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Nous le jurâmes… mais le gardien ne se contenta point de ce serment, il nous exhorta à nous approcher des sacrements; aucune de nous ne refusa et là, il nous fit jurer au pied de l’autel que nous voilerions à jamais ce qui s’était passé dans ce couvent. Je le fis comme les autres, et si j’enfreins près de vous ma promesse, madame, c’est que je saisis plutôt l’esprit que la lettre du serment qu’exigea ce bon prêtre; son objet était qu’il ne se fît jamais aucune plainte, et je suis bien certaine en vous racontant ces aventures qu’il n’en résultera jamais rien de fâcheux pour l’ordre de ces pères. Mes compagnes partirent les premières, et comme il nous était défendu de prendre ensemble aucun rendez-vous et que nous avions été séparées dès l’instant de l’arrivée du nouveau gardien, nous ne nous retrouvâmes plus. Ayant demandé d’aller à Grenoble, on me donna deux louis pour m’y rendre; je repris les vêtements que j’avais en arrivant dans cette maison, j’y retrouvai les huit louis qui me restaient encore, et pleine de satisfaction de fuir enfin pour jamais cet asile effrayant du vice, et d’en sortir d’une manière aussi douce et aussi peu attendue, je m’enfonçai dans la forêt, et me retrouvai sur la route d’Auxerre au même endroit où je l’avais quittée pour venir me jeter moi-même dans le lac, trois ans juste après cette sottise, c’est-à-dire âgée pour lors de vingt-cinq ans moins quelques semaines. Mon premier soin fut de me jeter à genoux et de demander à Dieu de nouveaux pardons des fautes involontaires que j’avais commises; je le fis avec plus de componction encore que je ne l’avais fait près des autels souillés de la maison infâme que j’abandonnais avec tant de joie. Des larmes de regret coulèrent ensuite de mes yeux.

Hélas, me dis-je, j’étais pure quand je quittai autrefois cette même route, guidée par un principe de dévotion si funestement trompé… et dans quel triste état puis-je me contempler maintenant! Ces funestes réflexions un peu calmées par le plaisir de me voir libre, je continuai ma route. Pour ne pas vous ennuyer plus longtemps, madame, de détails dont je crains de lasser votre patience, je ne m’arrêterai plus si vous le trouvez bon, qu’aux événements ou qui m’apprirent des choses essentielles, ou qui changèrent encore le cours de ma vie. M’étant reposée quelques jours à Lyon, je jetai par hasard un jour les yeux sur une gazette étrangère appartenant à la femme chez laquelle je logeais, et quelle fut ma surprise d’y voir encore le crime couronné, d’y voir au pinacle un des principaux auteurs de mes maux. Rodin, cet infâme qui m’avait si cruellement punie de lui avoir épargné un meurtre, obligé de quitter la France pour en avoir commis d’autres sans doute, venait, disait cette feuille de nouvelles, d’être nommé premier chirurgien du roi de Suède avec des appointements considérables. Qu’il soit fortuné, le scélérat, me dis-je, qu’il le soit puisque la providence le veut, et toi malheureuse créature, souffre seule, souffre sans te plaindre, puisqu’il est écrit que les tribulations et les peines doivent être l’affreux partage de la vertu!

Je partis de Lyon au bout de trois jours pour prendre la route du Dauphiné, pleine du fol espoir qu’un peu de prospérité m’attendait dans cette province. A peine fus-je à deux lieues de Lyon, voyageant toujours à pied comme à mon ordinaire avec une couple de chemises et de mouchoirs dans mes poches, que je rencontrai une vieille femme qui m’aborda avec l’air de la douleur et qui me conjura de lui faire quelques charités. Compatissante de mon naturel, ne connaissant nul chantre au monde comparable à celui d’obliger, je sors à l’instant ma bourse à dessein d’en tirer quelques pièces de monnaie et de les donner à cette femme, mais l’indigne créature, bien plus prompte que moi quoique je l’eusse jugée d’abord vieille et cassée, saisit lestement ma bourse, me renverse d’un vigoureux coup de poing dans l’estomac, et ne reparaît plus à mes yeux, dès que je suis relevée, qu’à cent pas de là, entourée de quatre coquins, qui me font des gestes menaçants si j’ose approcher. Oh juste ciel, m’écriai-je amertume, il est donc impossible qu’aucun mouvement vertueux puisse naître en moi, qu’il ne soit à l’instant puni par les malheurs les plus cruels qui soient à redouter pour moi dans l’univers! En ce moment affreux, tout mon courage fut prêt à m’abandonner.

J’en demande aujourd’hui pardon au ciel, mais la révolte fut bien près de mon cœur. Deux affreux partis s’offrirent à moi; je voulus, ou m’aller joindre aux fripons qui venaient de me léser aussi cruellement, ou retourner dans Lyon m’abandonner au libertinage… Dieu me fit la grâce de ne pas succomber et quoique l’espoir qu’il alluma de nouveau dans mon âme ne fût que l’aurore d’adversités plus terribles encore, je le remercie cependant de m’avoir soutenue. La chaîne des malheurs qui me conduit aujourd’hui quoique innocente à l’échafaud, ne me vaudra jamais que la mort; d’autres partis m’eussent valu la honte, les remords, l’infamie, et l’un est bien moins cruel pour moi que le reste.

Je continuai ma route, décidée à vendre à vienne le peu d’effets que j’avais sur moi pour gagner Grenoble. Je cheminais tristement, lorsqu’à un quart de lieue de cette ville, j’aperçus dans la plaine à droite du chemin, deux hommes à cheval qui en foulaient un troisième aux pieds de leurs chevaux, et qui après l’avoir laissé comme mort se sauvèrent à toutes brides. Ce spectacle affreux m’attendrit jusqu’aux larmes… Hélas, me dis-je, voilà un infortuné plus à plaindre encore que moi; il me reste au moins la santé et la force, je puis gagner ma vie, et s’il n’est pas riche, qu’il soit dans le même cas que moi, le voilà estropié pour le reste de ses jours.

Que va-t-il devenir? A quelque point que j’eusse dû me défendre de ces sentiments de commisération, quelque cruellement que je vinsse d’en être punie, je ne pus résister à m’y livrer encore. Je m’approche de ce moribond; j’avais un peu d’eau spiritueuse sur moi, je lui en fais respirer; il ouvre les yeux à la lumière, ses premiers mouvements sont ceux de la reconnaissance, ils m’engagent à continuer mes soins; je déchire une de mes chemises pour le panser, un de ces seuls effets qui me restent pour prolonger ma vie, je le mets en morceaux pour cet homme, j’étanche le sang qui coule de quelques-unes de ses plaies, je lui donne à boire un peu de vin dont je portais une légère provision dans un flacon pour ranimer ma marche dans mes instants de lassitude, j’emploie le reste à bassiner ses contusions. Enfin ce malheureux reprend tout à coup ses forces et son courage; quoique à pied et dans un équipage assez leste, il ne paraissait pourtant point dans la médiocrité, il avait quelques effets de prix, des bagues, une montre, et autres bijoux, mais fort endommagés de son aventure. Il me demande enfin, dès qu’il peut parler, quel est l’ange bienfaisant qui lui apporte du secours, et ce qu’il peut faire pour en témoigner sa gratitude. Ayant encore la bonhomie de croire qu’une âme enchaînée par la reconnaissance devait être à moi sans retour, je crois pouvoir jouir en sûreté du doux plaisir de faire partager mes pleurs à celui qui vient d’en verser dans mes bras, je lui raconte toutes mes aventures, il les écoute avec intérêt et quand j’ai fini par la dernière catastrophe qui vient de m’arriver, dont le récit lui fait voir l’état cruel de misère dans lequel je me trouve:

– Que je suis heureux, s’écrie-t-il, de pouvoir au moins reconnaître tout ce que vous venez de faire pour moi! Je m’appelle Dalville, continue cet aventurier, je possède un fort beau château dans les montagnes à quinze lieues d’ici; je vous y propose une retraite si vous voulez m’y suivre, et pour que cette offre n’alarme point votre délicatesse, je vais vous expliquer tout de suite à quoi vous me serez utile. Je suis marié, ma femme a besoin près d’elle d’une femme sûre; nous avons renvoyé dernièrement un mauvais sujet, je vous offre sa place.