Выбрать главу

À sept heures du soir, Ivan monta dans le train de Moscou.» Arrière tout le passé! C’est fini pour toujours. Que je n’en entende plus parler! Vers un nouveau monde, vers de nouvelles terres, sans regarder en arrière!» Mais soudain son âme s’assombrit et une tristesse telle qu’il n’en avait jamais ressenti lui étreignit le cœur. Il médita toute la nuit. Le matin seulement, en arrivant à Moscou, il se ressaisit.

«Je suis un misérable!» se dit-il.

Après le départ de son fils, Fiodor Pavlovitch se sentit le cœur léger. Pendant deux heures, il fut presque heureux, le cognac aidant, lorsque survint un incident fâcheux qui le consterna: Smerdiakov, en se rendant à la cave, dégringola de la première marche de l’escalier. Marthe Ignatièvna, qui se trouvait dans la cour, ne vit pas la chute, mais entendit son cri, le cri bizarre de l’épileptique en proie à une crise, elle le connaissait bien. Avait-il eu une attaque en descendant les marches qui l’avait fait rouler jusqu’en bas sans connaissance, ou bien était-ce la chute et la commotion qui l’avaient provoquée, on n’en savait rien. Toujours est-il qu’on le trouva au fond de la cave, se tordant dans d’horribles convulsions, l’écume aux lèvres. D’abord on crut qu’il s’était contusionné, fracturé un membre, mais «le Seigneur l’avait préservé», suivant l’expression de Marthe Ignatièvna. Il était indemne; pourtant ce fut toute une affaire de le remonter. On y parvint avec l’aide des voisins. Fiodor Pavlovitch, qui assistait à l’opération, donna un coup de main. Il était bouleversé. Le malade demeurait sans connaissance: la crise, qui avait cessé, recommença; on en conclut que les choses se passeraient comme l’année précédente, lorsqu’il était tombé du grenier. On lui avait alors mis de la glace sur le crâne; il en restait dans la cave que Marthe Ignatièvna utilisa. Vers le soir, Fiodor Pavlovitch envoya chercher le docteur Herzenstube, qui arriva aussitôt. Après avoir examiné attentivement le malade (c’était le médecin le plus méticuleux du gouvernement, un petit vieux respectable), il conclut que c’était une crise extraordinaire, «pouvant amener des complications»; que, pour le moment, il ne comprenait pas bien, mais que, le lendemain matin, si les remèdes prescrits n’avaient pas agi, il tenterait un autre traitement. On coucha le malade dans le pavillon, dans une petite chambre attenante à celle de Grigori. Ensuite, Fiodor Pavlovitch n’eut que des désagréments. Le potage préparé par Marthe Ignatièvna était de «l’eau de vaisselle» à côté de l’ordinaire; la poule, desséchée, immangeable. Aux amers reproches, d’ailleurs justifiés, de son maître, la bonne femme répliqua que c’était une vieille poule et qu’elle-même n’était pas cuisinière de profession. Dans la soirée, autre tracas. Fiodor Pavlovitch apprit que Grigori, souffrant depuis l’avant-veille, s’était alité, en proie au lumbago. Il se hâta de prendre le thé et s’enferma, extrêmement agité. C’était ce soir qu’il attendait, presque à coup sûr, la visite de Grouchegnka; du moins Smerdiakov lui avait assuré le matin même qu’» elle avait promis de venir». Le cœur de l’incorrigible vieillard battait violemment; il allait et venait dans les chambres vides en prêtant l’oreille. Il fallait être aux aguets: peut-être Dmitri l’épiait-il aux alentours, et dès qu’elle frapperait à la fenêtre (Smerdiakov affirmait qu’elle connaissait le signal), il faudrait lui ouvrir aussitôt, ne pas la retenir dans le vestibule, de peur qu’elle ne s’effrayât et ne prît la fuite. Fiodor Pavlovitch était tracassé, mais jamais plus douce espérance n’avait bercé son cœur: il était presque sûr que cette fois-ci elle viendrait.

Livre VI: Un religieux russe

I. Le «starets» Zosime et ses hôtes

Lorsque Aliocha entra, anxieux, dans la cellule du starets, sa surprise fut grande. Il craignait de le trouver moribond, peut-être sans connaissance, et l’aperçut assis dans un fauteuil, affaibli, mais l’air gai, dispos, entouré de visiteurs avec lesquels il s’entretenait paisiblement. Le vieillard s’était levé un quart d’heure au plus avant l’arrivée d’Aliocha; les visiteurs rassemblés dans la cellule attendaient son réveil, sur la ferme assurance du Père Païsius que «le maître se lèverait certainement pour s’entretenir encore une fois avec ceux qu’il aimait, comme il l’avait promis le matin». Le Père Païsius croyait fermement à cette promesse, comme à tout ce que disait le moine, au point que s’il l’avait vu sans connaissance et même sans souffle, il aurait douté de la mort et se fût attendu à ce qu’il revînt à lui pour tenir parole. Le matin même, le starets Zosime lui avait dit, en allant se reposer: «Je ne mourrai pas sans m’entretenir encore une fois avec vous, mes bien-aimés; je verrai vos chers visages, je m’épancherai pour la dernière fois.» Ceux qui s’étaient rassemblés pour cet ultime entretien étaient les meilleurs amis du starets depuis de longues années. On en comptait quatre: les Pères Joseph, Païsius et Michel, ce dernier supérieur de l’ascétère, homme d’un certain âge, bien moins savant que les autres, de condition modeste, mais d’esprit ferme, à la fois solide et candide, l’air rude, mais au cœur tendre, bien qu’il dissimulât pudiquement cette tendresse. Le quatrième était un vieux moine simple, fils de pauvres paysans, le frère Anthyme, fort peu instruit, taciturne et doux, le plus humble entre les humbles, paraissant toujours sous l’impression d’une grande frayeur qui l’aurait accablé. Cet homme craintif était fort aimé du starets Zosime qui eut toute sa vie beaucoup d’estime pour lui, bien qu’ils n’échangeassent que de rares paroles. Pourtant ils avaient parcouru ensemble la sainte Russie durant des années. Cela remontait à quarante ans, aux débuts de l’apostolat du starets; peu après son entrée dans un monastère pauvre et obscur de la province de Kostroma, il avait accompagné le frère Anthyme dans ses quêtes au profit dudit monastère. Les hôtes se tenaient dans la chambre à coucher du starets, fort exiguë, comme on l’a déjà dit, de sorte qu’il y avait juste place pour eux quatre assis autour de son fauteuil, le novice Porphyre restant debout. Il faisait déjà sombre, la chambre était éclairée par les veilleuses et les cierges allumés devant les icônes. À la vue d’Aliocha, s’arrêtant embarrassé sur le seuil, le starets eut un sourire joyeux et lui tendit la main:

«Bonjour, mon doux ami, te voilà. Je savais que tu viendrais.»

Aliocha s’approcha, s’inclina jusqu’à terre et se prit à pleurer. Il éprouvait un serrement de cœur, son âme frémissait, des sanglots l’oppressaient.

«Attends encore pour me pleurer, dit le starets en le bénissant; tu vois, je cause, tranquillement assis; peut-être vivrai-je encore vingt ans, comme me l’a souhaité hier cette brave femme de Vychegorié, avec sa fillette Elisabeth. Seigneur, souviens-toi d’elles! (et il se signa). Porphyre, as-tu porté son offrande là où je t’ai dit?»

Il s’agissait des soixante kopeks donnés avec joie par cette femme, pour les remettre «à une plus pauvre qu’elle». De telles offrandes sont une pénitence qu’on s’impose volontairement; elles doivent provenir du travail personnel de leur auteur. Le starets avait envoyé Porphyre chez une pauvre veuve, réduite à la mendicité avec ses enfants, après un incendie. Le novice répondit aussitôt qu’il avait fait le nécessaire et remis ce don, suivant l’ordre reçu, «de la part d’une bienfaitrice inconnue».

«Lève-toi, mon bien cher, poursuivit le starets, que je te regarde. As-tu fait visite à ta famille, as-tu vu ton frère?»