D'après ce qu'elle avait compris des activités de Gopal, Gloire avait supposé rencontrer à Bombay ses homologues, trempant comme lui dans le négoce des narcotiques et du sang. Or, expliqua Rachel, ces deux marchés se conglutinent en un réseau beaucoup plus vaste et développé dont la compagnie Moopanar constituait un des centres nerveux. De ce consortium de trafics en tous genres, économie mondiale alternative à moins qu'elle ne fût la seule vraie, Rachel lui dressa un tableau en trois volets. Biens, services, méthodes.
Les biens : valeurs classiques, d'abord, telles qu'explosifs militaires, armes de guerre, devises, alcool, enfants, cigarettes, matériel pornographique, contrefaçons, esclaves des deux sexes, espèces protégées. Puis de nouveaux secteurs, ces derniers temps, paraissaient en pleine expansion. Les organes humains par exemple - reins et cornées prélevés sur les champs de bataille d'Europe de l'Est, dans les cliniques marronnes d'Amérique centrale ou du sous-continent, sang plus ou moins correct pompé un peu partout - constituaient un marché non moins actif que celui des produits radioactifs traînant en provenance des centrales démantelées de l'Est : uranium, césium et strontium à la pelle, plutonium comme s'il en pleuvait.
Des pavots gigantesques, au rendement miraculeux, croissaient d'ailleurs à toute allure autour de ces centrales désossées, contribuant à nourrir le marché traditionnel des stupéfiants, autre spécialité de la compagnie Moopanar. Rajoutez quelque vingt mille marques de faux médicaments, et voilà qui produit masse de bons narcodollars, d'excellents narcomarks indispensables pour entretenir un personnel profus de chimistes, de recycleurs et de sicaires.
Quant aux services, les sicaires tenaient aussi leur partie dans toute sorte de rackets et de rapts avec rançon, d'extorsions de fonds, taxes à la protection, jeux et prostitution, détournements de subventions au développement, distraction de l'aide internationale ou des fonds communautaires, caisses noires et travail noir, escroqueries à l'investissement, traitement spécial de déchets nocifs, sous-traitances imposées, faillites illicites et fraudes à la politique agricole commune, bref tout un monde.
Oui, le monde et la vie regorgent de choses à faire, et pour qui sait s'y prendre avec méthode ils regorgent d'argent, recueilli par des collecteurs cravatés de clair sur chemise foncée - puis blanchi par une arborescence de casinos et de palaces, pizzerias et salons de coiffure, instituts de massage, lavomatics, stations-services - puis viré sur des comptes inviolables à Bad Ischl, à Székesfehérvár ou dans les îles anglo-normandes. Mais, tout cela, Gloire l'avait déjà plus ou moins lu dans les journaux, elle commençait à se fatiguer de ces explications. Elle préférait, dans l'immédiat, prendre Rachel dans ses bras.
- Bon, dit-elle doucement dans son oreille, mais dis-moi, qu'est-ce que je fais là, moi ?
- Ils t'expliqueront vite, répondit Rachel à travers les cheveux de Gloire, ça ne tardera pas. Viens.
Elles étaient retournées vers la chambre, cette fois Rachel avait plus soigneusement fermé la porte, elles étaient tombées sur le lit. Et quelques heures plus tard, de retour au Supreme, Gloire rendait compte à Béliard de sa soirée à quelques détails techniques près.
- Je vois ce que c'est, dit l'homoncule, je comprends que ça t'amuse. Quand même, fais attention. Peut-être qu'on ne devrait pas faire de trop vieux os dans le coin.
21
Le lendemain de la soirée chez Moopanar, celui-ci téléphona au Supreme pour prévenir Gloire qu'il lui avait trouvé un autre hôtel, mieux assorti à sa personne. Une voiture passerait avant midi la prendre avec ses affaires. Ça se précise, commenta Béliard.
L'obscurité glaciale du restaurant, les chasseurs costumés en dompteurs et les liftiers en icoglans dénotaient assez le prestige de ce nouvel établissement. Au dernier étage d'un building blanc dressé sur Marine Drive, la nouvelle chambre de Gloire était six fois plus vaste qu'au Supreme, décorée dans les bistres et dotée du confort moderne - réfrigérateur, téléviseur, conditionneur et baignoire à deux places. Un petit balcon par-dessus le vide supportait une chaise longue et la baie donnait sur la baie.
Gloire y reprit vite ses bonnes habitudes. Levée tard, elle passait les fins de matinée sur le balcon, l'œil mi-clos sur l'immense plage peu fréquentée, parsemée d'attractions décrépites, toboggans et tourniquets rouillés. La mer malpropre était lointaine, le sable n'était que poussière. Des passants le foulaient isolément, sans but balnéaire, parfois derrière un char à bœufs. Parfois on distinguait un cheval dans le fond, galopant dans la frange d'écume. Etendu comme d'habitude sur le repose-pied du transatlantique et vêtu de son seul bermuda, Béliard prenait le soleil près de Gloire. Fais quand même attention, lui avait-il conseillé, ne les laisse pas te prendre trop en charge. Il ne faudrait pas qu'ils aient barre sur toi. Insiste pour payer l'hôtel.
Moopanar, cependant, se faisait très discret. Il appelait brièvement de temps en temps pour s'assurer que Gloire ne manquait de rien, sans rien imposer ni même proposer - sinon d'honorer de sa présence les soirées qu'il continuait d'organiser sur sa terrasse deux ou trois fois par semaine. Un peu toujours pareil, ces soirées, Gloire finit par n'y passer qu'une fois sur deux. Un jour elle avait accepté de suivre Moopanar, en compagnie de Rachel, au champ de courses où l'un de ses chevaux nommé Telepathy se voyait coté à quatre contre un ; le surlendemain, ils avaient assisté à un match de polo dans lequel s'affrontaient d'autres sujets de son élevage.
Mais dans l'immédiat, donc : soleil. Puis, vers deux heures, Rachel frappait légèrement à la porte. File, disait alors Gloire à Béliard qui s'éclipsait de mauvaise grâce, avec un œil boudeur de scoptophile dépossédé. Parfois il se levait tout seul dès qu'on avait frappé, sans attendre que Gloire lui enjoignît de détaler mais n'en faisant pas moins la gueule. Les jeunes femmes se reposaient un moment dans la chambre avant d'aller déjeuner longuement au restaurant de l'hôtel - cubes de volaille et de poisson macérés, yaourt au bhang. Puis, une fois la grande chaleur passée, elles retournaient comme avant traîner en ville, du côté de Chor Bazar ou de Banganga Tank, s'attardant près des réservoirs à l'ombre des immeubles. Des singes, des hommes et des enfants jouaient sur les toits-terrasses. Les hommes guidaient, en agitant des linges, les mouvements de pigeons groupés en pelotons dans le ciel, les enfants gouvernaient ceux de leurs cerfs-volants, les singes se poursuivaient à l'à-pic des façades, jamais on ne voyait jouer aucune femme.
La nuit venue, elles dînaient au Yacht Club, où quelquefois Biplab les rejoignait avant de repartir prendre son service chez Moopanar. Ensuite, presque aussi gaies qu'au premier soir, elles passaient vider quelques verres au bar du Taj toujours plein d'étrangers, rencontraient là d'autres jeunes femmes - dont une assura, certain soir, répondre au nom de Porsche Duvall - mais aussi des hommes, des garçons. Les hommes étaient plus frontaux, plus ombrageux que les garçons avec lesquels on pouvait négocier plus souplement, bien que les amis et les ennemis des femmes fussent, chez les uns comme chez les autres, également représentés. Bref, nul autre souci, vie facile, paix royale. Gloire n'avait même plus à redouter les menées de Personnettaz et des autres, Gopal ayant assez brouillé les pistes pour qu'ils aient actuellement perdu sa trace.
Cependant il arrivait qu'elle ne trouvât plus sa juste mesure, ne s'entendît plus elle-même dans le concert incessant des klaxons et corneilles de Bombay - comme cela se produisait, quoique à l'envers, quand ses pensées se détachaient trop violemment, dans le calme oppressant du Club cosmopolite. Il arrivait aussi qu'elle se demandât si elle allait rester là indéfiniment, s'il ne serait pas temps pour elle de rentrer. Sur ce point Rachel ne savait que répondre, Béliard était sans opinion, moi-même je ne sais pas trop. Toujours est-il qu'au bout de vingt jours de ce régime, un matin, Moopanar se présenta chez Gloire à l'improviste : Béliard n'eut que le temps de bondir dans un placard.