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Il fit courir vivement l'arête d'un ongle entre ses deux dents les plus jaunes, eut un bref regard sur sa prise.

- Evidemment, peut-être qu'il y aurait un moyen, poursuivit-il, tu veux qu'on se débarrasse d'eux ? Tu sais qu'on peut toujours le faire. La technique habituelle, un petit précipice et hop.

- Non, dit Gloire, on ne peut pas. Ils sont nombreux, je crains qu'ils soient organisés.

Ils l'étaient certainement. Les nombreux serviteurs traversaient tout le jour leur logement sous le moindre prétexte, arroser les plantes et faire le ménage, apporter du thé, la presse du matin, celle de cinq heures avec encore du thé, le linge et les spirales antimoustiques du soir. On avait toute raison de voir en chaque boy un informateur potentiel de Gopal via le superintendant.

Les jours suivants ne furent pas très gais, Gloire ne parlait plus qu'à Béliard, plus confiance en personne, elle en vint à soupçonner le bibliothécaire et même le mari de l'hospitalisée. Comme au plus fort de l'insomnie de la semaine dernière, elle se remit à garder la chambre, fermant sa porte au personnel, n'allant déjeuner qu'après que tous avaient regagné la sieste générale.

Or tous, hélas, ne dormaient pas. Un après-midi, comme elle quittait le restaurant vers trois heures elle aperçut, accoudés au bar limitrophe, Gopal en compagnie du superintendant. Les deux hommes paraissaient plongés dans une solide conversation. Gloire se fit aussi discrète que possible, passant comme une ombre à distance. Mais si Gopal était fort myope, le superintendant pas. Après un coup d'œil vif, il eut un mot rapide en se penchant vers le praticien qui se tourna brusquement vers la jeune femme. Quelle ravissante surprise, fit-il, un petit rafraîchissement avec nous ?

Mais rien de rafraîchissant dans ses propos. Justement je désirais vous revoir, dit-il, vous ne pouvez pas refuser. J'aimerais vous confier un objet que je veux faire parvenir à mon parent de Bombay. Vous savez que la poste, ici, rigola-t-il, c'est un peu comme chez vous l'Italie, j'aimerais mieux que ça se passe en mains propres, par courrier privé. Ça vous dit de vous en occuper ? Voyage payé, bien sûr.

- Je vois ce que c'est, dit Gloire.

- Je pense bien que vous voyez, dit Gopal, mais je pense que vous le ferez.

- Pas question, dit Gloire.

- Vous avez tort de vous méfier, fit valoir Gopal. Ça ne vous engage à rien, vous ne risquez rien, bien sûr je vous dédommage. Vous n'allez pas me refuser ça, répéta-t-il. D'autant que, selon ce que je sais, ce serait mieux de vous absenter quelques jours d'ici.

Gloire se leva : vous voulez dire quoi ? Je vous dis ce que je sais, répondit Gopal, je vous le dis comme je le pense. Laissez-moi réfléchir un peu, dit-elle. Mais naturellement, dit Gopal, réfléchissez. Même si ça ne sert à rien, c'est la moindre des choses. Rentrée dans sa chambre, elle consulta Béliard.

- On pouvait s'en douter, dit-il. Bon, qu'est-ce qu'on fait ?

- C'est toi qui dis, fit-elle, c'est toi qui as les idées.

- Mon idée, c'est qu'on marche, dit Béliard. Ça va nous changer d'air. Et puis, questionna-t-il, qu'est-ce qu'on a à perdre au point où on en est ?

- Je ne sais pas, dit-elle. Comme tu veux.

- Oui, dit Béliard, autant s'éloigner. Et puis on sera plus tranquilles à Bombay. C'est grand, c'est anonyme, on nous foutra la paix. D'ailleurs je ne connais pas du tout, moi, Bombay. C'est bien ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Assise de travers sur le lit, jambes croisées, elle feuilletait du pouce l'exemplaire de la Bhagavad-Gita déposé à demeure en compagnie d'une Bible dans la table de chevet.

- Tu étais où ? fit-elle.

- Quoi, où ? conjonctionna Béliard. Quand ?

- Quand j'étais à Bombay, où tu étais ? Tu es vraiment resté à Sydney ?

- Ne m'énerve pas avec ça, dit Béliard, tu sais bien qu'on ne parle pas de ça. J'ai le droit d'avoir ma vie. Va plutôt lui dire qu'on marche.

Puis, Gloire ayant regagné le bar :

- Je n'en ai jamais douté, dit Gopal. Eh bien vous partirez demain matin.

- Déjà ?

- Croyez-moi, dit Gopal, c'est dans votre intérêt.

19

Pour indélicat, duplice et corrompu que fût sans doute le docteur Gopal, cette fois au moins il n'avait pas menti. Dans l'après-midi du lendemain, une limousine locative Ambassador pourpre, mais dépourvue d'air conditionné, roulait doucement le long de la rue du Cénotaphe en direction du Club cosmopolite.

La rue du Cénotaphe est une petite artère calme, résidentielle quoique poussiéreuse, presque une allée bordée de grands acacias qui jaillissent de buissons embrassés. Tous les cent mètres s'y suivent de vastes villas blanches au toit plat coiffé d'antennes paraboliques, au portail surmonté d'un avis qui met en garde contre un chien, bien qu'on n'aperçoive jamais de chien, et flanqué d'une guérite où somnole un vigile en tenue paramilitaire kaki déboutonnée, ceinturon, badge et béret penché. Ceintes de jardins clos de murs, les villas n'excèdent jamais deux étages agrémentés de terrasses à degrés, de tourelles, de balcons et d'auvents protégés par des stores, des bâches, des canisses ou de modernes variantes de moucharabiehs.

On ne rencontre pas tellement d'habitants de ces demeures. Parfois, au loin, des silhouettes en pyjama clair traversent très vite la rue d'un portail vers un autre portail. Sans doute la domesticité. Sous un patio, derrière des grilles nattées d'arbustes, un vieil homme seul, chauve, myope et moustachu se laisse aller et venir sur une balançoire à faible amplitude. Mais comme vous le regardez il vous regarde et vous baissez les yeux, la température avoisine trente-cinq degrés. Tout est calme, on n'entend presque rien. Une grande lumière blanche use les reliefs et les couleurs des choses, au point de confisquer l'une de leurs trois dimensions. Bref, c'est dimanche.

L'Ambassador était, pour le moment, le seul objet brillant de ce monde pâle. Roulant à faible allure, elle croisait peu de monde sur son passage. Un cycliste transportait un bidon beaucoup trop gros pour sa monture, mais cinq minutes plus tard un autre cycliste transportait deux bidons aussi gros. Trois femmes venues de quartiers moins pourvus liaient en fagots des branches mortes de casuarine. Du ras du sol au bleu du ciel voletaient des papillons, voltigeaient des perruches et s'élançaient des escadrilles de corneilles. Un couple homosexuel de rats palmistes, avant de s'engager sur la chaussée, risquait des coups de museau pusillanimes à gauche, à droite, à gauche, etc.

Deux aigles tournant en rond se reflétaient sur le toit de l'Ambassador dans laquelle trois personnes réfléchissaient, chacune à sa manière, à différents sujets tels que le sexe, par exemple, ou l'argent. L'homme occidental installé à l'arrière y pensait confusément, toujours vêtu de son costume paille froissé. La femme assise à côté de lui - ensemble en coton clair acheté deux jours plus tôt dans un magasin parisien d'habits tropicaux - y songeait plus rêveusement. Seul le chauffeur local, en pantalon de toile et chemisette au plastron souillé, s'interrogeait de façon plus frontale sur les mensurations de cette dame et sur les revenus de ce monsieur.

Le monsieur prononça deux mots brefs dès que la rue du Cénotaphe envisagea de croiser une étroite voie privée qui s'enfonçait, après un coude, sous un manguier. On l'emprunta. On avait une bonne vue, on vit qu'au loin, à hauteur d'un portail, cette voie se trouvait barrée de blocs ralentisseurs en ciment près desquels, parallèle à la barrière dressée, un panneau bilingue informait le public de l'interdiction d'entrer au Club cosmopolite, et de ce que tout intrus serait poursuivi. Suite à deux autres mots brefs, la voiture se gara cinquante mètres en deçà du seuil. Bon, dit Personnettaz, je crois que c'est là, j'y vais. Vous m'attendez ici.