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– Chère amie, dis-je à la doyenne en la remerciant de ses instructions, peut-être n’avez-vous jamais eu affaire qu’à des enfants qui n’ont pas eu assez de force pour vous tenir parole… veux-tu faire avec moi cette promesse réciproque?

Je commence par te jurer d’avance sur tout ce que j’ai de plus sacré au monde qu’ou j’y mourrai, ou je détruirai ces infamies. M’en promets-tu autant de ton côté?

– Assurément, me dit Omphale, mais sois certaine de l’inutilité de ces promesses; des filles plus âgées que toi, peut être encore plus irritées s’il est possible, appartenant aux gens les plus comme il faut de la province et ayant par ce moyen plus d’aunes que toi, des filles en un mot qui auraient donné leur sang pour moi, ont manqué aux mêmes serments; permets donc à ma cruelle expérience de regarder le nôtre comme vain et de n’y pas compter davantage.

Nous jasâmes ensuite du caractère des moines et de celui de nos compagnes.

– Il n’y a point d’homme en Europe, me dit Omphale, plus dangereux que Raphaël et Antonin; la fausseté, la noirceur, la méchanceté, la taquinerie, la cruauté, l’irréligion sont leurs qualités naturelles et l’on ne voit jamais la joie dans leurs yeux que quand ils se sont le mieux livrés à tous ces vices.

Clément qui paraît le plus brusque est pourtant le meilleur de tous, il n’est à craindre que quand il est ivre; il faut bien prendre garde de lui manquer alors, on y courrait souvent de grands risques. Pour Jérôme, il est naturellement brutal, les soufflets, les coups de pied et de poing sont des revenus sûrs avec lui, mais quand ses passions sont éteintes il devient doux comme un agneau, différence essentielle qu’il y a entre lui et les deux premiers qui ne raniment les leurs que par des trahisons et des atrocités. A l’égard des filles, continua la doyenne, il y a bien peu de choses à en dire; Florette est une enfant qui n’a pas grand esprit et dont on fait ce qu’on veut. Cornélie a beaucoup d’âme et de sensibilité, rien ne peut la consoler de son sort.

Toutes ces instructions reçues, je demandai à ma compagne s’il n’était pas absolument possible de s’assurer s’il y avait ou non une tour contenant d’autres malheureuses comme nous:

– Si elles existent comme j’en suis presque sûre, dit Omphale, on ne pourrait en être instruite que par quelque indiscrétion des moines, ou par le frère muet qui nous servant les soigne aussi sans doute; mais ces éclaircissements deviendraient fort dangereux. A quoi nous servirait-il d’ailleurs de savoir si nous sommes seules ou non, dès que nous ne pouvons nous secourir? Si maintenant tu me demandes quelle preuve j’ai que ce fait est plus que vraisemblable, je te dirai que plusieurs de leurs propos auxquels ils ne pensent pas, sont plus que suffisants pour nous en convaincre; qu’une fois d’ailleurs, en sortant le matin de coucher avec Raphaël, au moment où je passais le seuil de sa porte, et qu’il allait me suivre pour me ramener lui-même, je vis sans qu’il s’en aperçût le frère muet entrer chez Antonin avec une très belle fille de dix-sept à dix-huit ans qui certainement n’était pas de notre chambre. Le frère se voyant aperçu la précipita vite dans la cellule d’Antonin, mais je la vis; il ne s’en fit aucune plainte et tout resta là; j’eusse peut-être joué gros jeu si cela se fût su. Il est donc certain qu’il y a d’autres femmes ici que nous et que, puisque nous ne soupons avec les moines que d’un jour l’un, elles y soupent l’autre jour, en nombre très vraisemblablement égal au nôtre.

Omphale finissait à peine de parler que Florette rentra de chez Raphaël où elle avait passé la nuit, et comme il était expressément défendu aux filles de se dire mutuellement ce qui leur arrivait dans ce cas-là, nous voyant éveillées, elle nous souhaita simplement le bonjour et se jeta épuisée sur son lit où elle resta jusqu’à neuf heures, époque du lever général. La tendre Cornélie s’approcha de moi, elle pleura en me regardant… et elle me dit:

– ô ma chère demoiselle, que nous sommes de malheureuses créatures!

On apporta le déjeuner, mes compagnes me forcèrent à manger un peu, je le fis pour leur plaire; la journée se passa assez tranquillement. A cinq heures, comme l’avait dit Omphale, le régent de jour entra; c’était Antonin, il me demanda en riant comment je me trouvais de l’aventure, et comme je ne lui répondais qu’en baissant des yeux inondés de larmes:

– Elle s’y fera, elle s’y fera, dit-il en ricanant, il n’y a point de maison en France où l’on fourre mieux les filles qu’ici.

Il fit sa visite, prit la liste des fautes des mains de la doyenne qui, trop bonne fille pour la charger beaucoup, disait bien souvent qu’elle n’avait rien à dire, et avant de nous quitter Antonin s’approcha de moi… Je frémis, je crus que j’allais devenir encore une fois la victime de ce monstre, mais dès que cela pouvait être à tout instant, qu’importait que ce fût alors, ou le lendemain? Cependant j’en fus quitte pour quelques caresses brutales et il se jeta sur Cornélie, ordonnant pendant qu’il opérerait à tout ce que nous étions là de venir servir ses passions. Le scélérat gorgé de voluptés, ne s’en refusant d’aucune espèce, termine son opération avec cette malheureuse comme il avait fait avec moi la veille, c’est-à-dire avec les épisodes les plus réfléchies de la brutalité et de la dépravation. Ces sortes de groupes s’exécutaient fort souvent; il était presque toujours d’usage quand un moine jouissait d’une des sœurs, que les trois autres l’entourassent pour enflammer ses sens de toutes parts et pour que la volupté pût pénétrer en lui par tous ses organes. Je place ici ces détails impurs à dessein de n’y plus revenir, mon intention n’étant pas de m’appesantir davantage sur l’indécence de ces scènes. En tracer une est les peindre toutes, et pendant le long séjour que je fis dans cette maison, mon projet est de ne plus vous parler que des événements essentiels, sans vous effrayer plus longtemps des détails. Comme ce n’était pas le jour de notre souper nous fûmes assez tranquilles, mes compagnes me consolèrent de leur mieux, mais rien ne pouvait adoucir des chagrins de la nature des miens; en vain y travaillèrent-elles, plus elles me parlaient de mes maux, et plus ils me paraissaient cuisants.

Le lendemain dès neuf heures le gardien vint me voir quoiqu’il ne fût pas de jour, il demanda à Omphale si je commençais à prendre mon parti, et sans trop écouter la réponse, il ouvrit un des coffres de notre cabinet dont il tira plusieurs vêtements de femme:

– Comme vous n’avez rien avec vous, me dit-il, il faut bien que nous pensions à vous vêtir, peut-être bien un peu plus pour nous que pour vous; au moins ainsi point de reconnaissance; moi je ne suis point d’avis de tous ces vêtements inutiles et quand nous laisserions aller les filles qui nous servent nues comme des bêtes, il me semble que l’inconvénient serait très léger, mais nos pères sont des gens du monde qui veulent du luxe et de la parure, il faut donc les satisfaire.