«De simples relations d’amitié, et c’est en ami que je l’ai reçu tout ce mois.»
En réponse à d’autres questions, elle déclara franchement qu’elle n’aimait pas alors Mitia, bien qu’il lui plût «par moments»; elle l’avait séduit par méchanceté ainsi que le bonhomme; la jalousie de Mitia vis-à-vis de Fiodor Pavlovitch et de tous les hommes la divertissait. Jamais elle n’avait songé à aller chez Fiodor Pavlovitch, dont elle se jouait.» Durant tout ce mois, je ne m’intéressais guère à eux; j’en attendais un autre, coupable envers moi… Seulement j’estime que vous n’avez pas à m’interroger là-dessus et que je n’ai pas à vous répondre; ma vie privée ne vous concerne pas.»
Nicolas Parthénovitch laissa immédiatement de côté les points «romanesques» et aborda la question capitale des trois mille roubles. Grouchegnka répondit que c’était bien la somme dépensée à Mokroïé un mois auparavant, d’après les dires de Dmitri, car elle-même n’avait pas compté les billets.
«Vous a-t-il dit cela en particulier ou devant des tiers, ou bien l’avez-vous seulement entendu le dire à d’autres?» demanda aussitôt le procureur.
Grouchegnka répondit affirmativement à ces trois questions.
«L’avez-vous entendu le dire en particulier une fois ou plusieurs?»
Elle répondit que c’était plusieurs fois.
Hippolyte Kirillovitch demeura fort satisfait de cette déposition. On établit ensuite que Grouchegnka savait que l’argent venait de Catherine Ivanovna.
«N’avez-vous pas entendu dire que Dmitri Fiodorovitch avait dissipé alors moins de trois mille roubles et gardé la moitié pour lui?
– Non, jamais.»
Au contraire, depuis un mois Mitia lui avait déclaré à plusieurs reprises être sans argent.» Il s’attendait toujours à en recevoir de son père», conclut Grouchegnka.
«N’a-t-il pas dit devant vous… incidemment ou dans un moment d’irritation, demanda tout à coup Nicolas Parthénovitch, qu’il avait l’intention d’attenter à la vie de son père?
– Oui, je l’ai entendu, dit Grouchegnka.
– Une fois ou plusieurs?
– Plusieurs fois, toujours dans des accès de colère.
– Et vous croyiez qu’il mettrait ce projet à exécution?
– Non, jamais! répondit-elle avec fermeté; je comptais sur la noblesse de ses sentiments.
– Messieurs, un instant, s’écria Mitia, permettez-moi de dire, en votre présence, un mot seulement à Agraféna Alexandrovna.
– Faites, consentit Nicolas Parthénovitch.
– Agraféna Alexandrovna, dit Mitia en se levant, je le jure devant Dieu: je suis innocent de la mort de mon père!»
Mitia se rassit. Grouchegnka se leva, se signa pieusement devant l’icône.
«Dieu soit loué!» dit-elle avec effusion, et elle ajouta, en s’adressant à Nicolas Parthénovitch: «Croyez ce qu’il dit! Je le connais, il est capable de dire je ne sais quoi par plaisanterie ou par entêtement, mais il ne parle jamais contre sa conscience. Il dit toute la vérité, soyez-en sûr!
– Merci, Agraféna Alexandrovna, tu me donnes du courage», dit Mitia d’une voix tremblante.
Au sujet de l’argent d’hier, elle déclara ne pas connaître la somme, mais avoir entendu Dmitri répéter fréquemment qu’il avait apporté trois mille roubles. Quant à sa provenance, il lui a dit à elle seule l’avoir «volé» à Catherine Ivanovna, à quoi elle répondit que ce n’était pas un vol et qu’il fallait rendre l’argent dès le lendemain. Le procureur insistant pour savoir ce que Dmitri entendait par argent volé, celui d’hier ou celui d’il y a un mois, Grouchegnka déclara qu’il avait parlé de l’argent d’alors et qu’elle le comprenait ainsi.
L’interrogatoire terminé, Nicolas Parthénovitch dit avec empressement à Grouchegnka qu’elle était libre de retourner en ville et que, s’il pouvait lui être utile en quelque chose, par exemple en lui procurant des chevaux ou en la faisant accompagner, il ferait…
«Merci, dit Grouchegnka en le saluant. Je partirai avec le vieux propriétaire. Mais, si vous le permettez, j’attendrai ici votre décision au sujet de Dmitri Fiodorovitch.»
Elle sortit. Mitia était calme et avait l’air réconforté, mais cela ne dura qu’un instant. Une étrange lassitude l’envahissait de plus en plus. Ses yeux se fermaient malgré lui. L’interrogatoire des témoins était enfin terminé. On procéda à la rédaction définitive du procès-verbal. Mitia se leva et alla s’étendre dans un coin, sur une grande malle recouverte d’un tapis. Il s’endormit aussitôt et eut un rêve étrange, sans rapport avec les circonstances.
…Il voyage dans la steppe, dans une région où il avait passé jadis, étant au service. Un paysan le conduit en télègue à travers la plaine boueuse. Il fait froid, on est aux premiers jours de novembre, la neige tombe à gros flocons qui fondent aussitôt. Le voiturier fouette vigoureusement ses chevaux, il a une longue barbe rousse, c’est un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un méchant caftan gris. Ils approchent d’un village dont on aperçoit les izbas noires, très noires, la moitié ont brûlé, seules des poutres carbonisées se dressent encore. Sur la route, à l’entrée du village, une foule de femmes sont alignées, toutes maigres et décharnées, le visage basané. En voici une, au bord, osseuse, de haute taille, paraissant quarante ans, peut-être n’en a-t-elle que vingt, sa figure est longue et défaite, elle tient dans ses bras un petit enfant qui pleure, pleure toujours, il tend ses petits bras nus, ses petits poings bleus de froid. «Pourquoi pleure-t-il? demanda Mitia en passant au galop – C’est le petiot, répond le voiturier, le petiot qui pleure.» Et Mitia est frappé qu’il ait dit, à la façon des paysans, le «petiot» et non pas le petit. Cela lui plaît, cela lui semble plus compatissant.
«Mais pourquoi pleure-t-il? s’obstine à demander Mitia. Pourquoi ses petits bras sont-ils nus, pourquoi ne le couvre-t-on pas?
– Il est transi, le petiot, ses vêtements sont gelés, ils ne réchauffent pas.
– Comment cela? insiste Mitia, stupide.
– Mais ils sont pauvres, leurs izbas sont brûlées, ils manquent de pain.
– Non, non, poursuit Mitia qui paraît toujours ne pas comprendre, dis-moi pourquoi ces malheureuses se tiennent-elles ici, pourquoi cette détresse, ce pauvre petiot, pourquoi la steppe est-elle nue, pourquoi ces gens ne s’embrassent-ils pas en chantant des chansons joyeuses, pourquoi sont-ils si noirs, pourquoi ne donne-t-on pas à manger au petiot?»
Il sent bien que ses questions sont absurdes, mais qu’il ne peut s’empêcher de les poser et qu’il a raison; il sent aussi qu’un attendrissement le gagne, qu’il va pleurer; il voudrait consoler le petiot et sa mère aux seins taris, sécher les larmes de tout le monde, et cela tout de suite, sans tenir compte de rien, avec toute la fougue d’un Karamazov.
«Je suis avec toi, je ne te quitterai plus», lui dit tendrement Grouchegnka. Son cœur s’embrase et vibre à une lumière lointaine, il veut vivre, suivre le chemin qui mène à cette lumière nouvelle, cette lumière qui l’appelle…