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Nos quatre libertins, un instant en extase devant autant de chantres, n’eurent la force que de les admirer; l’empire de la beauté contraint au respect, le scélérat le plus corrompu lui rend malgré tout une espèce de culte qui ne s’enfreint pas sans remords. Mais des monstres tels que ceux à qui nous avions affaire languissent peu sous de tels freins.

– Allons, mademoiselle, dit le gardien, faites-nous voir, je vous prie, si le reste de vos chantres répond à ceux que la nature place avec tant de profusion sur vos traits.

Et comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait sans comprendre ce qu’on voulait lui dire, le brutal Antonin la saisit par le bras, et lui dit avec des jurements et des apostrophes d’une trop grande indécence pour qu’il soit possible de les répéter:

– Ne comprenez-vous donc pas, petite mijaurée, que ce qu’on veut vous dire est de vous mettre à l’instant toute nue…

Nouvelles pleurs… nouvelles défenses, mais Clément la saisissant aussitôt fait disparaître en une minute tout ce qui voile la pudeur de cette intéressante créature. Il était difficile que les chantres que la décence dérobait chez Octavie répondissent mieux à ceux que l’usage lui permettait de montrer.

On ne vit jamais sans doute une peau plus blanche, jamais des fourres plus heureuses, et cependant tant de fraîcheur, tant d’innocence et de délicatesse allaient devenir la proie de ces barbares. Ce n’était que pour être flétries par eux que la nature semblait lui prodiguer tant de faveurs; le cercle se fourra autour d’elle, et ainsi que je l’avais fait, elle le parcourut en tous les sens. Le brûlant Antonin n’a pas la force de résister, un cruel attentat sur ces chantres naissants détermine l’hommage et l’encens fume aux pieds du dieu…

Raphaël voit qu’il est temps de penser à des choses plus sérieuses; lui-même est hors d’état d’attendre, il se saisit de la victime, il la place suivant ses désirs; ne s’en rapportant pas à ses soins, il prie Clément de la lui contenir. Octavie pleure, on ne l’entend pas; le feu brille dans les regards de cet exécrable Italien; maître de la place qu’il prendra d’assaut, on dirait qu’il n’en considère les avenues que pour mieux prévenir toutes les résistances; aucune ruse, aucun préparatif ne s’emploie. Quelque énorme disproportion qui se trouve entre l’assaillant et la rebelle, celui-ci n’entreprend pas moins la conquête; un cri touchant de la victime nous annonce enfin sa défaite. Mais rien n’attendrit son fier vainqueur; plus elle a l’air d’implorer sa grâce, plus il la presse avec férocité, et la malheureuse à mon exemple est ignominieusement flétrie sans avoir cessé d’être vierge.

– Jamais lauriers ne furent plus difficiles, dit Raphaël en se remettant, j’ai cru que pour la première fois de ma vie, j’échouerais en les obtenant.

– Que je la saisisse de là, dit Antonin sans la laisser relever, il est plus d’une brèche au rempart et vous n’en avez saisi qu’une.

Il dit, et s’avançant fièrement au combat, en une minute, il est maître de la place; de nouveaux gémissements s’entendent…

– Dieu soit loué, dit ce monstre horrible, j’aurais douté de la défaite sans les complaintes de la vaincue, et je n’estime mon triomphe que quand il a coûté des pleurs.

– En vérité, dit Jérôme en s’avançant les faisceaux à la main, je ne dérangerai point non plus cette douce attitude, elle favorise au mieux mes desseins.

Il considère, il touche, il palpe, l’air retentit aussitôt d’un sifflement affreux. Ces belles chairs changent de couleurs, la teinte de l’incarnat le plus vif se mêle à l’éclat des lis, mais ce qui divertirait peut-être un instant l’amour si la modération dirigeait ces manies, devient incessamment un crime envers ses lois. Rien n’arrête le perfide moine, plus l’écolière se plaint et plus éclate la sévérité du régent… tout est traité de la même manière, rien n’obtient grâce à ses regards; il n’est bientôt plus une seule partie de ce beau corps qui ne porte l’empreinte de sa barbarie, et c’est enfin sur les vestiges sanglants de ses odieux plaisirs que le perfide apaise ses feux.

– Je serai plus doux que tout cela, dit Clément en saisissant la belle entre ses bras et collant un baiser impur sur sa bouche de corail… voilà le temple où je vais sacrifier…

Quelques nouveaux baisers l’enflamment encore sur cette bouche adorable, fourrée par Vénus même. Il contraint cette malheureuse fille aux infamies qui le délectent, et l’organe heureux des plaisirs, le plus doux asile de l’amour se souille enfin par des horreurs.

Le reste de la soirée devint semblable à tout ce que vous savez, mais la beauté, l’âge touchant de cette jeune fille enflammant encore mieux ces scélérats, toutes leurs atrocités redoublèrent et la satiété bien plus que la pitié, en renvoyant cette infortunée dans sa chambre, lui rendit au moins pour quelques heures le calme dont elle avait besoin. J’aurais bien désiré pouvoir la consoler au moins cette première nuit, mais obligée de la passer avec Antonin, c’eût été moi-même au contraire qui me fusse trouvée dans le cas d’avoir besoin de secours; j’avais eu le malheur, non pas de plaire, le mot ne serait pas convenable, mais d’exciter plus ardemment qu’une autre les infâmes désirs de ce débauché, et il s’écoulait peu de semaines depuis longtemps sans que je n’en passasse quatre ou cinq nuits dans sa chambre. Je retrouvai le lendemain en rentrant ma nouvelle compagne dans les pleurs, je lui dis tout ce qui m’avait été dit pour me calmer, sans y réussir avec elle plus qu’on n’avait réussi avec moi. Il n’est pas bien aisé de se consoler d’un changement de sort aussi subit; cette jeune fille d’ailleurs avait un grand fonds de piété, de venu, d’honneur et de sentiment, son état ne lui en parut que plus cruel.

Raphaël qui l’avait prise fort en gré passa plusieurs nuits de suite avec elle, et peu à peu elle fit comme les autres, elle se consola de ses malheurs par l’espérance de les voir finir un jour. Omphale avait eu raison de me dire que l’ancienneté ne faisait rien aux réformes, que seulement dictées par le caprice des moines ou peut-être par quelques recherches ultérieures, on pouvait la subir au bout de huit jours comme au bout de vingt ans; il n’y avait pas six semaines qu’octavie était avec nous, quand Raphaël vint lui annoncer son départ… elle nous fit les mêmes promesses qu’Omphale et disparut comme elle sans que nous ayons jamais su ce qu’elle était devenue.

Nous fûmes environ un mois sans voir arriver de remplacement. Ce fut pendant cet intervalle que j’eus, comme Omphale, occasion de me persuader que nous n’étions pas les seules filles qui habitassent cette maison et qu’un autre bâtiment sans doute en recelait un pareil nombre que le nôtre, mais Omphale ne put que soupçonner et mon aventure bien autrement convaincante confirma tout à fait mes soupçons; voici comme cela arriva. Je venais de passer la nuit chez Raphaël et j’en sortais suivant l’usage sur les sept heures du matin, lorsqu’un frère aussi vieux, aussi dégoûtant que le nôtre et que je n’avais pas encore vu, survint tout à coup dans le corridor avec une grande fille de dix-huit à vingt ans qui me parut fort belle et faite à peindre. Raphaël qui devait me ramener, se faisait attendre; il arriva comme j’étais positivement en face de cette fille que le frère ne savait où fourrer pour la soustraire à mes regards.