Les bonnes femmes éclatèrent de rire. Kolia était déjà loin et cheminait d’un air vainqueur. Smourov, à ses côtés, se retournait parfois vers le groupe criard. Lui aussi s’amusait beaucoup, tout en appréhendant d’être mêlé à une histoire avec Kolia.
«De quel Sabanéiev lui parlais-tu? demanda-t-il à Kolia, en se doutant de la réponse.
– Qu’est-ce que j’en sais? Maintenant, ils vont se chamailler jusqu’au soir. J’aime à mystifier les imbéciles dans toutes les classes de la société… Tiens, voilà encore un nigaud. Note ceci; on dit: «Il n’est pire sot qu’un sot français», mais une physionomie russe se trahit également. Regarde-moi ce bonhomme-là: n’est-ce pas écrit sur son front qu’il est un imbécile?
– Laisse-le tranquille, Kolia, passons notre chemin.
– Jamais de la vie, je suis parti, maintenant. Hé! bonjour, mon gars!»
Un robuste individu, qui marchait lentement et semblait pris de boisson, la figure ronde et naïve, la barbe grisonnante, leva la tête et dévisagea l’écolier.
«Bonjour, si tu ne plaisantes pas, répondit-il sans se presser.
– Et si je plaisante? dit Kolia en riant.
– Alors, plaisante, si le cœur t’en dit. On peut toujours plaisanter, ça ne fait de mal à personne.
– Excuse-moi, j’ai plaisanté.
– Eh bien, que Dieu te pardonne!
– Et toi, me pardonnes-tu?
– De grand cœur. Passe ton chemin.
– Tu m’as l’air d’un gars pas bête.
– Moins bête que toi, répondit l’autre avec le même sérieux.
– J’en doute, fit Kolia un peu déconcerté.
– C’est pourtant vrai.
– Après tout, ça se peut bien.
– Je sais ce que je dis.
– Adieu, mon gars.
– Adieu.
– Il y a des croquants de différentes sortes, déclara Kolia après une pause. Pouvais-je savoir que je tomberais sur un sujet intelligent?»
Midi sonna à l’horloge de l’église. Les écoliers pressèrent le pas et ne parlèrent presque plus durant le trajet, encore assez long. À vingt pas de la maison, Kolia s’arrêta, dit à Smourov d’aller le premier et d’appeler Karamazov.
«Il faut, au préalable, se renseigner, lui dit-il.
– À quoi bon le faire venir? objecta Smourov. Entre tout droit, on sera ravi de te voir. Pourquoi lier connaissance dans la rue, par ce froid?
– Je sais pourquoi je le fais venir ici au froid», répliqua Kolia d’un ton despotique qu’il aimait prendre avec ces «mioches».
Smourov courut aussitôt exécuter les ordres de Krassotkine.
IV. Scarabée.
Kolia, l’air important, s’adossa à la barrière, attendant l’arrivée d’Aliocha. Il avait beaucoup entendu parler de lui par ses camarades, mais toujours témoigné une indifférence méprisante à ce qu’ils lui rapportaient à son sujet. Néanmoins dans son for intérieur il désirait beaucoup faire sa connaissance; il y avait, dans tout ce qu’on racontait d’Aliocha, tant de traits qui attiraient la sympathie! Aussi le moment était-il grave; il s’agissait de sauvegarder sa dignité, de faire preuve d’indépendance: «Sinon, il me prendra pour un gamin comme ceux-ci. Que sont-ils pour lui? Je le lui demanderai quand nous aurons fait connaissance. C’est dommage que je sois de si petite taille. Touzikov est plus jeune que moi et il a la moitié de la tête en plus. Je ne suis pas beau, je sais que ma figure est laide, mais intelligente. Il ne faut pas non plus trop m’épancher; en me jetant tout de suite dans ses bras il croirait… Fi, quelle honte, s’il allait croire…»
Ainsi s’agitait Kolia tout en s’efforçant de prendre un air dégagé. Sa petite taille le tourmentait plus encore que sa «laideur». À la maison, dès l’année précédente, il avait marqué sa taille au crayon sur le mur, et tous les deux mois, le cœur battant, il se mesurait pour voir s’il avait grandi. Hélas! il grandissait fort lentement, ce qui le mettait parfois au désespoir. Quant à son visage, il n’était nullement «laid», mais au contraire assez gentil, pâle, semé de taches de rousseur. Les yeux gris et vifs regardaient hardiment et brillaient souvent d’émotion. Il avait les pommettes un peu larges; de petites lèvres plutôt minces, mais très rouges; le nez nettement retroussé, «tout à fait camus, tout à fait camus!» murmurait en se regardant au miroir Kolia, qui se retirait toujours avec indignation.» Et je ne dois même pas avoir l’air intelligent», songeait-il parfois, doutant même de cela. Il ne faudrait d’ailleurs pas croire que le souci de sa figure et de sa taille l’absorbât tout entier. Au contraire, si vexantes que fussent les stations devant le miroir, il les oubliait bientôt et pour longtemps, «en se consacrant tout entier aux idées et à la vie réelle», ainsi que lui-même définissait son activité.
Aliocha parut bientôt et s’avança rapidement vers Kolia; celui-ci remarqua de loin qu’il avait l’air radieux.» Est-il vraiment si content de me voir?» songeait Kolia avec satisfaction. Notons, en passant, qu’Aliocha avait beaucoup changé depuis que nous l’avons quitté; il avait abandonné le froc et portait maintenant une redingote de bonne coupe, un feutre gris, les cheveux courts. Il avait gagné au change et paraissait un beau jeune homme. Son charmant visage respirait toujours la gaieté, mais une gaieté douce et tranquille. Kolia fut surpris de le voir sans pardessus; il avait dû se dépêcher. Il tendit la main à l’écolier.
«Vous voilà enfin, dit-il; nous vous attendions avec impatience.
– Mon retard avait des causes que vous apprendrez. En tout cas, je suis heureux de faire votre connaissance. J’en attendais l’occasion, on m’a beaucoup parlé de vous, murmura Kolia, un peu gêné.
– Nous aurions fait de toute façon connaissance; moi aussi j’ai beaucoup entendu parler de vous, mais ici vous venez trop tard.
– Dites-moi, comment cela va-t-il, ici?
– Ilioucha va très mal, il ne s’en tirera pas.
– Est-ce possible? Convenez que la médecine est une infamie, Karamazov, dit Kolia avec chaleur.
– Ilioucha s’est souvenu de vous bien des fois, même dans son délire. On voit que vous lui étiez très cher auparavant… jusqu’à l’incident du canif. Il doit y avoir une autre cause… Ce chien est à vous?
– Oui, c’est Carillon.
– Ah, ce n’est pas Scarabée? dit Aliocha en regardant tristement Kolia dans les yeux. L’autre a vraiment disparu?
– Je sais que vous voudriez tous avoir Scarabée, on m’a tout raconté, répliqua Kolia, avec un sourire énigmatique. Écoutez, Karamazov, je vais tout vous dire, c’est d’ailleurs pour vous expliquer la situation que je vous ai fait venir avant d’entrer, commença-t-il avec animation. Au printemps, Ilioucha est entré en préparatoire. Vous savez ce que sont les élèves de cette classe: des moutards, de la marmaille. Ils se mirent aussitôt à le taquiner. Je suis deux classes plus haut et, bien entendu, je les observe de loin. Je vois un petit garçon chétif, qui ne se soumet pas, se bat même avec eux; il est fier, ses yeux brillent. J’aime ces caractères-là. Les autres redoublent. Le pire, c’est qu’il avait alors un méchant costume, un pantalon qui remontait, des souliers percés. Raison de plus pour l’humilier. Cela me déplut, je pris aussitôt sa défense et je leur donnai une leçon, car je les bats et ils m’adorent, vous savez cela, Karamazov? dit Kolia avec une fierté expansive. En général, j’aime les marmots. J’ai maintenant, à la maison, deux gosses sur les bras, ce sont eux qui m’ont retenu aujourd’hui. On cessa de battre Ilioucha et je le pris sous ma protection. C’est un garçon fier, je vous assure, mais il finit par m’être servilement dévoué, exécuta mes moindres ordres, m’obéit comme à Dieu, s’efforça de m’imiter. Aux récréations, il venait me trouver et nous nous promenions ensemble, le dimanche également. Au collège, on se moque de voir un grand se lier ainsi avec un petit, mais c’est un préjugé. Telle est ma fantaisie, et basta, n’est-ce pas? Ainsi, vous, Karamazov, qui vous êtes lié avec tous ces gosses, vous voulez, n’est-ce pas, influer sur la jeune génération, la former, vous rendre utile? Et, je l’avoue, ce trait de votre caractère, que je connaissais par ouï-dire, m’a fort intéressé, plus qu’aucun autre. Mais venons au fait: je remarque que ce garçon devient sensible, sentimental à l’excès; or, sachez que depuis ma naissance je suis l’ennemi décidé des «tendresses de veau». De plus, il se contredit: tantôt il se montre servilement dévoué, tantôt ses yeux étincellent, il ne veut pas tomber d’accord avec moi, il discute, il se fâche. J’exposais parfois certaines idées; ce n’est pas qu’il y fût opposé, mais je voyais qu’il se révoltait contre moi personnellement, parce que je répondais à ses tendresses par de la froideur. Afin de le dresser, je me montrai d’autant plus froid qu’il devenait plus tendre; je le faisais exprès, telle était ma conviction. Je me proposais de former son caractère, de l’égaliser, de faire de lui un homme… enfin, vous m’entendez à demi-mot. Tout-à-coup, je le vois plusieurs jours de suite troublé, affligé, non à cause des tendresses, mais pour quelque chose d’autre, de plus fort, de supérieur. «Quelle est cette tragédie?», pensai-je. En le pressant de questions, j’appris la chose: il avait lié connaissance avec Smerdiakov, le domestique de feu votre père (qui vivait encore à cette époque). Celui-ci lui enseigna une plaisanterie stupide, c’est-à-dire cruelle et lâche; il s’agissait de prendre de la mie de pain, d’y enfoncer une épingle et de la jeter à un mâtin, un de ces chiens affamés qui avalent d’un seul coup, pour regarder ce qui en résulterait. Ils préparèrent donc une boulette et la jetèrent à ce Scarabée, un chien aux longs poils qu’on ne nourrissait pas et qui aboyait au vent toute le journée. (Aimez-vous ce stupide aboiement, Karamazov? Moi, je ne puis le souffrir.) La bête se jeta dessus, l’avala, gémit, puis se mit à tourner et à courir; «elle courait en hurlant et disparut», me décrivit Ilioucha. Il avouait en pleurant, m’étreignait, secoué de sanglots: «Le chien courait et gémissait.» Il ne faisait que répéter cela, tant cette scène l’avait frappé. Il avait des remords. Je pris la chose au sérieux. Je voulais surtout lui apprendre à vivre pour sa conduite ultérieure, de sorte que j’usai de ruse, je l’avoue, et feignis une indignation que je n’éprouvais peut-être nullement.» Tu as commis une action lâche, lui dis-je, tu es un misérable, je ne divulguerai pas la chose, bien sûr, mais pour le moment je cesse toute relation avec toi. Je vais réfléchir et te faire savoir par Smourov (celui qui m’a accompagné aujourd’hui et qui m’est dévoué) ma décision définitive.» Il en fut consterné. Je sentis que j’avais été un peu loin, mais que faire? c’était alors mon idée. Le lendemain, je lui fis dire par Smourov que je ne lui «parlais» plus, c’est l’expression en usage lorsque deux camarades rompent les relations. Mon intention secrète était de lui tenir rigueur quelques jours, puis, à la vue de son repentir, de lui tendre la main. J’y étais fermement décidé. Mais, le croirez-vous, après avoir entendu Smourov, voilà ses yeux qui étincellent et il s’écrie: «Dis à Krassotkine de ma part que maintenant je vais jeter à tous les chiens des boulettes avec des épingles, à tous, à tous!» «Ah! pensai-je, il devient capricieux, il faut le corriger!» Et je me mis à lui témoigner un parfait mépris, à me détourner ou à sourire ironiquement à chaque rencontre. Et voilà que survint cet incident avec son père, vous vous souvenez, le torchon de tille? Vous comprenez qu’ainsi il était déjà prêt à s’exaspérer. Voyant que je l’abandonnais, ses camarades le taquinèrent de plus belle: «Torchon de tille, torchon de tille!» C’est alors que commencèrent entre eux des batailles que je regrette énormément, car je crois qu’une fois il fut roué de coups. Il lui arriva de se jeter sur les autres en sortant de classe, je me tenais à dix pas et je le regardais. Je ne me souviens pas d’avoir ri alors, au contraire, il me faisait grande pitié, j’étais sur le point de m’élancer pour le défendre. Il rencontra mon regard, j’ignore ce qu’il s’imagina, mais il saisit un canif, se jeta sur moi et me le planta dans la cuisse droite. Je ne bougeai pas, je suis brave à l’occasion, Karamazov, je me bornai à le regarder avec mépris, comme pour lui dire: «Ne veux-tu pas recommencer, en souvenir de notre amitié? je suis à ta disposition.» Mais il ne me frappa plus, il ne put y tenir, prit peur, jeta le canif, s’enfuit en pleurant. Bien entendu, je ne le dénonçai pas, j’ordonnai à tous de se taire, afin que la chose ne parvînt pas à l’oreille des maîtres; je n’en parlai à ma mère qu’une fois la blessure cicatrisée, ce n’était qu’une éraflure. J’appris ensuite que le même jour il s’était battu à coups de pierres et qu’il vous avait mordu le doigt, vous comprenez dans quel état il se trouvait. Lorsqu’il tomba malade, j’eus tort de ne pas aller lui pardonner, c’est-à-dire de me réconcilier avec lui, je le regrette maintenant. Mais c’est alors qu’il me vint une idée. Eh bien, voilà toute l’histoire… Seulement, je crois que j’ai eu tort…