– Pourtant, tu lui as damé le pion au sujet de la fondation de Troie!» fit remarquer Smourov, tout fier de Krassotkine. L’histoire de l’oie lui avait beaucoup plu.
«Cela se peut-il? intervint servilement le capitaine. Il s’agit de la fondation de Troie? Nous en avons déjà entendu parler. Ilioucha me l’avait raconté…
– Il sait tout, papa, c’est le plus instruit d’entre nous! dit Ilioucha. Il se donne des airs comme ça, mais il est toujours le premier.»
Ilioucha contemplait Kolia avec un bonheur infini.
«C’est une bagatelle, je considère cette question comme futile», répliqua Kolia avec une modestie fière.
Il avait réussi à prendre le ton voulu, bien qu’il fût un peu troublé; il sentait qu’il avait raconté l’histoire de l’oie avec trop de chaleur; et comme Aliocha s’était tu durant tout le récit, son amour-propre inquiet se demandait peu à peu: «Se tairait-il parce qu’il me méprise, pensant que je recherche ses éloges? S’il se permet de croire cela, je…»
«Cette question est pour moi des plus futiles, trancha-t-il fièrement.
– Moi je sais qui a fondé Troie», fit tout à coup Kartachov, un gentil garçon de onze ans, qui se tenait près de la porte, l’air timide et silencieux.
Kolia le regarda avec surprise. En effet, la fondation de Troie était devenue dans toutes les classes un secret qu’on ne pouvait pénétrer qu’en lisant Smaragdov, et seul Kolia l’avait en sa possession. Un jour, le jeune Kartachov profita de ce que Kolia s’était détourné pour ouvrir furtivement un volume de cet auteur, qui se trouvait parmi ses livres, et il tomba droit sur le passage où il est question des fondateurs de Troie. Il y avait déjà longtemps de cela, mais il se gênait de révéler publiquement que lui aussi connaissait le secret, craignant d’être confondu par Kolia. Maintenant, il n’avait pu s’empêcher de parler, comme il le désirait depuis longtemps.
«Eh bien, qui est-ce?» demanda Kolia en se tournant arrogamment de son côté.
Il vit à son air que Kartachov le savait vraiment, et se tint prêt à toutes les conséquences. Il y eut un froid.
«Troie a été fondé par Teucros, Dardanos, Ilios et Tros», récita le jeune garçon en rougissant comme une pivoine, au point qu’il faisait peine à voir.
Ses camarades le fixèrent une minute, puis leurs regards se reportèrent sur Kolia. Celui-ci continuait à toiser l’audacieux avec un sang-froid méprisant.
«Eh bien, comment s’y sont-ils pris? daigna-t-il enfin proférer, et que signifie en général la fondation d’une ville ou d’un État? Seraient-ils venus poser les briques, par hasard?»
On rit. De rose, le téméraire devint pourpre. Il se tut, prêt à pleurer. Kolia le tint ainsi une bonne minute.
«Pour interpréter des événements historiques tels que la fondation d’une nationalité, il faut d’abord comprendre ce que cela signifie, déclara-t-il d’un ton doctoral. D’ailleurs, je n’attribue pas d’importance à tous ces contes de bonne femme; en général, je n’estime guère l’histoire universelle, ajouta-t-il négligemment.
– L’histoire universelle? demanda le capitaine effaré.
– Oui. C’est l’étude des sottises de l’humanité, et rien de plus. Je n’estime que les mathématiques et les sciences naturelles», dit d’un ton prétentieux Kolia en regardant Aliocha à la dérobée; il ne redoutait que son opinion.
Mais Aliocha restait grave et silencieux. S’il avait parlé alors, les choses en fussent restées là, mais il se taisait et «son silence pouvait être dédaigneux», ce qui irrita tout à fait Kolia.
«Voici qu’on nous impose de nouveau l’étude des langues mortes, c’est de la folie pure… Vous ne paraissez toujours pas d’accord avec moi, Karamazov?
– Non, fit Aliocha qui retint un sourire.
– Si vous voulez mon opinion, les langues mortes c’est une mesure de police, voilà leur unique raison d’être.» – Et peu à peu Kolia recommença à haleter – «Si on les a inscrites au programme, c’est qu’elles sont ennuyeuses et qu’elles abêtissent. Que faire pour aggraver la torpeur et la sottise régnantes? On a imaginé les langues mortes. Voilà mon opinion, et j’espère ne jamais en changer.» – Il rougit légèrement.
«C’est vrai, approuva d’un ton convaincu Smourov, qui avait écouté avec attention.
– Il est le premier en latin, fit remarquer un des écoliers.
– Oui, papa, il a beau parler comme ça, c’est le premier de la classe en latin», confirma Ilioucha.
Bien que l’éloge lui fût fort agréable, Kolia crut nécessaire de se défendre.
«Eh bien, quoi? Je pioche le latin parce qu’il le faut, parce que j’ai promis à ma mère d’achever mes études, et, à mon avis, quand on a entrepris quelque chose, on doit le faire comme il faut, mais dans mon for intérieur je méprise profondément les études classiques et toute cette bassesse… Vous n’êtes pas d’accord, Karamazov?
– Que vient faire ici la bassesse? demanda Aliocha en souriant.
– Permettez, comme tous les classiques ont été traduits dans toutes les langues, ce n’est pas pour les étudier qu’on a besoin du latin; c’est une mesure de police destinée à émousser les facultés. N’est-ce pas de la bassesse?
– Mais qui vous a enseigné tout cela? s’exclama Aliocha, enfin surpris.
– D’abord, je suis capable de le comprendre moi-même, sans qu’on me l’enseigne; ensuite, sachez que ce que je viens de vous expliquer au sujet des traductions des classiques, le professeur Kolbasnikov lui-même l’a dit devant toute la troisième…
– Voici le docteur!» dit Ninotchka qui avait tout le temps gardé le silence.
En effet, une voiture qui appartenait à Mme Khokhlakov venait de s’arrêter à la porte. Le capitaine, qui avait attendu le médecin toute la matinée, se précipita à sa rencontre.» Maman» se prépara, prit un air digne. Aliocha s’approcha du lit, arrangea l’oreiller du petit malade. De son fauteuil, Ninotchka l’observait avec inquiétude. Les écoliers prirent rapidement congé; quelques-uns promirent de revenir le soir. Kolia appela Carillon, qui sauta à bas du lit.