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- Dix grammes n'est pas beaucoup, croit se rappeler Sanjeev.

- Regarde, lui dit le docteur en expédiant le bout de ses doigts dans son tiroir.

Il en retire un étui de papier plié de la même façon que l'autre jour, mais cinq ou six fois plus volumineux. Dix grammes sont beaucoup plus que ce que Sanjeev croyait, Sanjeev est enchanté.

- Et puis tu vas cesser la voie nasale, prescrit le docteur, je te montrerai comment l'injecter, c'est tout simple.

- Si vous le dites, docteur, dit Sanjeev, comment vous remercier ?

- Rien du tout, dit le docteur, ne me remercie pas. Comme tu vas le voir, c'est toujours dix roupies, je ne te demande rien en échange. Si, tiens, peut-être, un tout petit peu de ton sang, tu vois que c'est peu de chose. Tu n'y vois pas d'inconvénient ?

- Tant que vous voulez, s'égare Sanjeev.

- Cela doit rester entre nous, précise Gopal. C'est du sang, tu vois, c'est un peu comme un pacte.

- Bien sûr, hoche gravement Sanjeev.

- Donc ce n'est rien du tout, je vais t'en prendre juste un petit litre. Pas d'objections ?

- No problem, dit Sanjeev.

- Et puis tu reviens quand tu veux, tu sais, dit Gopal. Relève un peu ta manche.

18

- Il est dans un état lamentable, ce garçon, diagnostiqua Béliard quelques jours plus tard.

Il observait par la fenêtre ouverte, dans des jumelles à son échelle, Sanjeev totalement effondré sur le guidon de son véhicule en plein soleil parmi les plantes vertes, devant le portail du Club cosmopolite.

- Tu ne veux pas aller voir ce qu'il a ?

Grâce aux bons soins de Gopal, Gloire avait recouvré le sommeil, cessé de s'intéresser de trop près aux ventilateurs. Or nous étions en pleine heure de la sieste : pas trop envie, gémit-elle sans ouvrir un œil, fous-moi la paix. Vas-y, je te dis, insista Béliard. J'ai l'impression qu'il n'est pas bien.

Elle bâillait en longeant la bibliothèque vers le parking réservé aux rickshaws. Suite au passage d'avions-cargos, le ciel au-dessus de sa tête était raturé de réacteurs, couturé de balafres blanches qui cicatrisaient vite. Les ramures d'albizias frémissaient tranquillement sur son passage et les crapauds, cois dans leur mare, continuaient d'absorber l'animalcule. Gloire franchit le portail, s'arrêta un instant : de fait, vu d'ici, vraiment Sanjeev n'avait pas l'air très frais.

Il est vrai que, depuis quelque temps, les services du jeune homme faisaient montre d'un peu de relâchement. Ça n'allait pas. Deux ou trois jours contenu, son rhume avait non seulement repris de plus belle mais s'aggravait exponentiellement. Il toussait à présent, se voûtait. Sa belle équanimité même se lézardait à vue d'œil. Moins assidu, moins précis, Sanjeev se révélait plus irritable, âpre au gain voire dissimulateur. Cependant il gardait sans doute assez de confiance en Gloire pour consentir - lorsqu'elle vint le secouer délicatement, lui demander si tout allait bien puis, tant qu'on y était, le questionner en douceur sur ces récents changements - à désigner le médicament de Gopal comme leur probable responsable, associé au rythme trop soutenu des prises de sang. S'étant rapidement formé à l'administration d'intraveineuses, sa vie n'était plus que va-et-vient de seringues à double sens. Gloire le considéra fixement, sans rien exprimer d'abord. Attendez-moi là, lui dit-elle ensuite, je reviens.

- Je t'avais bien dit de te méfier de ce type, lui remémorait Béliard quand elle eut résumé la situation quelques minutes plus tard. Tu vois ce dont il est capable. Quoique, après tout, il t'a plutôt pas mal soignée. Holà, qu'est-ce que tu fais ?

- Je me change, dit Gloire en retirant sans méthode trois vêtements d'un placard. Tu avais raison, mais on ne peut pas laisser faire ça. Je vais lui demander des comptes.

Béliard couvrit son front de sa main : mais elle est folle ou quoi ? Je te le déconseille formellement, fit-il sur un ton d'évidence, ne te mêle pas de ça. C'est fait, c'est fait. Laisse tomber. N'y va pas. Attends. Reviens. Mais reviens. Mais vingt minutes plus tard, en nage, exorbité, Sanjeev déposait Gloire rue de la Pagode-Karaneeswarar.

Gopal la reçut immédiatement, regard toujours aussi volumineux derrière ses verres et sourire en stuc. Sans un mot elle s'assit en face de lui. On voit tout de suite que ça va mieux, dit le praticien, vous avez meilleure apparence. Je crois que le traitement vous convient bien. Nous allons poursuivre les soins mais je souhaiterais que nous commencions, aujourd'hui, par un peu de relaxation. Pour l'insomnie c'est bon, la relaxation. Je vous en foutrai, de la relaxation, répondit Gloire, vous êtes un beau salaud. Je vous demande pardon ? fit Gopal. Vous êtes une belle ordure, développa-t-elle, je sais ce que vous faites avec le petit. Le petit ? fit Gopal. Le petit qui a le rickshaw, précisa Gloire. Lequel ? sourit Gopal. Vous êtes un dégueulasse, insista Gloire, je devrais vous dénoncer pour vous faire coffrer, d'ailleurs je vais vous dénoncer pour vous faire coffrer. Bien, dit Gopal en notant posément ce nouveau symptôme sur un bloc, très bien. Il se tut un instant.

Je vois ce que c'est, dit-il enfin, je vous comprends. Mais je crains que vos intérêts ne soient pas là, je vais prévenir mon collaborateur. Je vous préviens, dit Gloire, pas d'histoires. On sait que je suis là. Naturellement, dit le praticien, n'ayez pas d'inquiétude, mon collaborateur va tout vous expliquer. Tendant un doigt vers le gros poste téléphonique, il pressa un bouton : aussitôt, à l'autre bout de la pièce, un rideau fut tiré. Fil de moustache électrifié, sourire de gélatine et l'œil aigu, la silhouette mince du superintendant parut.

Deux heures plus tard, Béliard flemmardait en sous-vêtements sur le lit de Gloire quand elle revint. Son maquillage léger s'était défait, son premier mouvement fut de foncer se servir un verre au mini-bar. Qu'est-ce qui t'arrive, fit l'homoncule, tu as vu ta tête ? Tremblante, elle visait mal, laissait couler l'alcool parallèlement au verre. Tu n'imagineras pas, dit-elle, tu n'imagineras jamais.

- Je pense que si, dit placidement Béliard. Tu es tombée sur le superintendant, c'est ça ?

Bien qu'en principe il ne détienne que les informations données par Gloire sur ses allées et venues, décidément il semble que Béliard, par d'autres sources ou double vue, soit au courant de tout ou partie de la vie de la jeune femme. Qui n'y prend plus garde, qui s'assied sur le lit. Raconte quand même, dit-il. Eh bien voilà. Ils s'étaient renseignés, ils avaient l'air au courant de tout. Ils savaient qu'on la recherchait. L'enquête semblait avoir été menée par le superintendant, qui avait transmis à Gopal ses renseignements sur Gloire. Lui représentant qu'ils avaient intimement partie liée avec la police locale, tous deux l'avaient menacée des pires ennuis si elle tentait de les déranger.

- Mais, s'exclama Béliard, tu leur as quand même dit que tu avais payé. Tu n'a plus rien à te reprocher, en principe. On n'a plus aucune raison de te chercher.

Bien sûr qu'elle l'avait dit. Mais Gopal : qu'est-ce qui nous empêche par exemple, lui avait-il fait remarquer, de nous intéresser à votre petit séjour en Australie ? Gloire ne maîtrisait pas terriblement sa voix en lui demandant ce qu'il voulait dire. (C'est malin, commenta Béliard). Je ne veux rien signifier de spécial, avait souri Gopal, on parle, c'est tout. On parle de vous, on peut faire parler de vous, on ne le fera pas. On pourrait avoir besoin de vous. Quoi, avait répété Gloire, vous voulez dire pour quoi ? (De mieux en mieux, nota Béliard). On verra, lui avait dit Gopal, vous allez voir qu'on se reverra. Voilà.

Béliard réfléchit un instant puis haussa les épaules.

- C'est du bluff, l'Australie, dit-il, personne ne peut savoir. Je le sais, j'étais là. Personne. Ils ne peuvent rien contre toi.