— Peut-être, répondit-elle en regardant les garçons rentrer dans la grange en courant.
Ils se donnaient des coups d’épaules en riant, faisant la course pour arriver à l’échelle en premier.
— Peut-être, si fait. Mais le cœur doit défendre ses droits, lui aussi, et celui qui n’écoute pas est un idiot. Parfois, il vaut mieux plonger au bout de la corde, même s’il fait noir et qu’on ne sait pas s’il y a une meule de foin en dessous.
Roland lui toucha la main.
— Je n’aurais pas dit mieux moi-même.
Elle lui adressa un petit sourire distrait. Au bout de quelques secondes, son attention se reporta sur les garçons, mais Roland eut le temps de voir qu’elle avait peur. Qu’elle était terrifiée, pour tout dire.
— Ben ! Jake ! appela-t-elle. Ça suffit ! Il est temps de vous laver et de rentrer ! Il y a de la tarte, pour ceux qui en voudront, avec de la crème à mettre dessus !
Benny apparut à l’entrée du fenil.
— Mon Pa a dit qu’on pouvait dormir dans ma tente, sur le promontoire, sai, si vous êtes d’accord.
Margaret Eisenhart jeta un œil vers son mari. Ce dernier acquiesça.
— D’accord, répondit-elle. Va pour la tente, amusez-vous bien. Mais en attendant, venez prendre une part de tarte. Dernier appel ! Et commencez par vous laver ! Les mains et le visage !
— Si fait, grand merci, dit Benny. Est-ce qu’Ote peut en avoir aussi ?
Margaret Eisenhart se frappa le front du plat de la main gauche, comme si elle avait une migraine subite. Roland fut surpris de constater que la droite demeurait sous son tablier.
— Si fait, dit-elle, de la tarte pour le bafouilleux aussi, vu que je suis sûre qu’en réalité, c’est Arthur l’Aîné déguisé, et qu’il me récompensera en bijoux et en or, et avec le don de guérison.
— Grand merci-sai, lança Jake. On peut juste ressauter une fois, avant ? On sera plus vite en bas.
— S’ils ne volent pas droit, je les rattraperai, Margaret-sai, dit Andy.
Ses yeux lancèrent des éclairs bleus, puis s’éteignirent. Il avait l’air de sourire. Pour Roland, ce robot avait deux personnalités, l’une un peu vieille fille, l’autre inoffensive et cozeuse. Le Pistolero n’aimait aucune des deux, et il comprenait parfaitement pourquoi. Il en était venu à se méfier des machines, de toutes les machines, mais plus particulièrement de celles qui parlaient et marchaient.
— Bien, fit Eisenhart. C’est en général à la dernière cabriole qu’on se casse une jambe, mais allez-y, s’il le faut.
Ils sautèrent, et il n’y eut pas de jambe cassée. Les deux garçons atterrirent bien au milieu du tas de foin, en ressortirent en riant ; puis ils échangèrent un regard et se précipitèrent vers la cuisine, Ote courant entre eux. Comme pour rassembler son troupeau.
— C’est merveilleux de voir à quelle vitesse les enfants se font des amis, dit Margaret Eisenhart, mais elle n’avait pas l’expression de quelqu’un qui assiste à un spectacle merveilleux. Elle avait l’air triste.
— Oui, acquiesça Roland. C’est merveilleux, en effet.
Il posa son petit sac sur ses genoux, sembla sur le point de tirer sur le nœud qui retenait les cordons, puis se ravisa.
— Avec quelle arme vos hommes se défendent-ils ? demanda-t-il à Eisenhart. Le boit ou le bah ? Parce que j’imagine que ce n’est ni à la carabine, ni au pistolet.
— Nous avons une préférence pour le bah, répondit le rancher. On ajuste le boit, on l’enroule, on vise, on tire, et le tour est joué.
Roland acquiesça. C’était bien ce qu’il pensait. Pas encourageant, sachant que le bah n’était pas précis au-delà de vingt-cinq mètres, et encore, sans vent. Par temps de brise… voire de bourrasques… grands dieux…
Mais Eisenhart observait sa femme. Il l’observait avec une sorte d’admiration réticente. Elle se tenait là, haussant les sourcils, retournant son regard à son homme. Lui retournant sa question. Quelle question ? C’était sans doute lié au manège de la main sous le tablier.
— Hardi ! Dis-lui.
Sur ces paroles, Eisenhart pointa vers Roland un doigt presque furieux, comme le canon d’un pistolet.
— Mais ça change rien. Rien du tout ! Grand merci !
Il avait lâché la dernière expression avec la lèvre supérieure retroussée, en un rictus féroce. Roland se trouva plus décontenancé que jamais, pourtant il vit une petite lueur d’espoir. Un faux espoir, peut-être, sûrement même, mais tout valait mieux que les inquiétudes, la confusion — et les douleurs — qui l’avaient assailli ces derniers temps.
— Non pas, fit Margaret avec une timidité exaspérante. Ce n’est pas à moi de le dire. Le montrer, passe encore, mais pas le dire.
Eisenhart soupira, réfléchit quelques instants, puis se tourna vers Roland.
— Vous avez fait la Danse du Riz. Alors vous connaissez Dame Oriza.
Roland acquiesça. La Dame du Riz, considérée en certains lieux comme une déesse, en d’autres comme une héroïne, parfois comme les deux.
— Et vous savez comment elle s’est débarrassée de Gray Dick, qui a tué son père ?
Roland hocha de nouveau la tête.
Selon la légende — une bonne histoire qu’il se promit de raconter à Eddie, Susannah et Jake quand (ou si) il aurait de nouveau l’occasion de leur raconter des histoires —, Dame Oriza invita Gray Dick, un illustre prince hors la loi, à un grand banquet à Waydon, son château près du fleuve Send. Elle voulait par ce geste lui exprimer qu’elle lui pardonnait le meurtre de son père, car elle avait ouvert son cœur à l’Homme Jésus et voulait se comporter selon Ses enseignements.
Vous m’attirerez chez vous et vous me tuerez, si je suis assez sot pour venir, répondit Gray Dick.
Que nenni, dit Dame Oriza, ne crois surtout pas cela. Toutes les armes seront laissées à l’extérieur du château. Et lorsque nous prendrons place à la table de banquet, il n’y aura que moi, à un bout, et toi, à l’autre.
Tu dissimuleras une dague dans ta manche ou un bola sous ta robe, dit Gray Dick. Et si tu ne le fais pas, alors je le ferai.
Que nenni, dit Dame Oriza, ne crois surtout pas cela, car nous serons tous deux nus.
À cette nouvelle, Gray Dick fut envahi par le désir, car Dame Oriza était belle femme. Il était excité à la perspective de voir sa bite se dresser à la vue de ses seins nus et de sa chatte, sans culottes pour camoufler cette flamme à ses yeux de vierge. Et il crut comprendre pourquoi elle lui faisait cette offre. C’est son cœur hautain qui le perdra, dit Dame Oriza à sa suivante (qui s’appelait Marian, et qui connut elle-même maintes aventures fantaisistes, par la suite).
La Dame avait raison. J’ai tué Messire Grenfall, le seigneur le plus rusé de toutes les baronnies du fleuve, se dit Gray Dick. Et qui d’autre reste-t-il pour le venger qu’une faible fille ? (oh, mais quelle belle fille). Ainsi elle demande la paix. Peut-être même le mariage, si en plus de la beauté elle est dotée d’audace et d’imagination.
Aussi accepta-t-il son offre. Avant son arrivée, ses hommes fouillèrent la salle de banquet de fond en comble. Ils ne trouvèrent aucune arme — ni sur la table, ni sous la table, ni derrière les tapisseries. Ce qu’aucun d’entre eux ne pouvait savoir, c’est que depuis des semaines, Lady Oriza s’entraînait à lancer une assiette lestée d’un poids bien précis. Elle faisait cela plusieurs heures par jour. Elle avait déjà une constitution athlétique, et de très bons yeux. En outre, elle haïssait Gray Dick de tout son cœur et elle était déterminée à le faire payer, et ce, à n’importe quel prix.