– Je… je lui demanderai, murmura Aliocha. Pour trois mille roubles, peut-être qu’il…
– Nenni! Il ne faut rien demander maintenant! Je me suis ravisé. C’est une lubie qui m’a pris hier. Je ne lui donnerai rien, pas une obole, j’ai besoin de mon argent, répéta le vieux avec un geste expressif. De toute façon, je l’écraserai comme un cafard. Ne lui dis rien, il compterait encore là-dessus. Mais tu n’as rien à faire chez moi, va-t’en. Et sa fiancée, Catherine Ivanovna, qu’il m’a toujours cachée si soigneusement, l’épousera-t-elle, oui ou non? Tu es allé la voir hier, je crois?
– Elle ne veut l’abandonner à aucun prix.
– Voilà les individus qu’aiment ces tendres demoiselles! Des noceurs, des gredins! Elles ne valent rien, ces pâles créatures! Si j’avais sa jeunesse et ma figure d’alors (car à vingt-huit ans, j’étais mieux que lui), je remporterais même succès. Canaille, va!… Mais il n’aura pas Grouchegnka, il ne l’aura pas… Je le broierai…»
Il redevint hargneux à ces dernières paroles.
«Va-t’en aussi, tu n’as rien à faire chez moi aujourd’hui», dit-il sèchement.
Aliocha s’approcha pour lui dire adieu et le baisa à l’épaule.
«Pourquoi? demanda le vieux surpris. Crois-tu donc que nous nous voyons pour la dernière fois?
– Pas du tout, c’est par hasard…
– Moi aussi… je dis cela comme ça… fit le vieillard en le regardant. Écoute, écoute, cria-t-il derrière lui, reviens bientôt, il y aura une soupe de poisson fameuse, pas comme aujourd’hui. Viens demain, entends-tu?»
Aussitôt qu’Aliocha fut sorti, il retourna au buffet et absorba un demi-verre de cognac.
«En voilà assez!» marmotta-t-il en soufflant.
Il referma le buffet, remit la clef dans sa poche, puis, à bout de forces, alla s’étendre sur son lit où il s’endormit aussitôt.
III. La rencontre avec les écoliers
«Quel bonheur que mon père ne m’ait pas questionné au sujet de Grouchegnka, se disait Aliocha en se dirigeant vers la maison de Mme Khokhlakov; il aurait fallu lui raconter ma rencontre d’hier.» Il pensait avec chagrin que, durant la nuit, les adversaires avaient repris des forces, que leurs cœurs étaient de nouveau endurcis. «Mon père est irrité et méchant, il demeure ancré dans son idée. Dmitri s’est lui aussi affermi et doit avoir un plan… Il faut absolument que je le rencontre aujourd’hui…»
Mais les réflexions d’Aliocha furent interrompues par un incident qui, malgré son peu d’importance, ne laissa pas de le frapper. Comme il approchait de la rue Saint-Michel, parallèle à la Grand-Rue dont elle n’est séparée que par un ruisseau (notre ville en est sillonnée), il aperçut en bas, devant la passerelle, un petit groupe d’écoliers, enfants de neuf à douze ans au plus. Ils retournaient chez eux après la classe, avec leurs sacs en bandoulière; d’autres le portaient fixé au dos par des courroies; les uns n’avaient qu’une veste, d’autres des pardessus; quelques-uns portaient des bottes plissées, de ces bottes dans lesquelles aiment à parader les enfants gâtés par des parents à leur aise. Le groupe discutait avec animation et semblait tenir conseil. Aliocha s’intéressait toujours aux enfants qu’il rencontrait, c’était le cas à Moscou, et bien qu’il préférât les bébés dans les trois ans, les écoliers de dix à onze ans lui plaisaient beaucoup. Aussi, malgré ses préoccupations, voulut-il les aborder, entrer en conversation avec eux. En s’approchant, il considérait leurs visages vermeils et remarqua que tous les garçons tenaient une ou deux pierres à la main. Au-delà du ruisseau, à environ trente pas, se tenait, adossé à une palissade, un écolier avec son sac sur la hanche, paraissant dix ans au plus, pâle, l’air maladif, avec des yeux noirs qui étincelaient. Il scrutait du regard les six écoliers, ses camarades, avec lesquels il semblait fâché. Aliocha s’avança et s’adressant à un garçon frisé, blond, vermeil, en veston noir, il fit observer, en le regardant:
«Quand j’avais votre âge, on portait le sac du côté gauche, afin de l’atteindre de la main droite; mais le vôtre est du côté droit, ce ne doit pas être commode.»
Sans aucune préméditation, Aliocha avait commencé par cette remarque pratique; un adulte ne peut procéder autrement s’il veut gagner la confiance d’un enfant et surtout d’un groupe d’enfants. Il fallait débuter sérieusement, pratiquement, pour se mettre sur un pied d’égalité. D’instinct, Aliocha s’en rendit compte.
«Il est gaucher», répondit aussitôt un autre garçon de onze ans, à l’air résolu.
Les cinq autres fixaient Aliocha.
«Il lance les pierres de la main gauche», fit remarquer un troisième.
Au même instant, une pierre fut jetée sur le groupe, effleurant le gaucher, mais elle alla se perdre, quoique envoyée avec adresse et vigueur. Elle avait été lancée par le garçon posté au-delà du ruisseau.
«Hardi, cogne dessus, Smourov! crièrent-ils tous. Le gaucher ne se fit pas prier et rendit aussitôt la pareille; il n’eut pas de succès et sa pierre frappa le sol. L’adversaire riposta par un caillou qui atteignit assez rudement Aliocha à l’épaule. On voyait à trente pas que ce gamin avait les poches de son pardessus gonflées de pierres.
– C’est vous qu’il visait, car vous êtes un Karamazov, s’écrièrent les garçons en éclatant de rire. Allons, tous à la fois sur lui, feu!»
Six pierres volèrent ensemble. Atteint à la tête, le gamin tomba, mais pour se relever aussitôt, et riposta avec acharnement. Des deux côtés ce fut un bombardement ininterrompu; beaucoup, dans le groupe, avaient aussi leurs poches pleines de projectiles.
«Y pensez-vous? N’avez-vous pas honte, mes amis? Six contre un! Vous allez le tuer!» s’écria Aliocha.
Il courut en avant s’exposer aux projectiles pour protéger ainsi le gamin au-delà du ruisseau. Trois ou quatre s’arrêtèrent pour une minute.
«C’est lui qui a commencé! cria d’une voix irritée un garçon en blouse rouge. C’est un vaurien; tantôt il a blessé en classe Krassotkine avec son canif, le sang a coulé, Krassotkine n’a pas voulu rapporter; mais lui, il faut le battre…
– Pourquoi donc? Vous devez le taquiner vous-mêmes?
– Il vous a encore envoyé une pierre dans le dos, il vous connaît, s’écrièrent les enfants. C’est vous qu’il vise, maintenant. Allons, tous encore sur lui; ne le manque pas, Smourov!…»
Le bombardement recommença, cette fois impitoyable. Le gamin isolé reçut une pierre à la poitrine; il poussa un cri, se mit à pleurer, et s’enfuit par la montée vers la rue Saint-Michel. Dans le groupe on s’écria: «Ha! il a eu peur, il s’est sauvé, le torchon de tille!»
«Vous ne savez pas encore, Karamazov, comme il est vil; ce serait peu de le tuer, répéta le garçon aux yeux ardents, qui paraissait être le plus âgé.
– C’est un rapporteur?» demanda Aliocha.
Les garçons échangèrent des regards d’un air moqueur.
«Vous allez par la rue Saint-Michel? continua le même. Alors, rattrapez-le… Voyez, il s’est arrêté de nouveau, il attend et vous regarde.