Mais Salvador, qui vient de se faire livrer un club sandwich avec une bière dans son bureau, n'avait pas la tête à répondre quand le téléphone sonna. Sous ses yeux, le dossier des grandes blondes était ouvert sur le point délicat des blondes artificielles. Bon, fit-il rapidement, oui, alors c'est raté ? Je ne sais pas, moi, voyez avec Jouve. Il raccrocha très vite pour éviter de perdre le fil, tâcher d'approfondir le point, pensant à voix haute. Notant sous sa dictée de l'autre côté du bureau, Donatienne projetait en même temps sur un écran mural des photos de Stéphane Audran, d'Angie Dickinson et de Monica Vitti pour stimuler la réflexion de Salvador. Qui dut observer une pause, déconcentré par le coup de fil. Puis : - Toute blonde un jour ou l'autre, reprit-il, encourt le soupçon d'être fausse. Toutes s'exposent à ce doute, toutes prennent le risque qu'on les suspecte d'être artificielles. Or la fausse blonde est quelquefois plus pertinente, plus représentative qu'une vraie, qu'est-ce que tu en penses ?
Mais Donatienne, ce jour, n'avait pas le cœur à penser, ni même à parler sur son rythme habituel.
- Il faut voir, dit-elle, tu peux développer ?
- Je crois, dit Salvador. J'y reviendrai. Poursuivons. La fausse blonde est donc une catégorie spécifique, un style à part. Ce que n'est pas la fausse brune. La fausse brune est d'ailleurs improbable, on ne lui voit pas de raison d'être. Elle ne crée pas l'événement comme peut faire une fausse blonde, qui a choisi sa couleur dans ce seul objectif. Donc la teinture ne scandalise qu'à sens unique, tu me suis ?
- Si tu veux, bâilla Donatienne. Continue.
J'en ai vu passer une, annonça Boccara quand Personnettaz rentra dans l'auto, vous auriez vu ses dents quand elle souriait, comme ça brillait. Alors des dents d'un blanc, je vous jure, une vraie salle de bains. Allez, roule, dit Personnettaz. Excusez-moi, dit Boccara. Ensuite ils avaient pris, via Saint-Lazare, vers le quartier Europe où la lumière, souvent, rappelle celle de l'Europe de l'Est, où dans les rues plus dégagées qu'ailleurs, par des perspectives plus obtuses, un fond d'air frais demeure toujours même par temps chaud, où les bruits sonnent comme s'ils venaient d'un peu plus loin. Quelques-unes de ces rues, les plus introverties, conservent toute l'année un petit air de vacances ou de pénurie : par exemple, devant le bureau de Jouve, il y avait plein de place pour se garer.
Symétriquement à ce bureau, un autre bureau plus vaste abritait le siège d'une association de femmes toutes plus belles les unes que les autres. Quand Personnettaz et Boccara entrèrent dans le hall, il paraissait qu'une assemblée générale s'y tînt, Boccara passa le nez par la porte entrouverte. Allez, avance, dit Personnettaz. Excusez-moi, dit Boccara. Jouve les attendait pour le debriefing. Ils l'informèrent de leur échec. Ça ne m'étonne pas, dit-il, elle a sûrement filé. Enfin, tant pis. On va essayer autre chose. Il faudrait visiter un local, je vais vous expliquer, mais il faudrait que ce soit assez discret si vous voyez ce que je. Oui, fit Personnettaz, je vois ce que vous. Un peu plus tard, munis de l'adresse de Lagrange, l'assemblée générale de femmes splendides battait son plein quand ils s'en furent, dans un climat d'émeute on se proposait fiévreusement de passer au vote. Qu'est-ce qu'on fait, demanda Boccara, on y va tout de suite ? Pourquoi, fit Personnettaz, tu as autre chose à faire ?
Le même un peu plus tard encore, rue de Tilsitt :
- Tu veux que j'essaie ?
- Laissez tomber, dit Boccara.
Debout derrière lui depuis un bon moment déjà, une lampe-torche à la main, Personnettaz tâchait d'éclairer le mieux possible Boccara tout à son affaire. N'y parvenait qu'imparfaitement. Sous l'effet de cette longue immobilité, il advenait que son poignet faiblît, que le faisceau dérivât vers un espace intermédiaire entre eux, qui n'y voyaient plus rien. Boccara protestait alors, Personnettaz redressait la lampe-torche à deux mains. Il était minuit dix, déjà mercredi.
Toujours pas mal humide, dehors. Sur les hautes fenêtres du bureau de Lagrange, la pluie de plus en plus fine, presque à l'état de brouillard, venait par intermittences battre doucement les vitres, comme de légères vagues froissent du sable. De la rue de Tilsitt montait un bruit de trafic espacé mais soutenu, minuit place de l'Etoile, au-delà le halo plus étouffé des boulevards alentour, sirène d'ambulance par-ci, klaxon par-là. Rien d'autre à faire qu'écouter ça, rien à voir au-delà du faisceau de la lampe-torche. Par la porte accédant au bureau, un peu de lueur des réverbères passait de justesse, accentuant à peine les reliefs des meubles sans rien éclairer.
Ils s'étaient installés dans la petite annexe du grand bureau de Lagrange, espace clos de cinq mètres carrés sans fenêtre. Fax et classeurs métalliques, photocopieuse et lavabo, coffre-fort d'un modèle ancien : Boccara se tenait agenouillé sur la moquette devant le coffre-fort. Des dossiers étaient posés sur ce coffre, d'où tentaient de fuir quelques papiers pelure, et, posée près de Boccara, une sacoche contenait de petits outils, poinçons et pinces, palpeurs, un plus gros appareil en forme de ventouse ainsi qu'un stéthoscope. Parfois Boccara chaussait le stéthoscope, auscultait le mécanisme en comptant les déclics, en tremblotant un peu. Tremblotant quelquefois au point de rater une manipulation, devoir reprendre ses calculs, mais aussi transpirant au moins autant qu'il tremblotait, ses doigts moites dérapant sur la molette glissante, sans compter l'autre derrière lui qui baisse la lampe juste au mauvais moment : tout semblait encore s'opposer à son projet d'ouvrir ce coffre.
L'autre derrière lui, se penchant au-dessus de son épaule, vit l'état de sueur de son assistant.
- Tu aurais dû prévoir des chiffons, dit-il, tu es sûr que tu n'as pas des chiffons dans ta sacoche ? Tu n'as pas pris des Kleenex pour ton rhume ?
- Non, s'énervait Boccara, non, non. Mais putain mais qu'est-ce que ça glisse. Mais ce n'est pas vrai comme ça dérape, nom de Dieu.
S'interrompant un instant pour souffler, il étouffa un éternuement dans le creux de sa main.
- Calme-toi, dit Personnettaz, tu perds du temps.
- Je sens que ça va me tomber sur les bronches, renifla Boccara, je le vois d'ici. Après c'est des mois que je vais traîner ça. Je n'ai que faire de vos souhaits.
13
Après son départ à l'anglaise, Béliard ne s'était plus manifesté. Gloire ne souffrait pas trop de son absence, bien que sa conversation lui manquât parfois. Beau fixe, au demeurant, sur tout le Pacifique sud.
Ce mercredi, le jour se leva comme d'habitude avec brutalité. Douche rapide et breakfast expédié, la jeune femme quitta vite sa chambre. Une reprise pour orchestre symphonique de rock and roll ébarbé grésillait affectueusement dans l'ascenseur, Gloire quitta l'hôtel sous le soleil déjà dur. Elle emprunta le pont Pyrmont, à l'usage des piétons, jusqu'au grand aquarium. Puis cinq cents mètres au-delà s'élève un bâtiment de style anglo-antipodal - luxueuses galeries marchandes tout en lustres et balustres, cuivres et vitraux, tapis, tableaux, moulures - face à quoi se dresse, livide, une statue en marbre de la reine Victoria. Gloire emprunta l'escalator jusqu'au dernier étage et s'installa devant une table basse collée, à pic, contre une barre d'appui vernissée, près d'une boutique d'articles de mariage nommée Seventh heaven. De là, son œil plongeait sur trois étages de galeries d'art, concessions de couturiers internationaux, commerces d'objets de luxe, d'antiquités récentes et de souvenirs confus.
Une fois qu'un barman, assorti d'un walkman, lui eut apporté ce qu'elle voulait - café, cendrier, - Gloire observa le trafic de fiancées qui allaient et venaient autour de Seventh heaven. Jeunes ou déjà plus si jeunes, les fiancées ne se présentaient jamais seules mais toujours flanquées d'une suivante - mère, amie de cœur, sœur ou sœur du fiancé qui boit, au loin, ses dernières bières avec ses vieux copains de toujours pendant toute la durée du compte à rebours. Installées sur des canapés de cuir blanc, les suivantes prodiguaient et feuilletaient des conseils et des catalogues. Les fiancées paraissaient plutôt sûres d'elles pendant les essayages. On distinguait une idée derrière la tête de certaines, celle d'autres restait froide à moins qu'occupée de pensées clandestines, d'aucunes étaient intimidées de ne pas cacher leur contentement ; bien que dans l'ensemble elles ne fussent pas terribles, quand même elles s'étaient trouvé quelqu'un. Gloire les regardait par la vitrine poser dans leur tenue puis, en milieu de matinée, comme la boutique s'était vidée, elle y entra.