Выбрать главу

Evidemment inapte à soigner l'insomnie de Gloire, Béliard ne s'occupait que de rattraper son propre sommeil en retard. Elle passait ses journées près de lui endormi, allongée dans sa chambre aux rideaux tirés. Les yeux grand ouverts au plafond, ne pensant plus à rien, comptant indéfiniment les tours du ventilateur.

Ces trois jours elle ne quitterait sa chambre qu'aux heures des repas, laissant inachevés ses petits déjeuners sous ses lunettes noires. Dès qu'elle se levait de table, les corneilles fondaient sur les restes et se répartissaient toasts, sucre, beurre et marmelade chimique avant de se renvoler pour savourer ces choses en paix sur une pale de ventilateur.

Et même un soir, au restaurant du Club, dans une cuiller posée sur sa partie bombée près de son assiette, Gloire sursauta en découvrant une araignée très énervée. L'insecte prisonnier tournait en rond, se débattait au fond de l'ustensile. Un instant de répulsion la saisit avant qu'elle ne vît s'agiter dans cette concavité que le reflet, au-dessus d'elle, d'un autre ventilateur.

Les ventilateurs, de toute évidence, commençaient d'occuper trop de place dans sa vie. Mais ce ne fut qu'au bout d'une semaine, épuisée par les veilles, comme elle se mettait à voir de gros moustiques congelés dans les filaments des ampoules électriques, qu'elle commença de s'inquiéter. Béliard, se déclarant incompétent, baissait les bras. Gloire s'ouvrit aux boys de ses troubles.

Les boys, qui l'avaient à la bonne - jeune femme souriante et réservée, pas trop près de ses roupies, ne s'attardant qu'exceptionnellement au bar le soir, - les boys étaient désolés. Après qu'ils se furent concertés, le mari de l'hospitalisée se dévoua pour en toucher un mot au superintendant. Diagonal, un sourire chavira légèrement la moustache du superintendant qui finit par noter au dos de sa carte l'adresse d'un praticien local exerçant en clinique, 33 rue de la Pagode-Karaneeswarar, au coin d'une artère spécialement négociante.

Béliard, qui n'avait pas quitté la chambre, dormait quant à lui, depuis son retour, pratiquement sans interruption. Gloire le secoua avant de partir :

- Je sors, le prévint-elle, je crois que j'ai trouvé quelqu'un pour mes insomnies.

- On va voir ça, grogna l'homoncule en se retournant.

Puis elle sortit dans la plus haute chaleur d'après-midi. Près du portail, dans l'ombre, les chauffeurs de rickshaw dormaient sur leurs guidons. No problem, dit Sanjeev après avoir déchiffré l'adresse, avant d'actionner le démarreur.

On arriva : serrées les unes contre les autres, abondaient là toute espèce de boutiques : marchands de pompes, de ressorts, de tuyaux, de couleurs, de plâtre et de corde, électriciens, plombiers, coiffeurs. Bref, les mêmes que partout au monde sauf que, n'outrepassant pas six mètres carrés, tous ces établissements se ressemblaient sous leurs toits de palmes tressées, de planches et de paille et sur leur sol de terre battue.

Une fois que Sanjeev l'eut déposée, Gloire eut du mal à repérer l'adresse du docteur : les bâtiments du coin, d'abord, n'étaient pas tellement numérotés, puis le contenu des boutiques ne correspondait pas toujours à leur enseigne. Ainsi, lorsqu'elle finit par trouver une plaque mentionnant la clinique du Dr Gopal, celle-ci se trouvait fixée sur la devanture d'un marchand de musique chez lequel deux hommes au front peint discutaient âprement sans trace autour d'eux de partitions, d'instruments ni d'enregistrements.

Elle hésita : sur le trottoir, à gauche, une échoppe contenait face à face deux machines, l'une à écrire et l'autre à coudre ; à droite, une autre proposait des services de Xerox-télex-fax. En haut, dans le fond, se maintenant à des échafaudages de cordes et de bambous, deux peintres ébauchaient les motifs d'une toile publicitaire dont on distinguait encore mal l'objet : alcool ou cigarettes, téléviseur ou machine à laver. Sanjeev alla s'informer auprès du tenancier de Xerox-télex-fax, qui lui indiqua l'emplacement de la clinique : au fond d'une cour à l'issue d'un passage en coude, en face d'un temple consacré à la déesse de la variole.

Ventilateurs et tapis à bout de souffle, la réception de la clinique était équipée d'outils de communication moderne. Perle incrustée dans l'aile du nez, bague au deuxième orteil de chaque pied, une jeune femme contrôlait sur écran la gestion de la clientèle. Aussitôt informé de la présence de Gloire, parut Gopal qui, lui, ne portait qu'une gigantesque gemme à l'index droit.

Au reste, malgré des manières d'archevêque, le docteur était un peu débraillé. Chemisette à carreaux flottante sur pagne à rayures vertes sommairement noué sur le devant, tongues de Chine populaire aux pieds. Chevelure poivre et sel profusément huilée rebiquant sur sa nuque par vaguelettes, grandes lunettes à monture de marbre et verres si grossissants qu'on ne voyait de ses yeux que deux pupilles et deux iris multipliés par dix.

Gloire ayant exposé son souci, elle et Gopal échangèrent en anglais des questions et réponses de routine - état général, maladies infantiles, antécédents familiaux, nature du symptôme. Gopal montra de l'indulgence pour ce trouble dont aurait, selon lui, raison le produit ayurvédique approprié. Fouillant dans un tiroir de son bureau, il retira une boîte de pilules brunes, en compta quelques-unes qu'il glissa dans un sachet de papier brun, une au coucher pendant dix jours et voilà, mille roupies.

Pendant que Gloire quittait la clinique, et qu'aussitôt Gopal composait sur son téléphone le numéro personnel du superintendant, Sanjeev avait attendu la jeune femme à l'extérieur. Bon docteur ? demanda-t-il.

- Il n'a pas l'air mal, dit Gloire, vous pourriez le consulter pour ce rhume.

- Cher, dit Sanjeev, beaucoup trop cher pour moi.

- Tenez, dit la jeune femme en fouillant dans son sac.

- Merci, dit Sanjeev, c'est beaucoup.

- Ce n'est rien pour moi, dit Gloire.

A peine l'eut-il ramenée au Club cosmopolite, Sanjeev repartait vers la clinique à toute allure lorsqu'elle entra dans sa chambre. Toujours allongé à la même place, Béliard ne dormait cependant plus ; il semblait s'être calmé, rasé, changé, rafraîchi. Il interrogea Gloire sur son emploi du temps.

- Je ne te conseille pas trop de fréquenter ce type, moi, si tu veux mon avis, conseillait-il un peu plus tard tout en faisant s'écouler les pilules brunes dans sa petite main. A ta place je m'en méfierais, de ce type.

Le type, cependant, examinait Sanjeev longuement et minutieusement : hormis ce coryza chronique, d'origine apparemment allergique, le jeune homme semblait jouir d'une excellente santé.

- Je vois ce que c'est, dit-il, je vais te prescrire un petit produit dont tu seras certainement content.

Au fond d'un autre tiroir de son bureau, Gopal s'en fut chercher une fiole emplie de poudre également brune, dont il fit glisser quelques grains dans un papier plié en huit formant un étui plat. Voilà, prescrivit-il, deux ou trois fois par jour par voie nasale et voilà, dix roupies.

Sanjeev revint au Club, s'installa sur la banquette arrière de son véhicule pour inhaler un peu de cette poudre, conformément aux instructions du docteur. De fait, tout de suite il s'en trouva très bien, s'affalant sur son siège en laissant planer son regard vers la fenêtre derrière laquelle Gloire et Béliard s'entretenaient de l'avenir. Et commençaient, au fond, de trouver le temps long.

17

Aux grands yeux bleus de Boccara, le temps semblait également long. Rien à faire dans la vie, ces jours-ci, que monter la rue des Martyrs et la descendre en attendant les consignes de Personnettaz.

Pour le moment, il la redescendait. Sous ses semelles crissaient, craquaient les fragments de verre Securit brisé, parfois fumé, répandus par petites plages sur les trottoirs et dans les caniveaux, au flanc des véhicules fraîchement vidés de leur autoradio. Il s'arrêta devant une officine de tatouage en vitrine de laquelle se trouvaient exposés toute espèce de modèles. Outre les motifs mineurs pour timorés - petites fleurs et petits animaux, - de plus vastes sujets réservés aux vrais amateurs représentaient des scènes entières, reines de la nuit, héros de la jungle ou léopards body-buildés. D'abord tenté, Boccara finit par renoncer. De toute façon sa montre lui fit savoir qu'il était temps, de la première cabine venue, d'appeler comme tous les jours Personnettaz.