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Ce n’était pas là ce qu’il lisait, mais ce que ses doigts entendaient.

— Oui, je suis certain que c’est bien ça, fit Callahan dans un souffle.

Il avait l’air content, mais il attrapa le poignet de Roland et l’écarta, cherchant à éloigner la main du Pistolero de cette boîte. Une fine couche de sueur était apparue sur son front et ses avant-bras.

— Ça se tient, en un sens. Une feuille, une pierre, une porte dérobée. Ce sont des symboles tirés d’un livre de chez moi. Il s’appelle Que l’ange regarde de ce côté.

Une feuille, une pierre, une porte, se répéta Roland. Il suffit de remplacer feuille par rose, et le tour est joué. Oui. C’est ça.

— Vous allez la prendre ? demanda Callahan.

Il avait un peu élevé la voix, il ne chuchotait plus, et le Pistolero se rendit compte qu’il le suppliait.

— Vous l’avez vue, n’est-ce pas, Père ?

— Si fait, une fois. Son horreur est au-delà du dicible. Comme l’œil poisseux d’un monstre qui aurait grandi dans l’ombre de Dieu. La prendrez-vous, pistolero ?

— Oui.

— Quand ?

Le Pistolero entendit l’écho étouffé du carillon — un son si beau et si abominable à la fois qu’il vous faisait grincer les dents. L’espace d’un instant, les murs de l’église du Père Callahan se mirent à vaciller. C’était comme si la chose dans cette boîte leur parlait : Voyez-vous comme tout cela est dérisoire ? Avec quelle aisance et quelle rapidité je peux tout vous retirer, si je le décide ? Prends garde, pistolero ! Prends garde, chamane ! L’abysse est tout autour de vous. Et c’est selon mon bon plaisir que vous flottez ou que vous coulez.

Puis le kammen se tut.

— Quand ?

Callahan se pencha au-dessus du trou ou reposait la boîte et saisit le Pistolero par la chemise.

— Quand ?

— Bientôt, répondit Roland.

Bien trop tôt, répondit son cœur.

CHAPITRE 5

Le conte de Gray Dick

1

Plus que vingt-trois, pensait Roland ce soir-là, assis à l’arrière du Rocking B d’Eisenhart, à écouter les garçons crier et Ote aboyer. Au temps de Gilead, ce genre de galerie couverte située derrière le bâtiment principal, faisant face aux granges et aux champs, s’appelait la galerienne. Vingt-trois jours avant l’arrivée des Loups. Et combien avant que Susannah mette bas ?

À ce sujet, une idée effroyable avait germé dans son esprit. Et si Mia, la nouvelle elle dans l’enveloppe corporelle de Susannah, devait donner naissance à son monstre le jour même de la venue des Loups ? Ça ne paraissait pas très probable, mais à en croire Susannah, la coïncidence ça n’existait plus. Roland lui accordait crédit, là-dessus. Certes, ils ne disposaient d’aucun moyen pour évaluer la période de gestation de cette chose. Même s’il s’était agi d’un enfant humain, la notion de neuf mois ne voulait plus dire grand-chose. Le temps s’était ramolli.

— Les garçons ! aboya Eisenhart. Au nom de l’Homme Jésus, qu’est-ce que je vais raconter à ma femme si vous vous broyez la carcasse en sautant de la grange ?

— Tout va bien ! cria Benny Slightman. Andy ne nous laissera pas nous faire mal !

Pieds nus et vêtu d’une salopette de toile, le garçon se tenait dans l’ouverture du fenil, juste au-dessus de la poutre sur laquelle étaient gravées les lettres : ROCKING B.

— À moins que… vous vouliez vraiment qu’on arrête, sai ?

Eisenhart adressa un regard à Roland, qui vit Jake debout juste derrière Benny, attendant impatiemment sa chance de se briser le cou. Jake portait lui aussi une salopette — appartenant sans doute à son nouvel ami — et la vision des deux garçons fit sourire Roland. Jake n’était pas le genre de garçon qu’on imaginait dans ce type de tenue.

— Ça m’est totalement égal, si c’est ce que vous désirez savoir, dit Roland.

— Hardi, alors ! s’écria le rancher, avant de concentrer son attention sur les éclats de quincaillerie éparpillés sur le plancher. Qu’en pensez-vous ? Est-ce qu’un d’entre eux au moins pourra tirer ?

Eisenhart avait sorti trois de ses armes, attendant l’inspection de Roland. La meilleure était une carabine, que le rancher avait apportée en ville, le soir du conseil convoqué par Tian Jaffords. Les deux autres étaient des pistolets, de ceux qu’enfants, Roland et ses amis appelaient des « canonniers », à cause de leurs barillets surdimensionnés, qu’il fallait faire tourner avec toute la paume, après chaque coup. Roland commença par démonter les armes, sans aucun commentaire. Une fois encore, il avait sorti son huile, mais l’avait versée dans un bol, au lieu d’une soucoupe.

— J’ai demandé…

— Je vous ai entendu, sai, dit Roland. Votre carabine est parmi ce que j’ai vu de mieux de ce côté de la grande ville. Quant aux canonniers… — il secoua la tête — celui-ci, avec le placage en nickel, il tirera peut-être. L’autre, vous pouvez aussi bien le planter dans la terre. Peut-être qu’il fera des feuilles.

— Je déteste avoir à entendre ça, fit Eisenhart. Ils me viennent de mon Pa, qui le tenait de son Pa, et ce sur un paquet de générations — il leva sept doigts et son pouce. Ça remonte à avant les Loups, vous intuitez. Jamais séparés, toujours légués par testament au fils le plus capable. Quand je les ai reçus à la place de mon frère aîné, j’étais fier, je peux vous le dire.

— Vous aviez un jumeau ? demanda Roland.

— Si fait, une jumelle. Verna.

Il avait le sourire fréquent et facile. Mais sous ses épaisses moustaches grisonnantes, son sourire était empreint de douleur — c’était le sourire d’un homme qui ne veut pas qu’on sache qu’il saigne, quelque part sous ses vêtements.

— Elle était belle comme le jour, ça oui. Elle a disparu il y a dix ans, au moins. Elle est partie très tôt, comme il arrive parfois aux crânés.

— Je suis désolé.

— Grand merci à vous.

Le soleil déclinait au sud-ouest, dans un halo rouge, jetant sur la cour un voile de sang. Sous la véranda étaient alignées des chaises à bascule, et Eisenhart était installé dans l’une d’elles. Roland était assis en tailleur sur le plancher, à nettoyer l’héritage du rancher. Le fait que ces pistolets ne feraient sans doute jamais feu n’avait aucun sens pour les mains du Pistolero, entraînées depuis des lustres à cet exercice, qui les apaisait toujours.

À présent, avec une célérité qui fit cligner le rancher des yeux, Roland assembla de nouveau les armes, en une série rapide de clics et de clacs. Il les mit de côte sur un carré de peau de mouton, s’essuya les doigts sur un chiffon, et alla s’asseoir dans le fauteuil voisin de celui d’Eisenhart. Il se dit que, par des soirées plus ordinaires, Eisenhart et sa femme devaient passer un moment ici, assis côte à côte, à regarder le soleil abandonner le jour.

Roland fourragea dans son sac en quête de sa blague à tabac, la trouva et se roula une cigarette avec le tabac frais et doux de Callahan. Rosalita y avait ajouté un cadeau personnel, un petit paquet de spathes de maïs qu’elle appelait des « presses ». Roland les trouvait aussi bonnes que n’importe quel papier à cigarette, et il prit le temps de contempler le produit fini avant d’en approcher le bout de l’allumette qu’Eisenhart avait allumée, d’un ongle de son pouce calleux. Le Pistolero tira profondément sur sa cigarette puis exhala un panache de fumée qui s’éleva lentement dans l’air du soir, un air immobile et étrangement moite pour une fin d’été.