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Car le soleil australien n'est pas un soleil comme les autres. Il vous brûle avant de vous réchauffer, chalumeau vengeur même par temps frais. Et son parcours aussi n'est pas commun : levé d'un bond, calcinant tout sur son passage à toute allure, il fonce se coucher à l'heure pile en dix minutes, sans crépuscule ni quelconque protocole, puis la nuit tombe comme une pierre. En renouvelant les boissons fraîches, les garçons d'étage incitaient Gloire à la prudence, lui conseillaient de se protéger, réglaient l'ouverture de son parasol. On sortait peu. Tout allait bien.

Pourtant, moins d'une semaine après leur arrivée, il parut que Béliard commençait de s'impatienter. Son humeur semblait avoir viré. Il répondait à peine quand Gloire lui adressait la parole, donnait moins souvent son avis sur le temps. Puis un après-midi, lorsqu'il ouvrit la bouche, ce fut pour arguer de ce qu'il en avait un peu marre de ce putain de soleil et proposer qu'on aille faire un petit tour dehors, qu'on laisse un peu tomber cette putain de terrasse. D'accord, dit Gloire. Mais, dehors, la question du soleil se posait tout autant. Béliard toujours invisible aux yeux des mortels, Gloire et lui n'avaient pas fait cent mètres vers le port de plaisance qu'ils s'effondraient dans le premier fauteuil et sous le premier parasol venus, dépendances d'un office de milkshakes. Gloire au bout d'un moment s'y était assoupie. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, Béliard n'était plus là : il semblait qu'il eût profité de l'air libre et du sommeil de la jeune femme pour s'éclipser. Comme s'il avait besoin de ça, s'étonna-t-elle en rentrant à l'hôtel. C'est donc toute seule qu'elle y passerait les jours suivants.

12

- A tes souhaits, dit Personnettaz.

- Je suis en train d'attraper froid, moi, fit observer Boccara tout en se pressant les ailes du nez.

- On perd un temps fou, remarqua Personnettaz. C'est contrariant.

- Mais nom de Dieu, cria Boccara, qu'est-ce que ça résiste. Ça m'a l'air complètement coincé.

- Il nous faudrait du dégrippant, dit Personnettaz, ou peut-être un peu d'huile. Ou de l'antigel, peut-être. On n'aurait rien de ce genre, dans le coffre ?

Pour toute réponse Boccara grimaça d'un cran supplémentaire, haussant une épaule déjà presque démise par l'effort. Autant qu'il pouvait, Boccara pesait sur la manivelle mais les écrous semblaient soudés aux pas de vis, rivés aux tiges filetées. La fine pluie froide se mêlait à sa sueur tiède, cocktail thermique et sapide qui brouillait son regard, coulait sur ses yeux vers ses lèvres : tout conspirait contre son projet de changer cette roue arrière droite.

Manivelle en main, Boccara se tenait agenouillé devant son pneu crevé, dont la jante laissait déborder de flasques sections de flancs. Sur ses paumes obscurcies de cambouis dès qu'il s'était saisi du cric naissaient aussi maintenant quelques ampoules. De tout son poids le jeune homme forçait sur son outil, se redressant parfois pour tâcher de décoincer le système à grands coups de pied, vainement : se détachant alors de l'écrou, la manivelle bondissait bruyamment dans le décor où Boccara partait la récupérer en jurant, éparpillant les accessoires gisant à ses côtés.

Personnettaz et lui se trouvaient au bord d'une grande route rapide à six voies - deux fois trois séparées par une médiane ensemencée de plantes comateuses et bordée de garde-fous tuméfiés, - coupés du monde par un grillage entre les mailles duquel voletaient des lambeaux de matière plastique, d'étoffe et de papier souillés, froissés, agglutinés au pied des poteaux. Au-delà de cette frontière, le monde ne se décidait pas entre l'état de friche et celui de chantier. Pas d'être humain en vue à pied.

Plus tôt qu'à l'accoutumée, sous une lumière de fer, les usagers de la voie rapide avaient branché leurs phares dont les faisceaux obscurcissaient encore l'état du jour. Miaulements des véhicules et chuchotis de leurs pneumatiques sur le revêtement dérapant, rafales intermittentes et froid dans le dos. C'était mardi, midi moins dix.

Debout derrière Boccara, maintenant un léger parapluie à système, Personnettaz s'efforçait d'abriter le jeune homme et lui-même - tâche compromise par le diamètre insuffisant du parapluie, secoué par la bourrasque et parfois retroussé, ne protégeant le plus souvent qu'une petite zone aléatoire entre eux, qui se trempaient. Tu veux que j'essaie ? proposait de temps en temps Personnettaz. Laissez tomber, répondait Boccara.

A moins qu'une âme sensible leur eût porté main forte, leurs efforts conjugués durent aboutir puisque deux heures plus tard ils roulaient à nouveau, pleins phares à fond sur la voie de gauche. Les doigts de Boccara laissaient un peu partout des traces noirâtres dans l'habitacle, peu perceptibles sur les sièges et le volant mais bien distinctes sur son col de chemise, son front, ses joues, ses paupières et son nez plus clairs.

Retour de mission sans avoir rien trouvé que la maison désertée de Gloire, les deux hommes se taisaient : Boccara boudait, Personnettaz ne sera jamais très bavard. On mit la radio pour les informations, qui en étaient à la météo. Le responsable de cette rubrique s'en tenait à quantifier le temps pourri visible derrière les vitres. Paraissant s'exposer en première ligne aux intempéries mêmes qu'il dénonçait, sa voix fébrile et prise garantissait le bien-fondé de ses propos.

Perclus de fatigue, Boccara frissonnait aussi dans son costume froissé. Sale goût dans la bouche comme s'il émergeait, poisseux, fripé, d'une longue nuit blanche en plein milieu de journée. D'abord abattu par l'étroitesse du monde, il voulut reprendre courage trente kilomètres avant Paris. Bien que Personnettaz l'effarouchât, mais peut-être pour exorciser sa gêne, il baissa le volume de la radio puis :

- Et les filles, alors, dit-il avec un sourire sans joie, vous avez souvent l'occasion, dans le travail ?

Mais il se garda d'insister. L'autre, immobile et muet comme la plupart du temps, regardait fixement devant lui d'un air contrarié, ou soucieux, ou souffrant, difficile à dire : de très mauvaise humeur ou simplement désespéré. On sentait ses pensées négatives sans trop pouvoir en supposer la teneur. N'osant développer sa question plus avant, Boccara crut pouvoir essayer de le distraire toujours sur ce même thème. Pour draguer, par exemple, lui-même, Boccara, comment s'y prenait-il ?

- Simple, se répondit-il, simple. Je m'assieds tout seul à une terrasse, je commande un demi et je fais la gueule. Et ça ne rate pas. Dans la demi-heure il y en a toujours une qui arrive et qui s'installe. Et allez.

Sans émettre aucun commentaire, Personnettaz lui avait jeté un rapide coup d'œil, bref regard composite au sein duquel l'envie, le scepticisme et la réprobation se regardaient eux-mêmes en chiens de faïence. Puis il avait rétabli le volume de l'autoradio : Chostakovitch : Boccara ne s'était point appesanti. On avait écouté Chostakovitch, ce n'est pas si mal, Chostakovitch, il y a des quatuors très très bien. Puis une fois dans Paris, du côté de l'Opéra, Personnettaz fit stopper la voiture devant une cabine téléphonique. Attends-moi là, dit-il en ouvrant la portière, je vais prévenir le client. Vers quatorze heures et quelques le ciel s'était calmé, les commerces rouvraient, le coin s'avérait profus en vendeuses revenant de leur déjeuner basses calories, leur litre et demi de Contrex sous le bras : Boccara modifia l'inclinaison de son siège pour les regarder, plus confortablement, regagner leur poste de travail.