- Non, soupira la jeune femme, pas tout de suite. Je te rappellerai.
Attends, attends un peu, insistait Salvador dans sa nuit - bien après que Donatienne eut raccroché, quitté la cabine et retrouvé Personnettaz dans l'Ambassador. Alors, s'enquit Personnettaz, qu'est-ce qu'il dit ? Rien, dit la jeune femme, il n'a pas l'air bien. Mais où est-ce qu'elle pourrait être maintenant, cette conne ? se demandait-elle ensuite entre ses dents.
Innocemment, cette conne pensait qu'on la laisserait en paix quand elle se serait acquittée de sa mission. Arrivée à Bombay, descendue à l'hôtel Supreme, sa chambre était élémentaire : pas plus d'air conditionné que de téléviseur, une salle d'eau cimentée, un fauteuil en skaï dur, une seule chaise, une seule table au fond du tiroir de laquelle Gloire enfouit le paquet confié par Gopal - paquet soigneusement scotché, format de brique mais consistance molle comme s'il contenait de l'eau, du gel pharmaceutique ou de l'air, - avant de composer le numéro noté par le docteur sur un coin d'ordonnance (V R Moopanar, 2021947). On n'avait pas dû remplacer le téléphone depuis les Anglais, son cadran tournait avec une irritante lenteur de blatte gazée mais des sonneries se déclenchèrent, enfin, à l'autre bout du fil : on décrocha.
Ce devait être une vaste entreprise car, après que Gloire eut demandé à parler à M. Moopanar, une voix haut perchée de standardiste lui conseilla d'abord de ne pas quitter. Déclic. Autre voix féminine plus contraltiste, même demande et même conseil, autre déclic. Puis organe mal à l'aise de jeune homme circonspect : double déclic après lequel un homme plus mûr et calme, sans doute assis dans un meilleur fauteuil, souhaita en savoir plus : nom, prénom, qui vous recommande ? Lui aussi conseilla de rester en ligne quand Gloire eut mentionné le nom de Gopal. Triple déclic suivi d'un bourdon. Nouvelle voix de femme exécutive, précise, style secrétaire de direction : double bourdon. Plus confortable et joviale, la dernière voix semblait être enfin celle de V R Moopanar soi-même.
- Ah, Gopal, s'exclama Moopanar, je vois très bien. Attendez voir, c'est celui d'Hyderabad ou celui de la rue TTK ?
- Ma foi, dit Gloire, je ne sais pas trop. C'est une clinique rue de la Pagode-Karaneeswarar.
- Parfait, coupa l'autre, je vois parfaitement. Où êtes-vous descendue ? Le Supreme, ah tiens, vous êtes sûre que vous y êtes vraiment bien ? Enfin bon, rendez-vous au bar, d'accord ? J'arrive. Nous arrivons.
Il parut trente minutes plus tard. Talqué, bagué, moustache cirée, replet dans son complet croisé framboise, Moopanar souriait, souriait, souriait ; un diamant incrusté dans l'une de ses canines sonnait, chaque fois qu'il souriait, comme un bumper de billard électrique. En retrait, inverse de sa personne, sanglé dans du chocolat cintré, le flanquait un jeune homme glabre et sec frappé d'un strabisme spécial : œil gauche fixe de tueur, œil droit très mobile de garde du corps. Bien qu'il n'accordât qu'un intérêt mineur à l'envoi de Gopal, n'y jetant pas même un regard en le passant à son assistant, Moopanar se montra très affable avec Gloire, espéra qu'elle avait fait bon voyage, pas trop fatiguée, bienvenue à Bombay. Connaissait-elle un peu de monde en ville, ne serait-elle pas trop seule, n'allait-elle pas s'ennuyer. Pas question qu'elle s'ennuie : pouvait-il se permettre de l'inviter à une soirée qu'il donnait justement le soir même, chez lui. Quelques amis. L'occasion de prendre contact et de se lier. Son diamant sonna quatre fois - suivies de la détonation sèche d'une partie gratuite - lorsqu'il insista sur tous les avantages, dans Bombay, d'être lié. Je ne sais pas trop, dit Gloire, le fait est que je suis un peu crevée. C'est naturel, dit Moopanar, je vous laisse vous reposer. Je vous rappelle en fin d'après-midi. Une voiture pourra venir vous chercher. Remontée dans sa chambre, Gloire consulta Béliard : qu'est-ce que je fais ? Vas-y toujours, suggéra l'homoncule, on ne sait jamais. Qu'est-ce que tu risques ? On verra après.
Moopanar occupait le penthouse d'une résidence de luxe dans les hauteurs de Malabar. D'un pan de la terrasse ou de l'autre, le regard plongeait sur la mer d'Oman, sur la baie, le quartier des blanchisseurs ou les jardins suspendus. Des tables avaient été dressées, supportant de quoi saouler et gaver deux cents personnes bien qu'on ne fût qu'une petite centaine : l'entourage immédiat de V R Moopanar, d'abord, toutes ses maîtresses et tous ses frères et tous les frères de ses maîtresses et toutes les maîtresses de ses frères. Puis des collègues de Moopanar semblablement accompagnés de leur suite, certains industriels, un vice-ministre, un député du parti du Congrès, trois hommes d'affaires hongrois sans leurs épouses ainsi que cinq ou six putes. Quelques professionnels du cheval enfin : propriétaires, entraîneurs, jockeys. Tenues occidentales et régionales mêlées, smokings et châles, tailleurs, saris, pyjamas et mini-jupes, turbans, twin-sets, pas un auriculaire sans son joyau.
Chaudement présentée par Moopanar, Gloire se mêla à quelques groupes, souriant et parlant peu, feignant de méconnaître l'anglais, paraissant absente des conversations. Bien qu'autour d'elle on discutât business assez librement, elle avait un peu de mal à se faire une idée précise des activités des uns comme des autres. Puis elle finit par se lasser : un Antiquity sur glace à la main, elle quitta la terrasse pour aller visiter l'appartement.
Un large couloir y distribuait quantité de chambres aux murs très vivement peints. Par leurs portes ouvertes Gloire les inspecta l'une après l'autre comme un catalogue de sorbets. Chacune était dallée d'un ton de marbre assorti, ciré comme un parquet, tellement encaustiqué qu'il prenait un air de linoléum. Ces chambres n'étaient pour la plupart meublées que d'un grand lit, d'un grand lustre et d'un grand tapis de Cuddalore ou de Masulipatam, parfois d'une peau de tigre avec sa tête et toutes ses dents. La porte d'une seule chambre n'était qu'à moitié poussée : Gloire l'ouvrit avant de la refermer aussitôt vivement, le temps d'entrevoir un couple en train de s'agiter sur un lit. Elle s'était éloignée, troublée, puis doublement troublée en s'avisant qu'un des visages de ce couple, à peine entraperçu, ne lui était peut-être pas inconnu. Elle s'arrêta, revint sur ses pas, repoussa légèrement la porte et ne reconnut Rachel que lorsque celle-ci se mit à crier oui encule-moi maintenant, Biplab, tu aimes ça, s'il te plaît. Ça alors, se dit Gloire, elle est toujours avec Biplab.
C'était tellement inattendu que Gloire, contre tous ses principes, resta figée dans l'embrasure sans pouvoir détacher son regard - jusqu'à ce que Rachel, joignant le geste à la parole et se retournant sur le lit, croisât son regard et poussât un nouveau petit cri sur un ton différent. Gloire, confuse, s'en fut aussitôt. Mais à peine avait-elle fait quelques mètres dans le couloir que, pieds nus claquant sur le marbre, Rachel la rejoignait en courant, sommairement enveloppée dans un peignoir de coton. Qu'est-ce que tu fais là ?
- C'est un peu long à expliquer, répondit Gloire. Et toi ?
Si Rachel, en peu de temps, n'avait pas changé, par contre sa vie s'était transformée. Lasse de voyager sans projet ni méthode, elle s'était donc liée avec le jeune businessman Biplab, rencontré près de l'embarcardère d'Elephanta. Or Biplab, fraîchement recruté dans la compagnie Moopanar et vite monté en grade, lui assurait une vie facile à Bombay, une oisiveté sans mélange ainsi qu'une paix royale. Il est gentil, dit-elle, et puis tu sais, lui ou un autre.
- Je sais, dit Gloire. Mais qu'est-ce que c'est, au juste, cette compagnie ?
- Quoi, fit Rachel, tu n'as pas compris ?
Au fond du couloir, rhabillé de neuf et large sourire, le jeune businessman venait de paraître et se dirigeait vers Rachel, manifestement fou d'amour. Va prendre un verre sur la terrasse, lui dit-elle, je te rejoins dans une minute.