut gêné.

«Mais non, pourquoi vous chercherais-je? Où étiez-vous?

– Que signifie cet air maussade? Serais-tu fâché? Attends, tu vas pouvoir te coucher… Quelle heure est-il?

– Il doit être trois heures passées.

– Nous finissons, nous finissons.

– Mais ça ne fait rien. Amusez-vous tant que vous voudrez…»

«Qu’est-ce qu’il lui prend?» songea Mitia, en courant dans la salle de danse.

Grouchegnka n’y était plus. Dans la chambre bleue, Kalganov sommeillait sur le canapé. Mitia regarda derrière les rideaux. Assise sur une malle, la tête penchée sur le lit, elle pleurait à chaudes larmes en s’efforçant d’étouffer ses sanglots. Elle fit signe à Mitia d’approcher et lui prit la main.

«Mitia, Mitia, je l’aimais! Je n’ai pas cessé de l’aimer durant cinq ans. Était-ce lui ou ma rancune? C’était lui, oh, c’était lui! J’ai menti en disant le contraire!… Mitia, j’avais dix-sept ans alors, il était si tendre, si gai, il me chantait des chansons… Ou bien était-ce moi, sotte gamine, qui le voyais ainsi?… Maintenant, ce n’est plus du tout le même. Sa figure a changé, je ne le reconnaissais pas. En venant ici, je songeais tout le temps: «Comment vais-je l’aborder, que lui dirai-je, quels regards échangerons-nous?…» Mon âme défaillait… et ce fut comme si je recevais un baquet d’eau sale. On aurait dit un maître d’école qui fait des embarras, si bien que je demeurai stupide. Je crus d’abord que la présence de son long camarade le gênait. Je songeais en les regardant: «Pourquoi ne trouvé-je rien à lui dire?» Sais-tu, c’est sa femme qui l’a gâté, celle pour laquelle il m’a lâchée… Elle l’a changé du tout au tout. Mitia, quelle honte! Oh! que j’ai honte, Mitia, honte pour toute ma vie! Maudites soient ces cinq années!»

Elle fondit de nouveau en larmes, sans lâcher la main de Mitia.

«Mitia, mon chéri, ne t’en va pas, je veux te dire un mot, murmura-t-elle en relevant la tête. Écoute, dis-moi qui j’aime. J’aime quelqu’un ici, qui est-ce?» Un sourire brilla sur son visage gonflé de pleurs.» À son entrée, mon cœur a défailli. Sotte, voici celui que tu aimes», me dit mon cœur. Tu parus et tout s’illumina.» De qui a-t-il peur?» pensai-je. Car tu avais peur, tu ne pouvais pas parler.» Ce n’est pas d’eux qu’il a peur, est-ce qu’un homme peut l’effrayer? C’est de moi, de moi seule.» Car Fénia t’a raconté, nigaud, ce que j’avais crié à Aliocha par la fenêtre: «J’ai aimé Mitia durant une heure et je pars aimer… un autre.» Mitia, comment ai-je pu penser que j’en aimerais un autre après toi? Me pardonnes-tu, Mitia? M’aimes-tu? M’aimes-tu?»

Elle se leva, lui mit ses mains aux épaules. Muet de bonheur, il contemplait ses yeux, son sourire; tout à coup il la prit dans ses bras.

«Tu me pardonnes de t’avoir fait souffrir? C’est par méchanceté que je vous torturais tous. C’est par méchanceté que j’ai affolé le vieux… Te rappelles-tu le verre que tu as cassé chez moi? Je m’en suis souvenue, j’en ai fait autant aujourd’hui en buvant à «mon cœur vil». Mitia, pourquoi ne m’embrasses-tu pas? Après un baiser, tu me regardes, tu m’écoutes… À quoi bon? Embrasse-moi plus fort, comme ça. Il ne faut pas aimer à moitié! Je serai maintenant ton esclave, ton esclave pour la vie! Il est doux d’être esclave! Embrasse-moi! Fais-moi souffrir, fais de moi ce qu’il te plaira… Oh! il faut me faire souffrir… Arrête, attends, après, pas comme ça.» Et elle le repoussa tout à coup.» Va-t’en, Mitia, je vais boire, je veux m’enivrer, je danserai ivre, je le veux, je le veux.»

Elle se dégagea et sortit. Mitia la suivit en chancelant.» Quoi qu’il arrive, n’importe, je donnerais le monde entier pour cet instant», pensait-il. Grouchegnka but d’un trait un verre de champagne qui l’étourdit. Elle s’assit dans un fauteuil en souriant de bonheur. Ses joues se colorèrent et sa vue se troubla. Son regard passionné fascinait: Kalganov lui-même en subit le charme et s’approcha d’elle.

«As-tu senti quand je t’ai embrassé tout à l’heure, pendant que tu dormais? murmura-t-elle. Je suis ivre maintenant, et toi? Pourquoi ne bois-tu pas, Mitia? J’ai bu, moi…

– Je suis déjà ivre… de toi, et je veux l’être de vin.»

Il but encore un verre et, à sa grande surprise, ce dernier verre le grisa tout à coup, lui qui avait supporté la boisson jusqu’alors. À partir de ce moment, tout tourna autour de lui, comme dans le délire. Il marchait, riait, parlait à tout le monde, ne se connaissait plus. Seul un sentiment ardent se manifestait en lui par moments: il croyait avoir «de la braise dans l’âme», ainsi qu’il se le rappela par la suite. Il s’approchait d’elle, la contemplait, l’écoutait… Elle devint fort loquace, appelant chacun, attirant quelque fille du chœur, qu’elle renvoyait après l’avoir embrassée, ou parfois avec un signe de croix. Elle était prête à pleurer. Le «petit vieux», comme elle appelait Maximov, la divertissait fort. À chaque instant, il venait lui baiser la main, et il finit par danser de nouveau en s’accompagnant d’une vieille chanson au refrain entraînant:

«Le cochon, khriou, khriou, khriou,

La génisse, meuh, meuh, meuh,

Le canard, coin, coin, coin,

L’oie, ga, ga, ga,

La poulette courait dans la chambre,

Tiouriou-riou s’en allait chantant.»

«Donne-lui quelque chose, Mitia, il est pauvre. Ah! les pauvres, les offensés!… Sais-tu quoi, Mitia? Je veux entrer au couvent. Sérieusement, j’y entrerai. Je me rappellerai toute ma vie ce que m’a dit Aliocha aujourd’hui. Dansons maintenant. Demain au couvent, aujourd’hui au bal. Je veux faire des folies, bonnes gens, Dieu me le pardonnera. Si j’étais Dieu, je pardonnerais à tout le monde: «Mes chers pécheurs, je fais grâce à tous.» J’irais implorer mon pardon: «Pardonnez à une sotte, bonne gens.» Je suis une bête féroce, voilà ce que je suis. Mais je veux prier. J’ai donné un petit oignon. Une misérable telle que moi veut prier! Mitia, ne les empêche pas de danser. Tout le monde est bon, sais-tu, tout le monde. La vie est belle. Si méchant qu’on soit, il fait bon vivre… Nous sommes bons et mauvais tout à la fois… Dites-moi, je vous prie, pourquoi suis-je si bonne? Car je suis très bonne…»