— C’est bon, dit-il en hochant la tête.
— Si fait ? Grand bien vous fasse. Personnellement, je n’ai jamais aimé ça.
La grange était bien plus grande que la maison d’habitation, au moins cinquante mètres de long et quinze mètres de haut. La façade était ornée d’amulettes de la Moisson, en l’honneur de la saison ; des pantins avec d’énormes têtes en vives-raves montaient la garde. Au-dessus de l’ouverture du fenil, surplombant la porte principale, la poutre centrale saillait, une corde enroulée à son extrémité. En dessous, dans la cour, les garçons avaient fait une grosse meule de foin. Ote se tenait d’un côté, Andy de l’autre. Ils levaient la tête en direction de Benny Slightman ; ce dernier attrapa la corde, tira dessus d’un petit coup sec, puis recula dans la grange, disparaissant de leur champ visuel. Fou d’impatience, Ote se mit à aboyer. Une seconde plus tard, Benny déboula à toutes jambes, la corde bien serrée dans les mains, ses cheveux volant dans son cou.
— Gilead et Arthur l’Aîné, cria-t-il, et il sauta. Il se balança dans le crépuscule rougeoyant, son ombre derrière lui.
— Ben-Ben ! aboya Ote. Ben-Ben-Ben !
Le garçon lâcha la corde, vola dans le foin, disparut, puis jaillit comme un diable de sa boîte, hilare. Andy lui tendit une main métallique que Benny refusa, préférant s’affaler sur la terre dure. Ote se mit à tourner autour de lui en aboyant.
— Est-ce que c’est le cri qu’ils poussent toujours, quand ils jouent ? demanda Roland.
Eisenhart eut un rire nasal.
— Pas du tout ! En général, ils invoquent Oriza, ou l’Homme Jésus, ou bien c’est « Gloire à La Calla », ou même les trois à la fois. Votre garçon a truffé la tête de Benny de ses contes, il me semble.
Roland choisit d’ignorer la note quelque peu désapprobatrice dans la voix d’Eisenhart, et regarda Jake remonter la corde. Benny resta allongé sur le sol, faisant le mort, attendant qu’Ote vienne lui lécher le visage. Puis il se rassit en gloussant. Roland ne doutait pas une seconde que, si le garçon avait dévié de sa trajectoire, Andy l’aurait rattrapé.
Sur le côté de la grange attendait une remuda de chevaux de trait, une vingtaine en tout. Un trio de cow-boys en jambières de cuir et bottillonnes ramenait la dernière demi-douzaine de montures vers le groupe. À l’autre bout de la cour se trouvait un enclos d’abattage rempli de bœufs. Dans les semaines à venir, ils seraient mis à mort et descendraient la rivière sur les bateaux de commerce.
Jake recula dans la grange, puis déboula à son tour.
— New York ! cria-t-il. Times Square ! L’Empire State Building ! Les Tours Jumelles ! La Statue de la Liberté !
Et il se lança dans le vide, plongeant au bout de la corde. Ils le virent disparaître, en riant, dans la meule de foin.
— Il y avait une raison particulière, dans le fait d’envoyer les deux autres chez les Jaffords ? demanda Eisenhart.
Il parlait d’un ton détaché, mais Roland sentit que cette question l’intéressait au plus haut point.
— Il vaut mieux que l’on se disperse. Que l’on se montre le plus possible. On manque de temps. Il faut prendre des décisions.
Ce qui était la pure vérité, mais il ne disait pas tout, et Eisenhart devait s’en douter. Il était plus perspicace qu’Overholser. Il était aussi fermement opposé à l’idée de tenir tête aux Loups. Jusqu’ici, du moins. Ce qui n’empêchait pas Roland d’apprécier le bonhomme, carré d’épaules, honnête et doté d’un solide sens de l’humour paysan. Roland croyait qu’il pourrait se rallier à leur camp, à condition qu’on lui montrât qu’ils avaient de vraies chances de l’emporter.
Sur le trajet qui les avait menés au Rocking B, ils avaient croisé une demi-douzaine de petites exploitations le long du fleuve, où le riz était la culture principale. Eisenhart s’était prêté d’assez bon cœur au jeu des présentations. À chaque arrêt, Roland répétait les deux questions qu’il avait posées la veille, au Pavillon : Nous ouvrirez-vous votre cœur comme nous vous ouvrons le nôtre ? Nous considérez-vous pour ce que nous sommes, et acceptez-vous ce que nous faisons ? Tous avaient répondu oui. Eisenhart également. Mais Roland était trop avisé pour poser la troisième question. Ce n’était pas la peine, pas encore. Il leur restait encore plus de trois semaines.
— Nous perdurons, pistolero, dit Eisenhart. En dépit des Loups, nous perdurons. Autrefois, il y avait Gilead, et Gilead a disparu — vous le savez mieux que personne — et nous perdurons. Si on tient tête aux Loups, tout ça pourrait bien changer. Pour vous et les vôtres, peu importe ce qui peut bien se passer sur le Croissant, c’est comme si on pissait dans un violon. Si vous gagnez et que vous survivez, vous reprendrez la route. Si vous perdez et que vous mourez, on n’aura nulle part où aller.
— Mais…
Eisenhart leva la main.
— Entendez-moi, je vous prie. Vous voulez bien ?
Roland hocha la tête avec résignation. Pour lui, il n’y avait sans doute pas mieux que la discussion. Plus loin, les garçons rentraient en courant dans la grange, se préparant à un nouveau saut. Bientôt, l’obscurité viendrait mettre un terme à leurs jeux. Le Pistolero se demandait comment s’en sortaient Eddie et Susannah. Avaient-ils pu parler au Gran-Pere de Tian ? Et si tel était le cas, leur avait-il révélé des renseignements utiles ?
— Supposez qu’ils en envoient cinquante ou soixante, comme ils l’ont fait déjà, maintes et maintes fois ? Et supposez qu’on les écrase ? Et alors, supposez qu’une semaine ou un mois plus tard, après votre départ, ils nous en envoient cinq cents ?
Roland réfléchit à la question. C’est alors que Margaret Eisenhart se joignit à eux. C’était une femme mince, la quarantaine, avec une petite poitrine, vêtue d’un jean et d’une chemise de soie grise. Ses cheveux noirs, tirés en arrière en un chignon sur la nuque, étaient striés de blanc. Une de ses mains disparaissait sous son tablier.
— C’est une bonne question, dit-elle, mais ce n’est peut-être pas le bon moment pour la poser. Donne-leur une semaine, à lui et à ses amis, pour qu’ils jettent un œil aux alentours et qu’ils voient ce qu’il y a à voir.
Eisenhart adressa à sa sai un regard mi-amusé et mi-irrité.
— Est-ce que je te dis comment mener ta cuisine, femme ? Quand faire à manger et quand faire la lessive ?
— Seulement quatre fois par semaine, fit-elle.
Puis, voyant que Roland se levait pour libérer le siège près de celui de son mari, elle lui dit :
— Non, ne bougez pas, je vous en prie. Je suis restée assise pendant des heures, à éplucher des vives-raves avec Edna, la tante de ce jeune homme, dit-elle en désignant Benny d’un signe de tête. Ça fait du bien d’être debout.
Elle sourit en voyant les garçons voler dans la botte de foin, avec Ote qui tournait autour d’eux en aboyant.
— Vaughn et moi, nous n’avons jamais eu à affronter cette horreur de face, jusqu’ici, Roland. Nous avions six enfants, tous des jumeaux, mais ils avaient tous grandi dans l’intervalle. Aussi n’avons-nous peut-être pas toutes les cartes en main pour prendre la décision que vous demandez.
— Avoir de la chance ne rend pas stupide, fit Eisenhart. Au contraire, voilà ce que je pense. Un regard froid porte plus loin.