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- Personnettaz, annonça-t-il. On m'a donné un code. C'est quoi, ce code ?

- Ma foi vous avez quoi, comme code ? répondit la voix intimidée de Boccara.

- Attends deux secondes, fit Personnettaz en feuilletant non sans peine le carnet d'une main, on m'a donné 89A51.

- Ah, fit Boccara, ça se voit que Jouve n'est plus venu depuis longtemps. Eh oui, se rappela-t-il, c'était un bon code, 89A51, je l'aimais bien. Ça sonnait comme un score de basket et puis c'était si facile à se rappeler, n'est-ce pas. La révolution française et le pastis, quoi de mieux ?

- Bon, dit Personnettaz, et alors c'est quoi, le nouveau ?

- Et puis deux nombres premiers, en plus, argumentait Boccara.

- Non, dit Personnettaz. 89 oui, mais pas 51. 51 n'est qu'un produit de premiers.

- Oui, dit Boccara, enfin voilà, ils nous l'ont changé.

- Bon, répéta Personnettaz, alors c'est quoi, le nouveau code ?

- C'en est un complètement minable, dit Boccara. 8C603, voyez comme c'est commode.

8C603 composé, en effet, le déclic léger de l'huissier électronique se déclencha instantanément. Ascenseur. Miroir au fond de l'ascenseur. Eviter de s'y regarder.

- Alors, fit Boccara, ça va ? Vous avez pu récupérer depuis l'autre soir ? Moi je ne peux plus me coucher tard comme ça, je suis crevé. Je vous préviens que je suis aussi un peu déprimé. Enfin, heureusement qu'on a quand même trouvé le truc. Un petit café ? J'en ai du frais.

- Non, dit Personnettaz. Oh et puis si, tiens. Montre-moi le truc.

- Tenez, dit Boccara. Un sucre ou deux ?

Le truc consistait en clichés grandeur nature des documents que les deux hommes avaient trouvés, photographiés puis remis à leur place dans le coffre-fort de Lagrange : noms de villes étrangères suivis d'indications chiffrées : dates, adresses, téléphones, fax. Bien, dit Personnettaz, on part demain.

Et le lendemain, Boccara se disait toujours déprimé lorsqu'ils s'embarquèrent dans ce même Boeing pour Sydney qu'avait emprunté Gloire. Mais nous savons qu'elle a quitté Sydney, nous connaissons déjà ce trajet, réglons donc tout cela très vite et résumons. A l'hôtel de Darling Harbour ils ne trouvèrent personne, le temps était épouvantable, ils n'eurent le temps de rien voir, ils rentrèrent aussitôt.

Dans l'avion du retour, Boccara s'endormait par intermittences. Avec quinze heures de vol dans un sens puis dans l'autre, la fatigue et le double décalage à cent quatre-vingts degrés, les troubles du sommeil et de la digestion, cela n'arrangeait rien d'être secoué de nausées quand le Boeing traversait des zones de turbulence. D'abord abattu, il tenta de retrouver courage mille kilomètres avant Paris et voulut reprendre la conversation amorcée quelques jours plus tôt dans l'auto, retour de Bretagne. Il se tourna vers Personnettaz, qui semblait absorbé dans l'examen de la météo mondiale sur le circuit de télévision intérieure.

- Ce n'était même pas vrai, ce que je vous ai dit l'autre jour, avoua Boccara. En réalité, j'ai une sexualité lamentable. Si vous saviez ce que je n'en peux plus, moi, de baiser des veuves dans des HLM.

- Ma foi, s'aventura Personnettaz, c'est toujours ça.

- Vous n'imaginez pas ce que c'est, poursuivit Boccara. Les réveils. Les matins. Rentrer chez soi même pas lavé par le périphérique bouché, sous le temps pourri, retrouver son appartement glacial. Remettre le chauffage et garder son manteau en attendant que le café passe. Vous n'imaginez pas la déconsidération de soi que c'est.

- Laisse-les tomber, alors, préconisa Personnettaz. Quitte-les.

- Je ne quitte jamais personne, dit Boccara, c'est trop fatigant. Tant qu'à faire, j'aime mieux être quitté. Ça m'évite de décider. De toute façon, développa-t-il, ce n'est jamais si simple. On ne sait jamais exactement qui, au juste, quitte l'autre. On croit voir qu'un des deux prend cette initiative. Mais celui qui abandonne n'est pas toujours celui qui a l'air de quitter.

Cela posé, Boccara renfonça les écouteurs dans ses oreilles, cherchant un peu de musique parmi les programmes disponibles en faisant jouer la molette incrustée dans son accoudoir, et retombant sur Chostakovitch il modifia l'inclinaison de son siège pour contempler plus confortablement les hôtesses de l'air au travail.

A Roissy, Personnettaz se dirigea vers la première cabine téléphonique, mais Salvador n'avait toujours pas la tête à répondre quand l'appareil sonna. Sur son bureau, son projet principal était rouvert sur le chapitre concernant les blondes artificielles - oxygénées, peroxydées, etc. Bon, fit-il rapidement, oui. Donc c'est encore raté ? Mais, sans trop écouter l'explication de l'autre :

- Un instant, lui dit-il.

Et se penchant sur les pages étalées devant lui, en marge de l'une d'elles il nota rapidement que le peroxyde d'azote est également utilisé pour la confection de certains explosifs, la propulsion de certaines fusées, voilà qui peut servir. Bien. Penser à développer ce point.

15

Ce soir-là, vingt-trois heures à Bombay, bar du Taj Intercontinental, vous observez qu'il n'y a là, comme dans le night-club de Sydney, que très peu d'autochtones. Presque uniquement des étrangers, étrangers à cette ville comme entre eux, étrangers au carré.

Vous avisez deux femmes qui viennent d'entrer dans le bar en riant très fort, on ne rit jamais comme ça dans un lieu public, deux jeunes femmes très gaies munies d'un bouquet de grandes fleurs blanches qu'elles se repassent toutes les cinq minutes. Vous les trouvez à première vue belles comme le jour, puis à la réflexion comme deux jours différents, deux jours de fête au cœur de saisons opposées.

Elles s'étaient rencontrées le matin même dans le vol Sydney-Bombay. Assises par hasard l'une près de l'autre, elles avaient échangé des magazines, des cigarettes et des conseils de beauté, pas mal bu et parlé ensemble comme on ne le fait qu'entre inconnues dans un long-courrier, dix mille mètres au-dessus des terres émergées. Rachel, comme Gloire, voyageait seule. Comme Gloire elle demeura discrète sur les buts et les mobiles de cette entreprise : les jours suivants, toutes deux ne se quitteraient plus.

Elles étaient arrivées à Bombay en fin de matinée, sans intention particulière, parcourant aussitôt la ville en taxi, se laissant déposer n'importe où puis arpentant les rues à pied. Traversant un volume d'odeurs compact à dominante sucrée, concret comme un cumulo-nimbus à géométrie variable et provenant de toute espèce d'épices, d'encens, d'huiles essentielles et de fruits, de fleurs et de friture, de fumée, de corne brûlée, de naphtaline et de goudron, de poussière et de pourriture, de gaz d'échappement et d'excrément. Puis lorsqu'il arriva, vers Marine Drive, que les jeunes femmes longent des lieux de crémation, l'odeur des corps en combustion prit un moment le pas sur toutes les autres, nuancée selon leur classe sociale par celle des bûches entre deux strates desquelles ils partaient en fumée, santal ou bananier pour les riches, manguier pour le tout-venant. Elles passeraient ainsi la journée jusqu'au soir.

Vous-même, ce soir, seul devant votre verre au bar du Taj, voyez comme ces deux femmes très gaies qui viennent d'entrer rencontrent immédiatement, miracle, deux hommes dans de semblables dispositions. La plus gaie choisissant aussitôt le plus drôle, les deux autres s'arrangeant tant bien que mal. Vous surveillez la scène de loin. Il vous apparaît que ce quatuor, à peine constitué, n'échange pas de points de vue toujours dans la même langue, chacun parlant la sienne par gestes. Vous restez encore un moment, hésitant puis renonçant à demander un autre verre, et vous quittez les lieux au moment où se précise, dans l'esprit du quatuor, l'idée selon laquelle peu importent les barrières linguistiques puisque l'amour est universel. Pourtant, le lendemain matin vers onze heures, grimpez-vous les étages vers la chambre 212, entrouvrez-vous la porte, vous ne trouvez pas comme prévu l'un de ces couples, ni l'autre, mais Rachel et Gloire endormies l'une contre l'autre.