Voilages vert pâle, rose pâle, carpettes violine et perle. Présentoirs cylindriques velours-satin chargés de chapeaux, colliers, chaussures que multipliaient de grands miroirs en pied aux cadres ouvragés. Parmi les cintres supportant des théories de robes immaculées, mousseuses, effervescentes, Gloire choisit un modèle classique, taille très haute, longue à plis latéraux, décolleté discret dont l'angle obtus ne laisserait guère découvertes que les clavicules. Elle s'enferma dans la cabine minuscule.
Par enchantement elle en ressortit un quart de seconde plus tard, caparaçonnée d'une tenue gigantesque, suivie d'un escadron de vendeuses portant loin derrière elle plusieurs mètres de traîne - comme un illusionniste à huit-reflets fait sortir de son claque une colombe fuyant un chat fuyant des chiens suivis de chevaux, de chameaux, d'éléphants qui se dirigent placidement vers la coulisse en blatérant, miaulant et barrissant, déféquant au passage, puis de cohortes vêtues de costumes régionaux qui défilent en saluant le public sous les vivats, agitant chapeaux et drapeaux, précédées de fanfares et suivies d'orphéons, - et somme toute plutôt mal fagotée, constellée d'étiquettes, grimpée de guingois sur de hauts talons blancs.
Gloire laisserait ensuite les vendeuses adapter l'appareil à son corps, régler sa taille, ajuster ses épaules, nouer une bouffette sur ses reins, lui faire éclore un hortensia de dentelle blanche entre les seins, la coiffer d'un tortil de feuillage à rubans, déployer le voile sur son visage, régler les chutes d'étoffe, gommer les plis, fixer des épingles en tous sens et parapher le tout de trois rangs de perles. Cela fait, coincée dans sa robe, elle esquisserait quelques mouvements prudents, petites révérences précautionneuses à l'attention de son image, mariée célibataire dans le miroir. Bon, dit-elle, je vais réfléchir.
Rhabillée, Gloire passa l'après-midi sur un des ferries qui relient le quai circulaire à Manly puis regagna son hôtel où, après le dîner, comme elle n'avait pas très envie d'aller se coucher tout de suite, l'homme de la réception lui indiqua volontiers l'adresse d'une boîte où tuer sa nuit.
Elle trouva sans difficulté cet établissement surtout fréquenté par des Occidentaux de l'hémisphère nord, parmi lesquels pas mal d'Occidentaux de l'hémisphère nord ivres, parmi lesquels un grand Suisse maigre au sourire triste sous moustache, au bar, ainsi qu'un organiste à l'arrière-plan. Derrière le brouillard des conversations, comme au-delà d'une chute d'eau, l'orgue Hammond déclinait discrètement des sons poisseux, des arguments sinusiteux alternant avec des quintes de toux, des souffles de forge. Le Suisse, qui s'occupait de questions d'environnement, offrit à Gloire une coupe de champagne local puis l'on causa, du moins le Suisse dressa-t-il un sombre portrait de l'Australie : de plus en plus de touristes au sol, de moins en moins d'ozone dans le ciel : il semblait qu'il eût ici, dans sa spécialité, largement de quoi s'occuper.
Gloire eut à peine vidé son verre qu'aussitôt l'homme, sans interrompre son soliloque, le fit renouveler à plusieurs reprises. Gloire souriait, beaucoup de gens souriaient, l'orgue continuait de parler du nez, tartinant des accords en marmelade ou peinant comme une bête de somme. Retour du Labrador, le Suisse exposait à présent le sort que l'on réserve aux phoques du Labrador, exterminés en masse pour qu'on fabrique avec leur peau des pantoufles et des porte-clefs, mais surtout de petits jouets articulés en forme de phoque du Labrador. Gloire à son tour commençait d'être un peu ivre et de voir le monde à travers du verre, toute perception anesthésiée, comme un incendie refroidi par la vitre du téléviseur. Quand le verre commença de se dépolir, il était temps de rentrer. Cet homme suisse était très gentil mais non, pas ce soir, elle repasserait peut-être demain voir s'il était toujours là. Gloire se leva soigneusement, remercia l'homme, quitta l'établissement.
Le silence dans la rue, lorsqu'elle sortit, était de ceux qu'on écoute comme un son. Soulagée de se voir marcher assez droit, de lire nettement deux heures du matin sur sa montre, Gloire préférerait rentrer à pied plutôt que prendre un taxi. Le night-club se trouvait à quelques blocs de l'aquarium au-delà duquel, par le pont Pyrmont, elle regagnerait son hôtel. Pas grand monde à cette heure jusqu'à l'aquarium, pas une âme sur le pont Pyrmont.
Hélas, justement si : peu après qu'elle s'est engagée sur le pont, voici qu'une âme lointaine s'y engage en sens inverse. D'abord indistincte, peu à peu se précisant, c'est une âme d'une cinquantaine d'années, massive et vêtue de bleu foncé ; sexe masculin. L'homme avance sans se presser sur la gauche de Gloire, qui tient sa droite sans lever les yeux. Alors qu'ils vont se croiser, l'homme oblique brusquement vers elle et lui adresse quelques mots qu'elle ne comprend pas. Jamais été bien vaillante en langues étrangères, Gloire. A peine capable de se débrouiller dans un anglais de portier de petit hôtel, mais inapte à soutenir une conversation, surtout à cette heure-ci, compte tenu de son état et de l'accent australien. Comme elle secoue la tête - don't speak English - en accélérant un peu le pas, l'homme se retourne puis entreprend de la suivre, marchant à sa hauteur en répétant la même formule, cette fois sur un ton interrogatif de plus en plus pressant, bientôt lui prenant le bras au-dessus du coude. Gloire se met à marcher plus vite, secoue la tête - leave me alone - et tente de se dégager à coups de regards glacés. L'homme alors l'attrape par une épaule, la contraint de s'arrêter puis, la retournant vers lui, saisit son autre épaule.
Gloire commence de se débattre mais l'autre la maintient fermement, l'attire vers sa large personne transpirante en se déplaçant vers la rambarde. Et voici que les forces de Gloire l'abandonnent, qu'elle a même trop peur pour crier dans cet espace de toute façon désert, déjà presque asphyxiée par la sueur et l'haleine de cet homme, n'émettant que de rageuses paroles soufflées, incapable d'influer sur le cours des choses. Tout paraît assez compromis lorsque Béliard, surgi de nulle part, se dresse soudain sur l'épaule de la jeune femme et se met à hurler, visage haineux. Détruis ce connard, vocifère Béliard, arrache-lui les couilles. Crève les yeux de ce con.
Jamais Gloire ne saura si l'homme a perçu la présence belliqueuse de Béliard. Toujours est-il qu'un instant il paraît déconcerté, se déséquilibre puis reprend son étreinte, plus vivement, proférant contre le visage de Gloire de nouvelles paroles brèves dont, faute de les comprendre, elle peut sans trop de mal se faire une idée. Mais tel est le pouvoir de Béliard qu'il régénère les cellules, multiplie l'énergie : aussitôt après, sous l'effet d'une résistance neuve, d'une contre-attaque imprévue, l'homme se trouve brusquement propulsé sur le sol et sa tête heurte sourdement le revêtement. Il crie, tente de se relever de lui-même, peut-être envisage-t-il déjà de déclarer forfait : peut-être n'insisterait-il pas devant cette femme aux forces décuplées si Béliard, trépignant sur son épaule, ne continuait d'exhorter Gloire qui remet brutalement l'agresseur sur ses pieds. Sans lui laisser le temps de fuir, elle le plaque contre la rambarde avant de le gifler très violemment, à plusieurs reprises, et le regard de l'homme qui oscille follement entre la douleur et l'étonnement se pose bientôt sur la jeune femme d'un air fatigué, l'air de dire bon, d'accord, j'ai compris, on arrête.