- Je vous demande pardon, fit Donatienne, mais je viens avec vous.
- Non non non non, déclina Personnettaz sur tous les tons, il a toujours été convenu que ces tâches m'incombaient.
- Mais je dois être là, insista Donatienne, je suis là pour ça. A quoi je sers, moi, sinon ?
- N'insistez pas, trancha Personnettaz. Vous n'avez pas la formation, de toute façon.
Pauvre con, murmura Donatienne dès qu'il eut claqué la portière. Puisque c'est comme ça, je vais m'envoyer le chauffeur, tiens. Mais somme toute elle n'en fit rien, s'immergeant dans un guide touristique de la région pendant que le chauffeur, heureusement inconscient de ce qu'il venait de manquer, s'intéressait à la page Spectacles du Sunday Standard.
Sur la foi du plan fourni par ses informateurs, Personnettaz se dirigea vers l'annexe du Club abritant les hôtes de passage. Son matériel pesait un peu trop dans ses poches mais sans les déformer - lampe-torche miniature et trousseau de clefs dans celle de gauche ; à droite, on ne sait jamais, un petit pistolet. Il ne croisa personne sur son chemin jusqu'au seuil de l'annexe, traversa l'entrée vers l'ascenseur ouvert, y pénétra. Pendant moins d'une minute que dura l'ascension, cette fois il se considéra dans le miroir qui occupait le fond de la cabine.
C'est dans les miroirs d'ascenseur qu'on a l'air le plus fatigué. Et peu importe le sens du véhicule : qu'on descende ou qu'on monte, c'est l'image qu'on a de soi qui dégringole toujours. On s'inquiète, on se demande pourquoi, qu'a-t-on fait la veille pour mériter ça. Mais on a tort de s'alarmer, ce n'est qu'un effet de plafonnier. C'est sa lueur verticale et terne qui rend le visage terreux, approfondit les rides et tire les traits, bouffit les poches au-dessous des yeux. Sous éclairage rasant, le miroir démultiplie la mauvaise mine à la vitesse de l'ascenseur. Il s'agit donc, essentiellement, d'une illusion. Mais Personnettaz n'est pas au courant. J'ai vieilli, nom de Dieu, pense-t-il. Je n'aurais pas cru que ça m'arriverait. On peut se demander si la présence de Donatienne ne pousserait pas cet homme, ordinairement peu soucieux de son apparence, à interroger sur ce chapitre un miroir. On peut se demander s'il en est conscient. On peut aussi s'en foutre éperdument.
Il repoussa la grille de l'ascenseur : toujours nulle âme qui vive dans la perspective du couloir, qu'il suivit sur la pointe des pieds jusqu'à l'appartement 32.
Doucement il frappa à la porte, sans réponse, plusieurs fois. Après deux coups d'œil latéraux de rat palmiste, il saisit délicatement la poignée qu'il fit tourner sans bruit. S'attendant à ce qu'elle résistât, il sélectionnait d'avance dans son trousseau le passe qu'il conviendrait d'utiliser. Mais au bout d'un quart de tour à peine la porte s'ouvrit comme d'elle-même. Plongeant une main dans sa poche, Personnettaz la referma, sait-on jamais, sur le petit pistolet.
Traversant d'abord une antichambre opaque, sans autre mobilier que deux patères au mur désaffectées, Personnettaz entra dans un grand salon vide. Rideaux tirés, meubles rangés, nulle trace ne témoignait d'une occupation quelconque. A droite une porte s'ouvrait sans doute sur une chambre : en effet ; vide également. L'homme tourna pensivement sur lui-même : rien, du moins pas un objet personnel en vue. Il inspecta les rayonnages et les tiroirs, les corbeilles à papier sans trouver de boîte d'allumettes ni d'épingles à cheveux, pas plus de facture que de prospectus ou titre de transport froissés comme on en laisse toujours dans les hôtels. Nul mégot dans les cendriers nettoyés. Il ouvrit les nombreux placards sans plus de succès - hormis le dernier dans lequel reposaient, empilées au dernier étage, toutes les étoffes achetées l'après-midi par Gloire quand elle n'avait rien d'autre à faire. Personnettaz les défit l'une après l'autre, sans découvrir le moindre indice entre leurs plis. Rien de rien. L'envie lui prit, sous l'empire du dépit, de lacérer une de ses étoffes et puis l'idée lui vint, sous un empire plus imprécis, d'en rapporter une autre à Donatienne, toutes deux il les repoussa.
Sachant d'avance qu'il n'y trouverait pas même un cheveu, son examen de la salle de bains fut de pure forme, il revint au salon. Le silence y était absolu, quoique grêlé par une rumeur lointaine qui le multipliait encore. A l'évidence, l'appartement avait été vidé avec soin mais depuis très peu de temps, semblait-il, car y flottaient encore certains proches échos de parfums, de paroles, de soupirs et de claquements de talons hauts.
Une toux retentit dans le dos de Personnettaz, qui tourna la tête : un boy outillé d'une wassingue et d'un seau le considérait avec intérêt, posant une question que Personnettaz fit répéter. Le boy souhaitait savoir s'il pouvait nettoyer. Personnettaz trouvait que c'était déjà très bien nettoyé. Mais bien sûr, dit-il quand même, allez-y. Justement je m'en vais.
A l'arrière de l'Ambassador, Donatienne s'était assoupie, sur son volant le chauffeur indigène dormait aussi - double sommeil assez intime qui laisse envisager que la jeune femme, somme toute, avait pu se raviser. Mais cette hypothèse ne traversa pas l'esprit de Personnettaz, qui toucha légèrement l'épaule de Donatienne. Comme elle ouvrait les yeux :
- Bon, lui dit-il, j'ai l'impression que c'est raté.
20
D'une autre officine Xerox-télex-fax proche du Club cosmopolite, Donatienne appela Salvador dans la matinée du lendemain vers neuf heures. Les trente degrés déjà installés sur la ville bondirent à cinquante dans la cage de verre à toit de zinc, Donatienne aussitôt fut en nage pendant que Paris, là-bas, flottait dans une obscurité glacée, à l'heure où tard dans la nuit va se rhabiller en tôt le matin. Sans doute Salvador dormirait-il encore, mais la jeune femme n'éprouvait pas de scrupule à le réveiller. Et puis non, il ne dormait pas. Il ne s'était même pas couché.
Présentement saoul comme un Polonais, Salvador rencontrait quelques difficultés à rester simplement assis devant sa table, se retenant des deux mains au bord de ce meuble couvert de documents. Sous ses yeux, sur un grand bristol maculé par les traces de nombreux verres - entrelacs de circonférences esquissant une version ivre morte de l'emblème olympique, - quelques mots étaient tracés d'une main mal assurée : les adjectifs brunes et blondes l'un au-dessus de l'autre, puis les substantifs cigarettes et bières également superposés en vis-à-vis, un réseau compliqué de flèches et d'accolades reliant ces deux colonnes. Dans le coin supérieur droit du bristol se trouvait isolément porté le mot rousses, entre parenthèses et suivi d'un point d'interrogation. Selon toute apparence, les recherches de Salvador marquaient un temps plus mort encore que d'habitude. Un transistor posé sur un coin de table diffusait un programme continu de musique tropicale, presque imperceptiblement.
- Ah, bafouilla Salvador en décrochant, c'est toi. Tu tombes bien, je me sentais un peu seul, là. Tu es où ? Tu ne veux pas venir ?
Donatienne leva les yeux au ciel.
- Ecoute, dit-elle, on l'a encore ratée. C'est un monde qu'on ne puisse pas mettre la main sur cette fille, quand même.
- Oui, fit Salvador pâteusement, je m'en fous. On s'en fout. Viens.
- Ne sois pas idiot, cria Donatienne, arrête. Je suis à six mille kilomètres, je crève de chaleur et j'en ai un peu marre, tu vois ?
- Ah oui, oui, dit Salvador sans paraître comprendre, écartant un instant le combiné de son oreille pour s'occuper de son verre vide. Moi aussi, reprit-il, j'en ai marre, tu sais, plus que marre. Peu de le dire que plus que marre.
- Bon, se calma Donatienne. Mais tu travailles, quand même ? Tu avances ?
- Ma foi je n'arrive à rien, fit Salvador, je piétine mais je m'en fous également. Je m'en fous, tu comprends ? répéta-t-il avec enthousiasme. Vraiment tu ne veux pas venir ?