– Oh, monsieur, répondis-je tout effrayée au marquis, cette indifférence que vous supposez à la nature n’est encore ici que l’ouvrage de vos passions; daignez un instant écouter votre cœur au lieu d’elles, et vous verrez comme il condamnera ces impérieux raisonnements de votre libertinage. Ce cœur au tribunal duquel je vous renvoie n’est-il pas le sanctuaire où cette nature que vous outragez veut qu’on l’écoute et qu’on la respecte? si elle y grave la plus forte horreur pour ce crime que vous méditez, m’accorderez-vous qu’il est condamnable? Me direz-vous que le feu des passions détruit en un instant cette horreur, vous ne vous serez pas plus tôt satisfait qu’elle y renaîtra, qu’elle s’y fera entendre par l’organe impérieux des remords. Plus est grande votre sensibilité, plus leur empire sera déchirant pour vous… chaque jour, à chaque minute, vous la verrez devant vos yeux, cette mère tendre que votre main barbare aura plongée dans le tombeau, vous entendrez sa voix plaintive prononcer encore le doux nom qui faisait le charme de votre enfance… elle apparaîtra dans vos veilles, elle vous tourmentera dans vos songes, elle ouvrira de ses mains sanglantes les plaies dont vous l’aurez déchirée; pas un moment heureux dès lors ne luira pour vous sur la terre, tous vos plaisirs seront empoisonnés, toutes vos idées se troubleront, une main céleste dont vous méconnaissez le pouvoir vengera les jours que vous aurez détruits en empoisonnant tous les vôtres, et sans avoir joui de vos forfaits vous périrez du regret mortel d’avoir osé les accomplir.
J’étais en larmes en prononçant ces derniers mots, je me précipitai aux genoux du marquis, je le conjurai par tout ce qu’il pouvait avoir de plus cher d’oublier un égarement infâme que je lui jurais de cacher toute ma vie, mais je ne connaissais pas le cœur que je cherchais à attendrir. Quelque vigueur qu’il pût encore avoir, le crime en avait brisé les ressorts et les passions dans toute leur fougue n’y faisaient plus régner que le crime. Le marquis se leva froidement.
– Je vois bien que je m’étais trompé, Sophie, me dit-il, j’en suis peut-être autant fâché pour vous que pour moi; n’importe, je trouverai d’autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu près de moi, sans que votre maîtresse y ait rien gagné.
Cette menace changea toutes mes idées; en n’acceptant pas le crime qu’on me proposait, je risquais beaucoup pour mon compte, et ma maîtresse périssait infailliblement; en consentant à la complicité, je me mettais à couvert du courroux de mon jeune maître, et je sauvais nécessairement sa mère. Cette réflexion, qui fut en moi l’ouvrage d’un instant, me fit changer de rôle à la minute, mais comme un retour si prompt eût pu paraître suspect, je ménageai longtemps ma défaite, je mis le marquis dans le cas de me répéter souvent ses sophismes, j’eus peu à peu l’air de ne savoir qu’y répondre, le marquis me crut vaincue, je légitimai ma faiblesse par la puissance de son art, à la fin j’eus l’air de tout accepter, le marquis me sauta au col… Que ce mouvement m’eût comblée d’aise si ces barbares projets n’eussent anéanti tous les sentiments que mon faible cœur avait osé concevoir pour lui… s’il eût été possible que je l’aimasse encore…
– Tu es la première femme que j’embrasse, me dit le marquis, et en vérité c’est de toute mon âme… tu es délicieuse, mon enfant; un rayon de philosophie a donc pénétré ton esprit; était-il possible que cette tête charmante restât si longtemps dans les ténèbres?
Et en même temps nous convînmes de nos faits: pour que le marquis donnât mieux dans le panneau, j’avais toujours conservé un certain air de répugnance, chaque fois qu’il développait mieux son projet ou qu’il m’en expliquait les moyens, et ce fut cette feinte si permise dans ma malheureuse position, qui réussit à le tromper mieux que tout.
Nous convînmes que dans deux ou trois jours plus ou moins, suivant la facilité que j’y trouverais, je jetterais adroitement un petit paquet de poison que me remit le marquis dans une tasse de chocolat que la comtesse avait coutume de prendre tous les matins; le marquis me garantit toutes les suites et me promit deux mille écus de rentes à manger ou près de lui, ou dans tel lieu que bon me semblerait le reste de mes jours; il me signa cette promesse sans caractériser ce qui devait me faire jouir de cette faveur, et nous nous séparâmes.