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Tout cela pourrait s'en tenir là. Gloire finirait par lâcher l'homme si Béliard, contre son oreille, ne lui hurlait d'anéantir ce con, de le réduire en miettes. De sorte que dans le sillage d'une dernière gifle, Gloire croche vivement l'épaule de l'homme, lui tord un bras dans le dos jusqu'au seuil de la fracture pour le retourner vers la rambarde et, grognant brièvement comme une bête, elle le bascule d'un coup d'épaule par-dessus le garde-fou puis le pousse dans le vide. Interloqué, les yeux ouverts, l'homme tombe sans rien avoir compris à rien, surpris au point de ne penser même pas à crier. La baie de Sydney l'avale silencieusement vingt mètres plus bas. Quand même, heureusement que Béliard rend des services de temps en temps.

Mais vingt minutes plus tard, rentrée à l'hôtel encore frémissante de haine, d'excitation, de peur, et d'abord dilatée par cette énergie, vidant coup sur coup deux whiskies, peu après tout s'était inversé : Gloire s'effondra en larmes, prostrée au bord du lit, désespérée par sa tendance irrépressible à jeter les gens par les fenêtres, du haut des falaises ou des ponts. Béliard, assis près d'elle, la considérait pensivement. Allons, allons, dit-il d'une voix consolatrice. Gloire était d'abord incapable d'articuler une parole :

- Pas obligée de faire ça, sanglotait-elle ensuite, on n'était pas obligés de faire ça.

- Laisse tomber, dit Béliard, abandonne ces scrupules. Parfois il faut faire un exemple. On ne risque rien de toute façon, mais quand même il vaudrait peut-être mieux s'en aller. Je vais me renseigner sur les avions, demain. Et toi, maintenant tu vas dormir, d'accord ?

- Je ne pourrai pas, dit la jeune femme.

- Je m'en doute un peu, dit l'homoncule. Qu'est-ce qui te reste, comme médicaments ?

Gloire alla chercher sa trousse d'hypnotiques, parmi lesquels Béliard composa un cocktail énergique, et peu après tout était calme et la jeune femme dormait, semblait enfin tranquille, les petites veines bleues de ses tempes battaient paisiblement. Loin du monde elle flottait, peut-être rien ne s'était-il passé.

Mais le lendemain matin, quand le service du réveil fit sonner le téléphone un peu trop tôt, plus le moindre Béliard dans la chambre. Plus l'ombre d'un Béliard, personne. Gloire alla jusqu'à le chercher sous son lit. Pourtant il ne devait pas être si loin : quand elle sortit de sa douche, la salle de bains n'était plus qu'un bloc de vapeur opaque. Et le doigt de Béliard étant d'un petit module, c'est en fins caractères qu'avaient été tracés sur le miroir embué les mots Sydney-Bombay via Hong-Kong, vol Cathay Pacific Airways 112, 10 h 30. Puis, ayant reporté ces indications sur un dos d'enveloppe, quand elle retourna se changer dans la salle de bains, toute la buée s'en était évaporée : le miroir était redevenu vierge.

Mais une heure plus tard, en effet, à l'aéroport de Kingsford Smith sa place était bien réservée en classe Club, section fumeurs, côté hublot - décidément, Béliard peut rendre toute espèce de services. A dix heures, Gloire monta dans l'avion pour Bombay vêtue d'un ensemble de toile beige, d'inspiration lointainement coloniale et chaussée de sandales d'été à mi-talons de corde. Comme toujours peu maquillé depuis son départ de Bretagne, son visage n'était qu'à peine visible sous de larges lunettes noires et un bob très couvrant d'où, comme au bon vieux temps, s'échappaient çà et là de brèves mèches claires.

14

Et le même jour, à l'autre bout du monde :

- Il semble, poursuivit Salvador, qu'existe chez les grandes blondes une conscience aiguë de leur particularité. Ce sentiment d'être spéciales, de constituer le produit d'une mutation, un phénomène génétique voire une catastrophe naturelle, peut encourager une certaine mise en scène d'elles-mêmes. Oui, fit-il, enfin bon. Je ne sais pas trop. Qu'est-ce que tu en penses ?

Bâillant encore, tirant de l'autre main sur sa jupe, Donatienne proposa de remettre à plus tard ce développement. De s'intéresser plutôt à quelques valeurs sûres de la population étudiée. Par exemple un petit sujet sur Jean Harlow ou, je ne sais pas, moi, Doris Day ? D'accord, dit Salvador, va chercher les photos.

Donatienne traversa la pièce vers la porte, balançant gentiment ses hanches sous l'œil cerné de son employeur. Alentour, environnement sonore dans les aigus - klaxons du côté de la rue, piaillements du côté des arbres et, dans les studios voisins, bandes magnétiques défilant à l'accéléré : seule était grave en cet instant l'humeur de Salvador.

Comme Donatienne tournait le bouton de la porte et la tirait, elle faillit se heurter à Personnettaz debout dans le couloir derrière cette porte et qui, symétriquement, la poussait en même temps. L'une sortant de la pièce comme l'autre allait entrer, ils reculèrent d'abord en s'effaçant puis, vieux malentendu, chacun s'engouffrant simultanément dans l'espace libéré par son vis-à-vis, ils se bousculèrent à peine dans l'axe de la porte. Rapide contact furtif, aussitôt rétracté : l'homme, ayant effleuré par mégarde le bras de la jeune femme, ramena vivement le sien vers lui tout en reculant. De son bureau, Salvador vit le visage effaré de Personnettaz, terrorisé d'avoir touché un câble à haute tension, stupéfait d'y avoir survécu, Salvador vit le corps de Personnettaz secoué par ces émotions fortes, comme par une de ces déferlantes à double détente et deux vitesses qui vous noient à coup sûr. Tout cela n'avait pas duré trois secondes après quoi Personnettaz recula d'un autre pas, son visage soudain blanc de fatigue. Donatienne lui sourit franchement avant de s'éloigner vers la documentation.

Personnettaz, l'air épuisé, se détourna sans la regarder avant de s'adresser à Salvador ou plutôt, mal à l'aise, exclusivement à l'épaule droite de Salvador comme s'il y expertisait une tache, trois grains de poussière, un fil égaré là par un cousin de Béliard.

- Bon, dit-il enfin, nous avons les informations. On sait où elle est, maintenant. On croit savoir.

- Alors ? fit Salvador, vous attendez quoi pour y aller ?

- C'est-à-dire que c'est loin, dit Personnettaz, vraiment c'est assez loin.

- Et alors, fit Salvador, où est le problème ?

- C'est-à-dire que c'est cher, dit Personnettaz. Je veux dire le voyage, vraiment c'est plutôt cher.

- Bien sûr, soupira Salvador en retirant un chéquier de son tiroir. Classe affaires, c'est ça ?

- Non, dit Personnettaz, une classe économique ira très bien pour deux.

Pendant que Salvador signe puis détache le chèque du carnet, Personnettaz contracte ses mâchoires quand Donatienne revient de la documentation. Elle porte une liasse de photographies sous le bras ainsi qu'une Dunhill au filtre empoissé de rouge garance au coin des lèvres. Comme elle reste adossée près de la porte ouverte, l'air d'attendre que ça se passe, Personnettaz empoche le chèque et se lève avec raideur. Maintenant soigneusement Donatienne hors de son champ visuel, regagnant la sortie en décrivant un arc discret à distance constante de sa personne, il sort sous son regard toujours souriant. Mais il ne marche plus de son pas naturel quand il se sait suivi par un regard : il se tient gauchement trop droit, contracte exagérément son fessier, ses jambes se caricaturent et son thorax tangue plus qu'il n'est requis, bref le corps s'émancipe et plus on veut le contrôler moins il suit. Jusqu'à l'ascenseur, Personnettaz s'éloigne ainsi le long du couloir interminable, sûr que Donatienne le regarde bien après qu'elle a refermé la porte.

Comme surveillé même à distance, il continuait de marcher ainsi rue des Martyrs une demi-heure plus tard, ayant garé sa voiture sur le boulevard. Arrivé devant l'immeuble de Boccara, il chercha la formule d'entrée dans son carnet puis la composa sur le clavier du digicode, à plusieurs reprises mais en vain : la porte demeurait de bronze. Déjà troublé par Donatienne, Personnettaz sentit croître une exaspération d'autant que la plus proche cabine téléphonique n'était pas à moins de cinq cents mètres.