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– Eh bien, catin, me dit-il en m’observant avec cette espèce de dégoût qui suit le délire des passions, trouves-tu que la vertu te coûte un peu cher, et deux mille écus de pension ne valaient-ils pas bien cent coups de nerf de bœuf?…

Je me jetai au pied de l’arbre, j’étais prête à perdre connaissance… Le scélérat, pas encore satisfait des horreurs où il venait de se porter, cruellement excité de la vue de mes maux, me foula de ses pieds sur la terre et m’y pressa jusqu’à m’étouffer.

– Je suis bien bon de te sauver la vie, répéta-t-il deux ou trois fois, prends garde au moins à l’usage que tu feras de mes nouvelles bontés…

Alors il m’ordonna de me relever et de reprendre mes vêtements, et comme le sang coulait de partout, pour que mes habits, les seuls qui me restaient, ne s’en trouvassent point tachés, je ramassai machinalement de l’herbe pour m’essuyer.

Cependant il se promenait en long et en large et me laissait faire, plus occupé de ses idées que de moi. Le gonflement de mes chairs, le sang qui coulait encore, les douleurs affreuses que j’endurais, tout me rendit presque impossible l’opération de me rhabiller et jamais l’homme féroce auquel j’avais affaire, jamais ce monstre qui venait de me mettre dans ce cruel état, lui pour lequel j’aurais donné ma vie il y avait quelques jours, jamais le plus léger sentiment de commisération ne l’engagea seulement à m’aider; dès que je fus prête, il m’approcha.

– Allez où vous voudrez, me dit-il, il doit vous rester de l’argent dans votre poche, je ne vous l’ôte point, mais gardez-vous de reparaître chez moi ni à Paris, ni à la campagne. Vous allez publiquement passer, je vous en avertis, pour la meurtrière de ma mère; si elle respire encore, je vais lui faire emporter cette idée au tombeau; toute la maison le saura; je vous dénoncerai à la justice. Paris devient donc d’autant plus inhabitable pour vous que votre première affaire que vous y avez crue terminée n’a été qu’assoupie, je vous en préviens. On vous a dit qu’elle n’existait plus, mais on vous a trompée; le décret n’a point été purgé; on vous laissait dans cette situation pour voir comment vous vous conduiriez. vous avez donc maintenant deux procès au lieu d’un, et à la place d’un vil usurier pour adversaire un homme riche et puissant, déterminé à vous poursuivre jusqu’aux enfers, si vous abusez par des plaintes calomniatrices de la vie que je veux bien vous laisser.

– Oh, monsieur, répondis-je, quelles qu’aient été vos rigueurs envers moi, ne craignez rien de mes démarches; j’ai cru devoir en faire contre vous quand il s’agissait de la vie de votre mère, je n’en entreprendrai jamais quand il ne s’agira que de la malheureuse Sophie. Adieu, monsieur, puissent vos crimes vous rendre aussi heureux que vos cruautés me causent de tourments, et quel que soit le sort où le ciel vous place, tant qu’il daignera conserver mes déplorables jours, je ne les emploierai qu’à l’implorer pour vous.

Le marquis leva la tête, il ne put s’empêcher de me considérer à ces mots, et comme il me vit couverte de larmes, pouvant à peine me soutenir, dans la crainte de s’émouvoir sans doute, le cruel s’éloigna et ne tourna plus ses regards de mon côté. Dès qu’il eut disparu, je me laissai tomber à terre et là, m’abandonnant à toute ma douleur, je fis retentir l’air de mes gémissements, et j’arrosai l’herbe de mes larmes:

– ô mon Dieu, m’écriai-je, vous l’avez voulu, il était dans votre volonté que l’innocent devînt encore la proie du coupable; disposez de moi, seigneur, je suis encore bien loin des maux que vous avez soufferts pour nous; puissent ceux que j’endure en vous adorant me rendre digne un jour des récompenses que vous promettez au faible quand il vous a toujours pour objet dans ses tribulations et qu’il vous glorifie dans ses peines!

La nuit venait, j’étais hors d’état d’aller plus loin, à peine pouvais-je me soutenir; je me ressouvins du buisson où j’avais couché quatre ans auparavant dans une situation bien moins malheureuse sans doute, je m’y traînai comme je pus et m’y étant mise à la même place, tourmentée de mes blessures encore saignantes, accablée des maux de mon esprit et des chagrins de mon cœur, j’y passai la plus cruelle nuit qu’il soit possible d’imaginer. La vigueur de mon âge et de mon tempérament m’ayant donné un peu de force au point du jour, trop effrayée du voisinage de ce cruel château, je m’en éloignai promptement, je quittai la forêt et résolus de gagner à tout hasard les premières habitations qui s’offriraient à moi, j’entrai dans le bourg de Claye éloigné de Paris d’environ six lieues. Je demandai la maison du chirurgien, on me l’indiqua; je le priai de me panser, je lui dis que fuyant pour quelque cause d’amour la maison de ma mère à Paris, j’étais malheureusement tombée dans cette forêt de Bondy, où des scélérats m’avaient traitée comme il le voyait; il me soigna, aux conditions que je ferais une déposition au greffier du village; j’y consentis; vraisemblablement on fit des recherches dont je n’entendis jamais parler, et le chirurgien ayant bien voulu que je logeasse chez lui jusqu’à ma guérison, il s’y employa avec tant d’art qu’avant un mois je fus parfaitement rétablie.

Dès que l’état où j’étais me permit de prendre l’air, mon premier soin fut de tâcher de trouver dans le village quelque jeune fille assez adroite et assez intelligente pour aller au château de Bressac s’informer de tout ce qui s’y était passé de nouveau depuis mon départ. La curiosité n’était pas le seul motif qui me déterminait à cette démarche; cette curiosité, peut-être dangereuse, eût assurément été déplacée, mais le peu d’argent que j’avais gagné chez la comtesse était resté dans ma chambre, à peine avais-je six louis sur moi et j’en possédais près de trente au château. Je n’imaginais pas que le marquis fût assez cruel pour me refuser ce qui était à moi aussi légitimement, et j’étais convaincue que sa première fureur passée, il ne me ferait pas une seconde injustice; j’écrivis une lettre aussi touchante que je le pus… Hélas, elle ne l’était que trop, mon cœur triste y parlait peut-être encore malgré moi en faveur de ce perfide; je lui cachais soigneusement le lieu que j’habitais, et le suppliais de me renvoyer mes effets et le peu d’argent qui se trouverait à moi dans ma chambre. Une paysanne de vingt à vingt-cinq ans, fort vive et fort spirituelle, me promit de se charger de ma lettre, et de faire assez d’informations sous main pour pouvoir me satisfaire à son retour sur tous les différents objets sur lesquels je la prévins que je l’interrogerais; je lui recommandai expressément de cacher le lieu dont elle venait, de ne parler de moi en quoi que ce soit, de dire qu’elle tenait la lettre d’un homme qui l’apportait de plus de quinze lieues de là. Jeannette partit, c’était le nom de ma courrière, et vingt-quatre heures après elle me rapporta ma réponse. Il est essentiel, madame, de vous instruire de ce qui s’était passé chez le marquis de Bressac, avant que de vous faire voir le billet que j’en reçus.

La comtesse de Bressac, tombée grièvement malade le jour de ma sortie du château, était morte subitement la même nuit. Qui que ce soit n’était venu de Paris au château, et le marquis dans la plus grande désolation prétendait que sa mère avait été empoisonnée par une femme de chambre qui s’était évadée le même jour et que l’on nommait Sophie; on faisait des recherches de cette femme de chambre, et l’intention était de la faire périr sur un échafaud si on la trouvait. Au reste le marquis se trouvait par cette succession beaucoup plus riche qu’il ne l’avait cru, et les coffres-forts, les pierreries de Mme de Bressac, tous objets dont on avait peu de connaissance, mettaient le marquis, indépendamment des revenus, en possession de plus de six cent mille francs ou d’effets ou d’argent comptant. Au travers de sa douleur affectée, il avait, disait-on, bien de la peine à cacher sa joie, et les parents convoqués pour l’ouverture du corps exigée par le marquis, après avoir déploré le sort de la malheureuse comtesse, et juré de la venger si celle qui avait commis un tel crime pouvait tomber entre leurs mains, avaient laissé le jeune homme en pleine et paisible possession du finit de sa scélératesse. M. de Bressac avait parlé lui-même à Jeannette, il lui avait fait différentes questions auxquelles la jeune fille avait répondu avec tant de fermeté et de franchise qu’il s’était déterminé à lui faire une réponse, sans la presser davantage.